Ça se passe au coin d'un boulevard achalandé ou devant une boulangerie. Ça dure quelques secondes. Une odeur parvient à nos narines. Notre mémoire la capte. Ça y est. Elle fait partie de notre mémoire.

Mario Girard LA PRESSE

Les villes ont leurs parfums. Il appartient au promeneur curieux de les découvrir. Celui qui s'aventure dans les rues de Montréal aura droit à une palette riche. Le café torréfié dans la rue Saint-Denis; les bagels qu'on sort du four dans la rue Saint-Viateur; la bière évaporée dans le Red Light; la pourriture des égouts durant les journées de chaleur; le gazon coupé en traversant le parc La Fontaine; l'ail et l'oignon sautés rue Duluth, au moment où les chefs s'affairent dans leurs cuisines durant l'après-midi.

 

«On peut dire que chaque ville a une caractéristique, explique Thierry Wasser, parfumeur (il insiste sur ce titre plutôt que nez ou créateur) de la mythique maison Guerlain. Mais je crois qu'il faut parler d'un ensemble de parfums.»

À l'instar de la nature, les villes offrent un riche éventail d'odeurs. Mais voilà, nous passons souvent à côté d'elles. En compagnie de Thierry Wasser, nous sommes partis à la recherche des parfums de Montréal en visitant quelques-uns de ses quartiers.

«Il y a beaucoup d'espace à Montréal, dit-il d'emblée. Il y a une clarté de l'air, un côté léger, une délicate attention.»

Des lieux, des odeurs

Nous mettons le cap sur le Quartier chinois, réputé pour ses épices et ses fruits exotiques. «Je sens la grillade, dit Thierry Wasser en franchissant l'une des arches du quartier. À mon avis, on fait la cuisine avec du satay. Ou alors on prépare le canard laqué», poursuit-il avant d'ajouter: «Quand on marche dans la ville, tous nos sens sont en éveil. La vue, l'ouïe, l'odorat... Malheureusement, l'odorat est un sens qu'on a oublié avec le temps.»

Ceux qui sont allés en Chine et qui ont traversé le Quartier chinois de Montréal, à leur retour, ont peut-être été surpris de retrouver les mêmes odeurs. Est-ce à dire qu'une culture peut transporter ses parfums? «Tout à fait, dit Thierry Wasser. Et c'est particulièrement vrai des Chinois et des Indiens, dont les cultures sont intéressantes sur le plan olfactif.»

On l'entraîne dans le métro. Station Place-d'Armes, le créateur de Dior Addict, de Dior, Truth, de Calvin Klein, et Hypnose, de Lancôme, reconnaît que le métro de Montréal sent moins fort que ceux de Paris, Londres et New York. «À New York, le métro sent le moisi, le gaz. Il y a un côté acre, typique.»

Il attend le passage d'un train. «La chaleur accentue les odeurs», dit-il. Il s'approche de la rame. «On a l'impression d'être dans un immense aspirateur. L'odeur de la poussière est prédominante. C'est la présence des roues en caoutchouc qui change tout chez vous. Mais il y a quand même des traits similaires avec les autres métros. Des odeurs suaves, sucrées.»

Cap sur le marché Jean-Talon. Les étalages de légumes et de fruits de saison impressionnent Thierry Wasser. Il ne peut s'empêcher de s'approcher des herbes. Il touche des plants de basilic pour s'en imprégner les mains. «Vous voyez, celui-ci est plus anisé, alors que celui-là a une odeur de girofle.»

Quand on lui parle de son talent pour identifier les nuances des odeurs qui l'entourent, il exprime son désaccord. «Je n'ai pas un meilleur odorat que les autres. Ce n'est pas vrai», dit celui qui a appris à identifier 3000 odeurs lors de sa formation de parfumeur. «Je ne suis pas un chien truffier. La différence, c'est que j'ai un intérêt. C'est tout.»

Thierry Wasser est intrigué par des légumes qu'il n'a jamais vus auparavant. Il pose des questions aux vendeurs. «On est toujours plus sensible aux odeurs des villes étrangères. Vous me parlez du diesel et des odeurs de tabac à Paris. Moi, je ne sens plus cela. C'est comme l'odeur de notre maison, on ne la sent plus. En revanche, on est plus sensible aux odeurs des maisons des autres.»

Avenue du Parc, Thierry Wasser évoque les voyages qu'il effectue dans le monde pour trouver les essences nécessaires à la création de ses parfums. «Chaque voyage m'apporte son lot d'idées. En Calabre, je cherchais une bergamote. Un ami m'a fait sentir un néroli divin, doux, pur. C'est clair que la prochaine Aqua Allegoria va contenir cette essence de néroli.»

Légèreté et nationalisme

Et s'il devait créer un parfum inspiré de Montréal, il ressemblerait à quoi? «Si je devais faire un parfum, je tenterais de reproduire la légèreté que je retrouve ici. Mais je voudrais aussi y mettre un côté nationaliste. Je pense à l'immense barquette de myrtilles (bleuets) que j'ai vue tout à l'heure au marché. J'inclurais cela dans ce parfum. Quand je vais quelque part, je m'identifie à ce lieu. Après, quand je rentre chez moi, il y a le fantasme de ce lieu. C'est la poésie qui entre en jeu.»