Elle a contribué à la popularité des beaux livres de recettes. Son dernier ouvrage, qui vient de paraître au Québec, est un peu un retour aux sources: le plaisir de recevoir, sans trop se casser la tête. Retour sur une carrière riche en succès, celle de Trish Deseine.

Mis à jour le 26 nov. 2012
Mélanie Roy, collaboration spéciale LA PRESSE

Trish Deseine est devenue auteure culinaire par accident. «Un heureux accident», raconte-t-elle, attablée au chic hôtel Royal Monceau, avenue Hoche, à Paris. Née à la campagne, à une vingtaine de kilomètres de Belfast, rien ne la destinait d'ailleurs à poursuivre une carrière en France. Mais à la fin des années 70, avec ses collègues de classe, l'adolescente fait un bref séjour à Paris. Le pays qu'elle découvre contraste en tout point avec son Irlande du Nord natale, encore politiquement très agitée. Le coup de foudre pour la langue et la culture françaises est instantané.

Quelques années plus tard, elle retourne en France, en Vendée cette fois, dans la région des Pays de la Loire, où elle est engagée comme jeune fille au pair. La mère de famille qui l'accueille chez elle est une cuisinière douée, qui la prend sous son aile. Trish Deseine l'observe. Au marché, elle apprend à reconnaître les produits de qualité sur les étalages, à échanger avec les commerçants. À la maison, elle est initiée au plaisir et à l'art de rassembler des gens autour d'une table, à l'importance de l'étiquette.

Au début des années 90, elle s'installe définitivement dans la région parisienne, en compagnie de son mari, fils de meuniers français, négociant en farine, épices et chocolat pour les restaurants. Elle a cessé de travailler depuis la naissance de Victoire, cadette de leurs quatre enfants. À la maison, elle s'ennuie un peu. Un jour, elle propose à son mari de créer au sein de son entreprise un volet vente par correspondance, question de rendre ses ingrédients accessibles à un plus large public. L'idée prend forme. Ensemble, ils créent une marque, Au Comptoir des chefs, et fabriquent un catalogue publicitaire, composé avec soin. Comme elle n'a jamais cessé de cuisiner pour de grandes tablées d'invités au fil des années, elle connaît bien les produits qu'elle offre. Aussi décide-t-elle d'y inclure une sélection des meilleures recettes de son cru...

La table est mise, littéralement

Elle est en pleine démonstration dans une foire commerciale lorsque des éditeurs de la maison Marabout «flairent» le potentiel de cette autodidacte. La suite est connue. Petits plats entre amis, publié en 2001, recueil de recettes pour toutes les occasions (pique-nique, finger food, dîner chic...) avec de petites inflexions anglo-saxonnes (mash, shortbread...), est vendu à plus de 150 000 exemplaires et traduit en cinq langues.

Voilà, en version accélérée, comment on devient accidentellement auteure culinaire. «Mais forcément, plus on travaille, plus on a de la chance», ajoute l'auteure.

À l'époque, avoue Trish Deseine, elle connaît davantage Marabout pour ses jolis livres... sur les chiens. L'industrie du livre de recettes n'a pas encore le dynamisme qu'elle connaît aujourd'hui. Le marché est, pas uniquement mais surtout, réservé aux ouvrages techniques, plus didactiques, rédigés par des chefs ou des experts. Marabout, admet-elle, prenait un risque en publiant son livre, à rebours de la tendance.

Petits plats entre amis se pose donc comme un ovni dans le paysage culinaire français. Cet appel à la gourmandise, qui plus est, est lancé par une Irlandaise! Tout, dans ce livre, est différent. À commencer par le ton: empreint d'autodérision, imagé, féminin, décomplexé. Les recettes sont inventives, mais jamais compliquées. Excepté quelques indispensables, les ustensiles de base pour pâtisser, nul besoin d'être aussi bien équipé qu'un chef ni de posséder ses compétences pour les réussir. Leur réalisation est d'autant plus facilitée qu'elles sont parsemées d'astuces et de trucs «anti-ratages».

Côté visuel, Trish Deseine veut montrer des assiettes jolies et réalistes. Elle a en tête le travail de Donna Hay et des stylistes culinaires derrière l'édition australienne du Vogue. Des plats immortalisés à la sortie du four. Imparfaits, mais qui font saliver. Une lumière crue, naturelle, qui sublime tout. Des plans rapprochés, de la vaisselle épurée.

Elle sait que dans le champ de la gastronomie française, sa position est un peu excentrée. Elle n'a pas fréquenté les écoles de cuisine ou de pâtisserie. Bien qu'elle rédige régulièrement des chroniques pour Elle et qu'elle compte parmi les membres du jury chargés de consacrer les 50 meilleurs restaurants du monde, elle n'est ni journaliste ni critique.

Par ailleurs, elle se défend bien de donner des leçons à qui que ce soit - plutôt des idées. «Je suis restée avant tout une mère qui travaille, confie Trish Deseine. Je n'ai pas de formation, alors mes gestes ne sont alourdis par aucune technique. Mes bases sont les mêmes que celles des lecteurs.»

À cela s'ajoute l'expérience, bien sûr... et beaucoup d'essais et d'erreurs: «Je suis incapable d'arrêter avant d'avoir fait quelque chose de véridique, d'authentique.»

Photo fournie par Marabout

Elle affirme ne rien savoir de plus que celui qui lit son bouquin. Et n'avoir pas plus de temps que lui. «À qui s'adressent les livres où le poulet doit cuire au four pendant trois heures? Qui a le temps de faire ça?», demande-t-elle.

Car les réalités, les contraintes, prennent souvent le pas sur le simple désir de cuisiner. On a combien de temps? Combien d'invités? Qui aime, qui n'aime pas quoi? Des allergies? Combien ça va coûter? Le repas servi, au final, est toujours le résultat d'une série d'impondérables.

«En ce moment, relève-t-elle, on essaie de persuader les gens que la cuisine, ce n'est que du plaisir, que c'est fantastique. Je ressens un certain malaise à véhiculer ce message. Une pression énorme est mise sur le lecteur. Comme si, en sortant ses chaudrons, il allait automatiquement être exalté. Bien sûr que non.»

«Il y a une beauté dans le quotidien, dans le désir de communion, qu'il faut revaloriser», explique-t-elle.

Célébrer le quotidien

Son plus récent livre, en librairie depuis le mois dernier, s'intitule Grande table, petite cuisine. Il s'agit d'une célébration des grands rassemblements dans de petits espaces, des tables communales où tous les plats sont déposés en même temps. Le «bel ordinaire», comme elle l'appelle.

Le ton de ce livre est différent. Consciente d'avoir participé à l'éclosion d'un «délire médiatique culinaire» généralisé, on la sent plus mature, pressée de prendre un recul, de revenir à une cuisine plus intérieure, plus personnelle.

Où la cuisine ne sert pas le spectacle, mais le plaisir d'être ensemble autour d'une même table, simplement.

Photo fournie par Marabout

***

Le Noël de Trish


Un carnet de recettes pour le temps des Fêtes, en format géant et tout de blanc vêtu: dans un esprit un peu «système D» (pour débrouillardise, mais aussi... Deseine), l'auteure revisite les classiques français, irlandais et britanniques des menus de réveillon. Loin des produits nobles ou luxueux, comme la truffe, le champagne et le caviar (qui ont déjà fait l'objet de six petits livres, avis aux curieux), elle mise sur le rassemblement plutôt que sur la performance. Eggnog «pour tricheurs» (sans oeuf), bûche de Noël immaculée, Christmas Cake garni de pâte d'amande et de glaçage royal (une recette de sa grand-mère maternelle), galettes des rois (pommes-chocolat), faisan rôti aux marrons et aux fruits secs... «C'est Noël, mais ce n'est pas grave», écrit Trish Deseine. Au contraire, ça donne envie.

Petit Noël à la maison, éd. Marabout (2011), 55 p., 21,95$

Photo fournie par Marabout