Montréal n'a plus des tonnes de bons restaurants italiens. Il y a Da Emma, évidemment, cher mais fiable, Graziella, toujours suprêmement élégant. Mais pour manger un plat de pâtes à prix raisonnable, la voie n'est pas toute tracée vers des valeurs sûres, comme elle le fut dans les années 90.

Marie-Claude Lortie LA PRESSE

Il faut dire que lorsqu'on s'est tous mis à cuisiner les pâtes nous-mêmes, à la maison, grâce aux bons conseils de Daniel Pinard, puis de Josée di Stasio et d'Elena Faita, l'idée de sortir et de payer le gros prix est rapidement devenue moins alléchante.

Paradoxalement, c'est dans un restaurant au nom pas du tout italien, pas du tout proche non plus de la Petite Italie ou de Saint-Léonard, que j'ai mangé certains de mes meilleurs plats de pâtes rustiques des dernières années. C'était chez Liverpool House, dans la Petite Bourgogne, la seconde adresse du tandem formé par Fred Morin et David McMillan, qui viennent tout juste de publier un ouvrage sur leur restaurant Joe Beef.

Avec les années, les deux complices ont formé des cuisiniers et d'autres restaurateurs qui commencent à ouvrir leurs propres établissements, comme ce nouveau Nora Gray, rue Saint-Jacques Ouest, près du Centre Bell.

À deux pas de l'épicerie Alexis le Gourmand, dans un pâté de maisons commercial un peu isolé, mais parfaitement situé pour un arrêt avant ou après un match de hockey ou si on habite Griffintown, Nora Gray a le plafond bas d'un sous-sol et arbore un style années 60 revisité avec ses murs recouverts de panneaux de bois. Des photos en noir et blanc et un dessin de l'artiste Tia Halliday complètent le décor sobre, mais chaleureux conçu par la copropriétaire, Lisa McConnell. De longues banquettes permettent aux groupes de s'entasser en placotant et en écoutant une trame sonore déclinée en succès des années 80 de Talking Heads et de David Bowie.

Seul hic: le niveau de décibels. Car en réalité, on ne placote pas, on crie. Comme dans beaucoup d'autres nouveaux restaurants montréalais, on a décoré sans chercher à amortir les sons. Si on voulait les amplifier, c'est réussi.

Dans l'assiette, la cuisine d'Emma Carderelli, une ancienne du Liverpool tout comme le gérant Ryan Gray (le nom du resto est une combinaison de ce nom de famille et du prénom de la grand-mère italienne d'Emma), est inégale, mais généralement chaleureuse. On sent la générosité de la cuisinière italienne, mais aussi une volonté d'aller au-delà des clichés. Il y a de la place pour plus de mise au point, mais l'effort est là, sans suffisance. On cherche à mériter une place chez les vrais gourmets.

Ainsi, la mozzarella «di buffala» est impeccable et l'huile d'olive, de bonne qualité. Dommage toutefois qu'on tienne à la servir avec des tomates, malgré la saison. Le «vitello tonnato», ou veau au thon, un plat typique du Piémont, dans le nord de l'Italie, est particulièrement réussi. Préparé avec de fines tranches de veau bien rosées, une légère purée de thon à la mayonnaise et quelques câpres pour ponctuer le tout d'un peu d'acidité, il brille par sa délicatesse. L'un des meilleurs que j'ai mangés de ce côté-ci des Alpes.

En revanche, la combinaison de légumes frits carottes, betteraves et ricotta, servie lors de notre premier passage, manquait d'harmonie. Et même si les boulettes de viande étaient bonnes, mais très classiques, on n'a jamais compris cet accompagnement de languettes de calmars un peu grossières, qui ne faisaient rien pour ajouter modernité ou élégance. Au contraire.

En plat principal ou en demi-portion pour une entrée, les cavatelli aux champignons, avec leurs gros morceaux de matsutake et de chanterelles, entre autres, constituent un plat saisonnier idéal: riche, réconfortant. Juste assez résistantes sous la dent, les pâtes dansent dans une sauce à la crème gorgée des saveurs boisées des champignons. Un régal.

Le cochon de lait, servi en tranches avec de la farce à la chair hachée et du fenouil, est lui aussi bien automnal et savoureux, tout comme le plat de lapin aux olives, qu'apprécieront les amateurs de cette viande très tendre quand on la cuit lentement. Les ris de veau, servis en raviole, méritent qu'on s'arrête et qu'on les laisse éclater en bouche, fondants, juteux...

Au dessert, le gâteau au chocolat sans farine se démarque surtout grâce à la glace à la cerise qui l'accompagne, bien parfumée. Mais les figues pochées au vin manquent de zeste. Les fous de café seront toutefois fort heureux d'apprendre que c'est le Myriade qui fournit grains et cafetière. Enfin un restaurant qui a compris que si on termine le repas sur une note de grande qualité, c'est toute l'expérience qui en sort gagnante.

Nora Gray

1391, rue Saint-Jacques O., Montréal, 514-419-6672

Prix: Entrée de tomate mozzarelle à 8$. Plats de pâtes à 20$, un peu plus de la moitié si on les prend en entrée. Assiette de porcelet à 21$. Avec un verre de vin, taxes et service, on s'en sort à 100$ à deux sans trop de difficulté.

Carte des vins: Jolie carte avec beaucoup d'importations privées, pratiquement tous bios ou nature, ou carrément issus de la biodynamie. Choix au verre court, mais demandez au serveur ce qu'il y a d'ouvert derrière le comptoir.

Style: Cuisine italienne chaleureuse, proche de ce qui se fait au Liverpool House, où le chef et le gérant ont fait leurs classes.

Atmosphère: Vivante, mais aussi très bruyante. On y va avec des copains qui parlent fort. Ou on s'assoit au bar, pour une expérience conviviale fort agréable.

Décor: Très joli décor minimaliste, sorte de croisement entre un sous-sol des années 60 et un bistro parisien rétro épuré.

+ Certains plats très réussis, comme le vitellus tonnato ou les cavatelli aux champignons.

- Le niveau de bruit et certaines maladresses dans l'assiette.

On y retourne: Oui, sûrement. Surtout si on adapte le décor pour absorber le son.