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Élever les garçons autrement

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Les stéréotypes ont la vie dure en ce qui concerne les garçons à l'école.

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Vous en avez assez de parler d'échec, de décrochage, ou de violence chez les garçons? Vous n'êtes pas seuls. Pour en finir avec ce sombre portrait, et commencer l'année scolaire du bon pied, une journaliste de Toronto propose de repenser (révolutionner?) l'éducation des garçons, pour en faire des hommes meilleurs, à la fois plus vulnérables et plus empathiques. Bref, plus humains. Entretien.

Fils, sois un homme

Rachel Giese ne le cache pas: féministe, lesbienne et journaliste, elle a passé le plus clair de sa carrière à creuser des sujets sur les questions du genre, de la politique et de l'égalité des sexes. À comprendre comment les stéréotypes féminins affectaient les femmes, brimaient les filles, bref, empêchaient une réelle et saine égalité. «Et puis j'ai eu un garçon», résume-t-elle, laconique.

Et c'est là, toujours animée de cette même fibre féministe, qu'un monde de nouveaux stéréotypes s'est ouvert à elle: ceux de la masculinité, cette fois, à l'opposé des stéréotypes féminins, mais tout aussi omniprésents, insidieux et aliénants.

Dans Boys, What It Means to Become a Man, un essai fascinant sur l'éducation des garçons, publié récemment chez Harper Collins, la journaliste et auteure que l'on peut lire chaque semaine dans Châtelaine explore toutes les facettes de cette masculinité et son impact sur les garçons : comment elle influence leur perception d'eux-mêmes, leur éducation, et surtout leurs comportements en grandissant.

L'idéal «masculin»

Non, la définition de la masculinité n'est pas uniforme. Bien sûr, cela varie selon le pays d'origine, la classe sociale et les individus eux-mêmes. N'empêche. De manière générale, tout le monde s'entend, culturellement, pour accorder certaines caractéristiques types à l'homme «viril», à savoir: «C'est le pourvoyeur, ferme et inébranlable, idéalement musclé, riche, hétéro, qui maîtrise ses émotions.»

Si l'idéal féminin est inaccessible et irréaliste, cet idéal masculin l'est tout autant, fait valoir l'auteure.

«C'est impossible d'être à la hauteur!», explique Rachel Giese, journaliste et auteure, au sujet de l'idéal masculin et féminin.

Elle a d'ailleurs été surprise, dans sa recherche (son livre est bourré d'entrevues, d'enquêtes sur le terrain, et riche d'une bibliographie de plus de 20 pages), de réaliser à quel point ces stéréotypes sont martelés (à travers la publicité, le marketing, la mode et la culture populaire) dès le plus jeune âge. «Dès 5, 6 ou 7 ans, un garçon comprend que pour être "viril", il ne faut pas pleurer, ne pas être trop flamboyant, se la jouer cool, ne pas être trop affectueux avec les autres garçons et, surtout, ne pas avoir peur.»

L'envers de l'idéal

Le problème avec cet «idéal», c'est qu'il a des répercussions dans plusieurs sphères de la vie des garçons. Et qu'il ouvre la voie à plusieurs comportements délinquants. En matière d'amitié, d'abord, plusieurs enquêtes ont démontré que si les garçons ont de nombreuses amitiés dans l'enfance, celles-ci s'étiolent à l'adolescence, idéal hétéro oblige. Ce faisant, les jeunes hommes se privent de tous les bénéfices associés aux liens sociaux, en matière de bien-être et de santé mentale, déplore aussi l'auteure.

Publié en 2011, l'ouvrage Deep Secrets: Boys' Frienships and the Crisis of Connection, de l'auteure Niobe Way, en avait fait une éloquente démonstration.

Dans l'univers scolaire, ensuite, ces garçons qui se doivent d'être forts, donc agressifs, se font systématiquement plus punir que les filles. Le biais négatif, connu et documenté, qu'ont les enseignants à leur égard commence d'ailleurs dès le plus jeune âge. L'auteure cite une étude dans laquelle des chercheurs ont invité un groupe de témoins à observer des bébés. Chaque fois, «les adultes percevaient les bébés garçons comme plus fâchés, les bébés filles comme plus sociables», écrit-elle, et ce, même quand on avait faussement identifié le sexe des enfants.

En matière de résultats scolaires, enfin, l'arrivée en masse des filles dans certains domaines jadis réservés aux garçons et leurs succès subséquents ont eu un résultat pervers.

«Maintenant que les filles réussissent, il y a un nouveau stéréotype: bien réussir, c'est fifille. Certains garçons ont le sentiment que s'ils ont de bonnes notes, lèvent la main, préfèrent la lecture, ils auront l'air moins "gars".»

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Rachel Giese, journaliste et auteure

Photo fournie par Harper Collins

Les grands oubliés des cours d'éducation sexuelle

C'est un fait: en matière d'éducation sexuelle, l'accent est mis sur la prévention, notamment des grossesses involontaires. «Du coup, les garçons sont laissés pour compte, parce qu'il y a des besoins plus urgents: protéger les jeunes filles.» Ce qui est tout à fait légitime, reconnaît Rachel Giese, mais néanmoins insidieux.

Et c'est ici que son propos devient d'une actualité criante. À l'heure de #metoo, comment en effet parler de consentement à des garçons qui continuent d'être aux prises avec des «mythes de la masculinité», se demande-t-elle, selon lesquels les gars «ne pensent qu'à "ça"»?

Comment avoir des conversations constructives sur le plaisir, et le plaisir partagé, comment demander aux garçons d'intervenir s'ils voient une fille maltraitée, comment leur dire que les blagues machos sont déplacées si, par ailleurs, on ne les laisse pas être vulnérables, avoir peur ou exprimer une certaine anxiété, bref, sortir des limites de cette masculinité? s'interroge Rachel Giese.

Pour une masculinité plus inclusive

Solution? Pas de mystère: il faut enfin montrer aux garçons des modèles pluriels, d'hommes à la fois pourvoyeurs, mais aussi paternels, gais, trans, artistes ou athlètes. Reconnaître et remettre en question les messages véhiculés par la société à travers la publicité, à commencer par les cadeaux prénataux, de plus en plus stéréotypés. Et puis, ce faisant, libérer les garçons des limites d'un modèle unique, handicapant et surtout aliénant.

«Parce que si l'on continue de dire que les garçons sont "comme ça", si l'on continue de voir la violence, l'échec scolaire et l'isolement des garçons comme normaux, on passe à côté du rôle que joue ici l'idéologie de la masculinité dans les défis et échecs de nos garçons, écrit Rachel Giese, en guise de conclusion. Tout comme on a encouragé nos filles à remettre en question certaines normes genrées, il faut maintenant encourager les garçons à faire de même.»

Boys, What It Means to Become a Man. Rachel Giese. Patrick Crean Editions.

Pour en finir avec trois idées reçues

Un gars, c't'un gars

C'est indéniable, certains enfants naissent plus agités, athlétiques, timides ou intellos que d'autres. À noter: il y a beaucoup plus de différences entre les filles d'une part, et les garçons d'autre part, qu'entre les deux sexes. «Et dire: "Les garçons sont comme ça", c'est oublier toute l'influence qu'a notre culture, c'est nier notre responsabilité et toute la pression qu'on met par ailleurs sur les garçons», indique Rachel Giese.

Les cerveaux des filles et des garçons sont différents

C'est vrai, le cerveau des hommes est plus gros que celui des femmes, et se développe aussi à un rythme différent. Sauf qu'à l'origine, ils sont quasi semblables. «Donc les différences seraient dues non seulement à la biologie, mais aussi à la culture, à l'expérience et à l'environnement», écrit l'auteure.

L'école est faite pour les filles, pas pour les garçons

L'auteure consacre plusieurs pages à cette question. Plusieurs recherches démontrent en fait qu'il y aurait un écart beaucoup plus grand, en matière de résultats scolaires, entre les garçons eux-mêmes (selon les origines et les classes sociales) qu'entre garçons et filles. En fait, si les résultats scolaires des garçons semblent se détériorer, c'est surtout parce qu'en comparaison, ceux des filles montent en flèche. N'oublions pas qu'il y a à peine plus de 100 ans, les femmes étaient jugées trop incultes pour pouvoir voter, glisse d'ailleurs l'auteure...

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La journaliste et auteure Rachel Giese a découvert plusieurs exemples de programmes, réflexions et façons de faire non seulement différentes, mais surtout inspirantes, auprès des garçons.

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Des pistes de solution

Ça se peut. Et ça se fait. Dans sa recherche, la journaliste et auteure Rachel Giese a découvert plusieurs exemples de programmes, réflexions et façons de faire non seulement différentes, mais surtout inspirantes, auprès des garçons. En voici trois.

Parler de sexualité autrement

Il y a près de 10 ans, le Calgary Sexual Health Center a fait le constat surprenant suivant : il n'existait pas un seul programme au sein de l'organisme s'adressant spécifiquement aux garçons. Pas un. En cherchant ailleurs des inspirations, le constat s'est confirmé: il ne se fait pour ainsi dire rien pour ce public cible. D'où l'idée de mettre sur pied WiseGuyz, un programme qui s'étale sur plusieurs mois, à raison de deux heures par semaine, et qui propose aux garçons de neuvième année (14 ans) à la fois des cours d'éducation sexuelle classiques - sur l'anatomie, la mécanique et les maladies -, mais surtout un volet «émotif». Le but? Apprendre à communiquer, négocier, être une bonne personne, mieux se connaître et mieux se comprendre. Bref, «apprendre à ne pas être un salaud», résume un participant. Dans ce programme offert par des hommes, dans une ambiance le «fun», les jeunes osent s'ouvrir et se montrer vulnérables, constate la journaliste.

Se calmer autrement

Trois athlètes de la région de Baltimore ont découvert, il y a 10 ans, tout le bien que pouvaient leur apporter le yoga et la méditation. Soucieux de partager et surtout de redonner à leur communauté, souvent aux prises avec des problématiques de pauvreté, d'inégalités et des taux de suspension et d'expulsion scolaire élevés, ils ont fondé la Holistic Life Foundation. L'organisme propose entre autres au sein de l'école Robert Coleman un programme parascolaire inusité, à la fois de yoga et de méditation. «C'est un outil alternatif offert aux jeunes : au lieu d'exploser et de perdre le contrôle, voici un outil pour apprendre à te calmer», résume la journaliste. Le résultat a été double: non seulement les jeunes ont acquis ici des outils, mais les enseignants également, ayant désormais recours à d'autres moyens de discipline. Exit la phrase classique «Va voir le directeur». On suggère plutôt aux jeunes agités de méditer. Tout un changement de culture! «Lors de mon passage, l'établissement ne suspendait ni n'expulsait plus d'élèves», se félicite la journaliste.

Faire du sport autrement

On se souvient de la fameuse vidéo de Donald Trump où il dit: «Grab 'em by the pussy», laquelle révélait le milliardaire, en 2005, se vantant que, en tant que «star», il pouvait faire ce qu'il voulait, notamment attraper les femmes «par la chatte». Cette vidéo rendue publique à un mois de l'élection présidentielle, en 2016, Donald Trump avait alors minimisé l'affaire, prétextant qu'il s'agissait là de simples «vantardises de vestiaire». La réaction de plusieurs athlètes, tant amateurs que professionnels, n'avait pas tardé. La journaliste a notamment rencontré un entraîneur de football du Texas, Randy Jackson, de la Grapevine High School, tout particulièrement heurté par ces propos. L'homme, par ailleurs très conservateur, s'est donné comme mission de lancer le débat avec ses joueurs sur la question du respect des femmes, de leurs limites et de la gentillesse en général. Son défi : encourager les garçons à être compétitifs et dominants sur le terrain, mais doux, à l'écoute et empathiques dans la vie. En un mot, «en faire des hommes respectables», résume la journaliste.




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