Assis aux tables et debout au bar, c'était réellement la Petite Italie ce soir-là, et dans le sens sociologique du terme: des têtes aux brushings bien blonds, quelques coups de vent dans la chevelure, des breloques dorées, des vestons griffés, bref la totale «lookée» de haut qui virevolte en se dandinant les hanches ou les épaules.

Robert Beauchemin, collaboration spéciale LA PRESSE

Dans ce restaurant décoré façon faux-baroque florentin, avec ses miroirs et ses candélabres, son mobilier confortable et de style un peu empire, on double l'occupation par un espace lounge où sont projetés des classiques sur (très, très) grand écran, La Dolce Vita ou Ouragan sur le Caine. C'est une ambiance, il n'y a pas à dire. Il y a même une terrasse où des chaises sont installées pour attirer les fumeurs, grâce à un machin en forme de lampadaire qui chauffe l'extérieur.

 

En tout cas, le menu est le suivant: trois sections, des entrées d'abord, des primo ensuite, c'est-à-dire des pastas pour les Italiens. Et enfin, un plat de viande ou de poisson. Prenez le temps, mangez lentement et considérez que les Italiens avec tout ce qu'ils mangent réussissent là où tout le monde échoue: ils maintiennent un poids idéal. Ça doit être les tonnes d'eau minérale qu'ils s'enfilent ou la conversation. Qui sait?

En tout cas, on commence avec des olives confites et quelques morceaux de fromage blanc tout simple. Puis, nous attendant à un repas fort ample, nous fondons des espoirs sur des laitues amères, censées aider la digestion avant le repas. Donc elle s'amène, cette salade faite d'endives blanches, croquantes, presque provocantes avec leur pointe d'amertume appuyée. Elles sont effilées et garnies de morceaux de gorgonzola et de noix de Grenoble et elles éclaboussent la veste avec leur petite émulsion crémeuse. Ça vous met dans un appétit de cheval, parfait pour le reste.

Puis les pâtes, puisque l'on tient à faire comme les Italiens. Des agnolotti d'abord, des sortes de petits baluchons fourrés de canard confit effiloché et nappés d'un jus de cuisson bien dense et viandeux. Tout cela est sensuel avec une grande intensité de parfums. Encore mieux: des tagliatelles avec un mélange de champignons sautés. Car là aussi, il y a dans ces rubans jaune pâle modestement emmêlés de végétaux comme une révélation: deux ingrédients pour une pâte, c'est une partition irréprochable. Avec un peu de parmigiano-reggiano râpé à l'instant pour recadrer tout ça, on a un petit tremblement de plaisir là. Presque mystique. Cette cuisine me parle.

En plat, des grillades ou des viandes longuement cuites à l'étouffée ou en braisé, absolument pas académiques, mais si généreuses et si réussies dans leur laqué brillant et doucereux. Un filet de veau Rossini d'abord, en étagé avec un peu de foie gras et de truffes (sous forme d'huile), déposé sur un filet d'une sirupeuse sauce au vin rouge. Malgré le nom, ce plat est bel et bien français, inventé à Paris en l'honneur du grand compositeur qui adorait les truffes, la cuisine française et la Ville lumière, qui lui permettait de fuir occasionnellement les obligations conjugales. Du reste, ce n'est pas le seul plat qui porte son nom, mais c'est le seul qu'on a mis à la carte ici. Et c'est réussi au-delà de toute espérance pour un plat qui, somme toute, fait un peu ronflant. Mais cette version est belle à voir et en bouche, c'est un régal. Le cochon de lait laqué et cuit à la broche est servi tel quel, en tranche épaisse comme si on était en pleine campagne toscane, le gras fier de s'étaler, des légumes simplement rôtis et aspergés d'huile d'olive. Du sel de mer saupoudré sur le dessus, rien que ça et c'est parfait, absolument exquis. Puis un dessert, un tiramisu - il le fallait bien - déconstruit, crémeux, quasiment vicieux avec un goût tenace et une texture serrée. Miam!

En un mot, il y a de ces restaurants où l'on se sent juste bien. Et c'est le cas ici, on sort de là avec un grand sourire, à cause des nourritures limpides peut-être ou simplement parce que c'était parfait.

San Lorenzo

6741, boulevard Saint-Laurent 514-544-1644

On y retourne? Pour cette cuisine d'émotion et le reste oui, mais pas forcément les week-ends avec cette faune envoûtée.

> Prix: Ce n'est pas bien cher pour une cuisine si bien troussée, comptez 45-50$ par personne pour un repas complet et copieux. Et ajoutez le vin, les taxes et le service et vous vous en sortez pour en deçà de 140$ à deux.

> Faune: Un peu glamour, un peu mondaine, rythmée par le cliquetis des talons hauts sur le bois du très beau plancher.

> Décor: Confortable, spacieux et un peu rococo.

> Service: Juvénile, malicieux mais vraiment professionnel.

> Vin: Bonne carte qui fait le tour de l'Italie et le tour de toutes les bourses. Mais on peut très bien se contenter de généreux petits crus de province comme un Dolcetto du Piemonte, pourpre et ample, facturé raisonnablement, et bouder les grands toscans à plus de 1000$.

(") Pour ce beau branché du boulevard Saint-Laurent nord, on pourrait dire l'atmosphère, mais comme la cuisine est vachement bonne et que le service est d'attaque, c'est la totale! On aime tout.

(-) Bon d'accord, puisqu'il faut bien trouver quelque chose, nous dirons le choix musical un peu vu et revu mille fois et comme toujours dans ce type d'établissement, c'est trop fort.