Qui l'eût cru? Dans l'un des quartiers de Bombay les plus à cheval sur la nourriture végétarienne, Francis Menezes voit partir comme des petits pains ses saucisses de Francfort, ses magrets et ses poulets fermiers grâce à l'appétit croissant des Indiens pour la viande.

Dans le quartier élégant de Malabar Hill, qui domine la baie, de nombreux magasins et restaurants sont certifiés 100 % végétariens. Et pour la bonne entente entre voisins, il est même interdit d'apporter et de faire cuire de la viande dans certains immeubles.

Pourtant Francis Menezes, cogérant de l'épicerie Cafe Ridge, voit prospérer ses affaires, principalement grâce aux Indiens qui ont étudié à l'étranger.

«Des événements comme Thanksgiving, que l'on ne célébrait jamais à Bombay, sont maintenant fêtés chaque année. La nouvelle génération est beaucoup plus décontractée sur la nourriture», estime-t-il.

C'est la classe moyenne en plein essor qui a fait décoller la demande dans un pays où la viande est traditionnellement réduite à la portion congrue. Une enquête de 2006 révélait que 40 % de la population était végétarienne, l'un des taux le plus élevés au monde.

Certains Indiens mangeaient poisson et viande mais seulement occasionnellement, selon Arvind Singhal, président du cabinet-conseil Technopak Advisors.

«Avec la hausse des revenus, la consommation de viande augmente», relève-t-il auprès de l'AFP. «Avant, la viande était réservée à une occasion particulière».

Prônant le respect de toute vie, même animale, l'hindouisme et plusieurs courants proches de cette religion, comme le jaïnisme et le sikhisme, considèrent le végétarisme comme un idéal de vie. Le père de l'indépendance de l'Inde, le Mahatma Gandhi, jugeait d'ailleurs que l'alimentation non carnée faisait partie de sa philosophie sur la non-violence.

Mais de moins en moins de jeunes semblent épouser cette cause.

Même si elle est issue de la communauté hindoue «radicalement végétarienne», Ishita Manek, barmaid de son état, participe avec enthousiasme au «Marathon de la viande à Bombay», un groupe qui se retrouve tous les week-ends pour déguster des plats riches en protéines.

«L'état d'esprit est en train de changer et plus personne n'est fidèle aux valeurs traditionnelles», assure-t-elle, tout en glissant que sa mère apprécie très modérément son goût pour le boeuf, un tabou dans l'hindouisme où la vache est considérée comme un animal sacré.

Il n'y pas de chiffre récent sur la consommation de viande en Inde mais selon des chiffres de 2007 de la FAO, la consommation par habitant était de 5 à 5,5 kg par an.

Le poulet est de loin la viande la plus consommée et la hausse rapide du marché de la volaille souligne le net changement de régime alimentaire. Estimé actuellement à 9 milliards de dollars, il croît de 20 % par an, selon Technopak.

Propriétaire d'une ferme, Vijay Sakhrani, s'est lancé dans le poulet rôti en 1982 avec 2000 volailles. Il en élève aujourd'hui plus de 800 000 par an en tant que fournisseur du géant indien de la volaille Venky's. Et de nombreux autres paysans lui ont emboîté le pas.

«Vous êtes employé à votre compte, vous avez besoin de peu d'espace... Avec un petit espace vous pouvez faire beaucoup d'affaires», dit-il à l'AFP dans son village de Koregaon Mul, à 30 km de Pune, dans l'État du Maharashtra (ouest), dont Bombay est la capitale.

Le directeur général de Venky, Vijay Tijare, n'hésite pas à évoquer une «révolution du poulet» en Inde qui pourra peut-être permettre au 1,2 milliard d'habitants (avec un âge moyen de 26,5 ans) de satisfaire leurs besoins en protéines.

Car la production de protéines végétales n'a pas suivi la demande et le pays est aujourd'hui le plus gros importateur mondial de légumineuses.

Les changements alimentaires pourraient toutefois introduire dans ce pays les maladies liées à la consommation de viande et exacerber les pressions sur l'environnement.

Malgré le tabou sur la consommation de boeuf, l'Inde est déjà le plus grand exportateur de viande de buffle et le premier émetteur de gaz à effet de serre issu du bétail, selon une étude l'an dernier du groupe de réflexion basé aux États-Unis, Brighter Green.

Pour ce groupe, l'Inde devrait promouvoir une consommation de produits végétaux plutôt que l'élevage, qui empiète sur les ressources naturelles limitées en terres et en eau.

«Avec 500 millions de vaches, buffles, chèvres, moutons, chameaux, cochons et des milliards de poulets, 600 millions de paysans et 1,2 milliard d'habitants, les ressources naturelles de l'Inde sont mises à rude épreuve», résume Brighter Green.