La situation économique inquiétante amène du monde dans les cuisines collectives du Québec. Dans certains quartiers de Montréal, les listes d'attente sont aussi longues que celles pour les places des garderies à 7$.

Stéphanie Bérubé LA PRESSE

Durant les cinq dernières années, l'assistance à ces séances de cuisine de groupe a doublé. «Nous avons aussi remarqué une nouvelle clientèle, explique Pierre-André Champoux, du Regroupement des cuisines collectives du Québec. Plus de gens viennent le soir ou la fin de semaine.» Ce sont des gens qui ont un boulot et qui veulent trouver des moyens de faciliter la gestion des repas à la maison. Et réduire les coûts. Car, dans les cuisines collectives, les achats sont faits en groupe et la facture est séparée entre les participantes.

 

«Une portion de soupe coûte 0,20$», note Annie Bahl, animatrice d'un groupe de cuisine à Saint-Hubert. Sa Bouffe du carrefour est située dans un sous-sol de HLM. «Les banques alimentaires manquent de nourriture en ce moment, explique-t-elle. Ça nous amène une nouvelle clientèle et c'est aussi bien pour eux, puisqu'on est plus qu'un simple service de dépannage.»

La Bouffe du carrefour reçoit des denrées de Moisson Rive-Sud, ce qui permet à Annie Bahl de faire des miracles avec pas grand-chose. D'arriver à mettre des légumes dans une recette, sans augmenter le coût et sans sacrifier le goût. Certaines cuisines du Québec reçoivent des dons ou bénéficient d'un programme qui paye pour une partie des ingrédients. Dans la majorité des cas, ce sont plutôt les participantes qui payent la note.

Dans ses ateliers traditionnels, Annie Bahl arrive à ramener le coût de chaque plat à 1,00$. Elle a aussi des groupes de cuisine végétarienne, particulièrement populaires auprès des personnes retraitées. Et des ateliers pour les déficients intellectuels, pour qu'ils puissent tout de même découvrir les plaisirs de la cuisine. À l'été, avec des paniers bio, le service ajoutera certainement de la cuisine biologique le samedi après-midi, ce qui permettra aux gens qui travaillent et qui peuvent débourser un peu plus pour leur alimentation de bénéficier aussi de ces corvées de groupe.

L'effet de groupe compte pour beaucoup dans ce nouvel engouement pour les cuisines collectives, explique Pierre-André Champoux. Les gens manquent de temps, mais ils veulent quand même préparer les repas de leur famille.

Il y a 1400 cuisines collectives au Québec, répertoriées et membres du Regroupement. Elles nourrissent 37 000 personnes par année et près de 7000 personnes y participent. Il y en a beaucoup plus, si on compte tous les projets mis sur pied à gauche et à droite qui regroupent parfois quelques voisines qui font les lunchs de la semaine, le dimanche après-midi.

Les groupes sont très différents les uns des autres. Certains n'ont pas d'encadrement. Un espace communautaire est fourni, avec des fourneaux et d'autre équipement. Les cuisinières décident elles-mêmes des menus. Si leurs connaissances culinaires sont limitées, les résultats seront aussi, parfois, très quelconques. Dans d'autres cuisines, des animateurs supervisent la préparation des repas. Ce qui fait souvent une énorme différence.

Cuisine éducative

C'est ce qui se passe au centre-ville de Huntingdon, dans la petite maison blanche du centre de ressources, où l'on fait plutôt des cuisines éducatives.

Sylvie Trépanier a mis sur pied le projet, il y a huit ans. Elle n'en pouvait plus de voir des tout-petits boire du cola et manger des sandwichs au baloney. Au-delà des valeurs nutritives catastrophiques d'un tel lunch, elle avait envie que les enfants du coin découvrent le goût. Le bon goût. Celui qui est fait dans la cuisine et qui ne coûte pas nécessairement une fortune. «Avec le temps et l'expérience, on s'est rendu compte que ça coûtait moins cher», explique la directrice du Centre de ressources familiales du Haut-Saint-Laurent. Parce que tout y est fait à partir des ingrédients.

Sur la table de la cuisine des ateliers, un détail ne ment pas: le groupe travaille avec de l'ail biologique du Québec. En plein hiver. Judi Roe qui anime ces ateliers ne veut pas tourner les coins ronds. Elle préfère payer plus pour ce produit local rare, mais combien meilleur, et profiter des économies faites en faisant d'autres recettes avec des légumineuses, plutôt que de la viande. Et lorsqu'il y a de la viande au menu, elle peut alors acheter de la viande de qualité.

La semaine dernière, les filles du groupe du mercredi ont préparé des «smoothies» avec des fruits frais et du lait de soya. Lorsqu'elles font des quiches, les cuisinières du groupe font aussi la pâte. Un lundi de février, une maman racontait à ses collègues comment elle avait bonifié la pizza en faisant elle-même la pâte avec du blé complet et en garnissant sa création de légumes frais plutôt que de charcuteries commerciales. Sa description faisait saliver. «Avant, on aurait commandé une pizza au restaurant, expliquait-elle. Ça aurait coûté pas mal plus cher et ça aurait pris plus de temps avant de manger!»

La clientèle cible: les nouvelles mamans et les femmes enceintes. «Cuisiner, c'est extrêmement valorisant pour des nouvelles mamans, dit Sylvie Trépanier. On veut leur transmettre des connaissances sur la nutrition, mais plus que tout, on veut leur donner le goût de cuisiner.»

Demain, Journée nationale des cuisines collectives, le Regroupement québécois fait une porte ouverte, justement pour dépoussiérer leur image un peu tristounette.

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