L'influent critique de vins Robert M. Parker, Jr. était de passage à Montréal cette semaine. Il était l'invité d'honneur d'une soirée caritative au profit de la fondation Emergo. Notre chroniqueur, François Chartier, a rencontré cet épicurien, quelques heures après sa découverte du cidre de glace. Et du pouding chômeur!

François Chartier, collaboration spéciale LA PRESSE

Robert Parker est l'auteur du célèbre bulletin bimestriel The Wine Advocate, fondé en 1978. Il a maintenant plus de 50 000 abonnés répartis dans plus de 37 pays.

J'ai eu le grand privilège de rencontrer l'homme aux 10 000 vins dégustés chaque année (!). Notre entrevue devait durer une demi-heure. Elle s'est poursuivie pendant 90 minutes, juste avant ce repas de prestige, où étaient servis, entre autres, les grands crus que sont les Pichon-Lalande 1982, Cheval Blanc 1995, Grange 1982 et Pinot Noir Beaux-Frères Vineyards 2000. Il faut savoir que ce dégustateur surdoué donne très peu d'entrevues depuis quelques années. Et qu'il n'était pas venu au Québec depuis 1973. Une occasion que je ne pouvais laisser passer.

Je n'avais pas encore eu le plaisir de rencontrer l'homme qui a eu, au cours des 30 dernières années, le plus d'influence dans l'univers du vin. Quel plaisir! J'ai découvert un homme chaleureux, humble, simple et d'une très grande générosité.

Il faut savoir d'entrée de jeu que cet ex-avocat est très impliqué dans plusieurs fondations. À commencer par celle qu'il a créée, la Wine Advocate Fund for Philantropy, pour laquelle il organise, pour de grands donateurs, des dîners de prestige arrosés des vins qui ont reçu sa note parfaite de 100 points, afin d'amasser des fonds pour la recherche sur le cancer. La maladie a emporté ses deux parents.

Un épicurien

Ce brillant homme d'affaires demeure avant tout un amateur passionné de vin et de cuisine.

Il fallait voir ses yeux s'illuminer lorsqu'il s'est mis à raconter ses quelques jours de vacances dans la ville de Québec. C'est avec la passion de l'historien (il est aussi diplômé en histoire de l'art, en plus d'avoir obtenu un doctorat en droit en 1973!) qu'il a foulé le sol de l'île d'Orléans, où ont été plantés les premiers ceps de vignes de ce côté-ci de l'océan.

Même discours animé et fébrile à propos des cidres de glace. Un coup de coeur. Robert Parker les a dégustés pour la première fois à Québec, cette semaine. Pour lui, il ne fait pas de doute que certains cidres de glace du Québec sont «a world class product». Un produit de première classe. «Avec une fraîcheur et un plaisir à boire que certains sauternes n'offrent même pas», ajoute-t-il.

Robert Parker est un esthète de la cuisine, grand fan de Joël Robuchon. Il est aussi très impressionné par l'impact que Ferran Adrià et son équipe du elBulli ont eu dans l'histoire moderne de la gastronomie.

Lors de son passage ici, il a été impressionné par la qualité des restaurants de la ville de Québec, plus particulièrement par le restaurant L'Initiale.

Mais il y avait une autre découverte locale au menu: le pouding chômeur. Sa femme Pat et lui l'ont trouvé tout à fait délicieux. «Quel nom pour un dessert, avec une histoire, un plat riche et nourrissant pour ceux qui n'avaient plus de travail!», confie le grand dégustateur.

Les bonnes valeurs

Retour sur les vins. Y a-t-il une région ou un pays dont l'ensemble de la production représente un rapport qualité-prix d'exception? «L'Espagne», répond sans hésiter Robert Parker. Plus particulièrement les régions de Jumilla et de Toro. Et l'Argentine, avec ses remarquables malbecs, ainsi que le sud de l'Italie, spécialement avec les crus à base de nero d'avola, ajoute le grand connaisseur.

D'ailleurs, lorsqu'il est question des cépages de demain ou des régions à suivre, ces trois mêmes réponses reviennent. Le malbec argentin, qui est loin d'avoir dit son dernier mot, selon lui. Même chose pour le torrontès, aussi d'Argentine, ainsi que le mencia du Bierzo, région du nord-ouest de l'Espagne.

Les prix

Robert Parker est conscient que le prix des vins a atteint un plateau dangereux. Particulièrement dans le cas des grands bordeaux, dont il est le spécialiste incontesté.

Mais il ne croit pas que la montée en flèche des prix depuis 30 ans se poursuivra encore 30 autres années. Ou plutôt, il ne le souhaite pas. Vient un temps, dit-il, où le sommet est atteint.

Il croit que par la force des choses - économie mondiale oblige -, les prix se stabiliseront. Ce sera une excellente chose pour les consommateurs, selon l'homme qui a probablement contribué le plus à la démocratisation du vin. Malgré l'impact de ses notes sur les prix des grands vins...

Auteur à succès

Depuis quelques années, cet auteur de livres vendus à plusieurs millions d'exemplaires s'est adjoint les services d'une brochette de collaborateurs. Tous et toutes d'excellents dégustateurs.

Chacun couvre maintenant une ou plusieurs régions du monde. Bordeaux et le Rhône ayant été ses deux passions, Robert Parker s'est réservé ces régions phares. Il a aussi décidé de conserver une partie des notations des vins californiens, plus particulièrement celles qui seront consacrées aux vins matures.

Ce qui risque d'apporter un nouveau souffle aux amateurs qui le suivent de près. Cela risque surtout d'apporter de la nuance. Car il faut savoir que la majorité des critiques de vins du monde, dont lui-même, commentent des vins très jeunes. Les amateurs de vins boivent presque uniquement, et malheureusement, des vins tout aussi jeunes. Au fil du temps, la majorité des oenophiles a perdu le goût des vins matures.

Ce pourrait d'ailleurs être la raison de ce que certains appellent «l'uniformisation du goût». Parker n'est pas de cet avis. «Il n'y a jamais eu autant de diversité de styles et de goûts. Il y a 30 ans, le malbec argentin et le mencia du Bierzo n'existaient pas. Qui connaissait l'albariño de Rias Baixa, le grüner veltliner d'Autriche, le nero d'avola d'Italie?»

Harmonie

Et l'harmonie vins et mets? C'est une chose naturelle. «Comme un cuisinier doit trouver l'harmonie dans sa cuisine, un amateur de vins doit trouver le bon vin pour créer l'accord avec les mets, explique-t-il. Il faut prendre le temps de découvrir quels sont les meilleurs vins en accord avec ce que vous mangez. Il ne faut cependant pas se laisser intimider et penser que les règles sont fixes et que vous ne pouvez pas servir un rouge avec un poisson. Parce que vous le pouvez!»

Et l'évolution du vin depuis 30 ans, la transformation des goûts et l'explosion de la littérature consacrée aux vins? «C'est très excitant, confie Parker, car le monde s'est ouvert, le vin est accessible à tous maintenant. La quantité d'échanges qui circulent aujourd'hui, avec les blogues et les médias sociaux, est remarquable.»

«Je pense que les médias sociaux ont changé la donne, et que les producteurs de vins doivent se réveiller et s'apercevoir qu'aujourd'hui, on ne peut plus simplement vendre du vin à un monopole, ou faire de la publicité dans les magazines Decanter ou Wine Spectator, poursuit-il. Que ce soit sur Twitter ou Facebook, il faut tenir un bulletin et interagir avec les clients.»

«Quand j'ai commencé à écrire sur le vin, ajoute-t-il, les châteaux anglais dominaient et il y avait une attitude très élitiste à l'égard des vins. Il fallait toujours que ce soit un grand cru classé ou un premier cru classé. Puis, je suis arrivé avec une façon plus démocratique, créant un terrain de jeux plus accessible. Laissons le vin se justifier lui-même! Son histoire est importante et le fait qu'il provient d'un grand terroir aussi. Mais, en fin de compte, c'est ce qu'il y a dans la bouteille qui justifie s'il vaut vraiment le prix demandé.»

Et c'est exactement l'impression que j'ai eue de l'homme pendant toute la durée du repas qui a suivi cette rencontre. Le plaisir fait vibrer Parker. Et le fera vibrer encore longtemps. Car il est loin d'avoir dit son dernier mot! Tout en poursuivant sa route entre le Maryland, où il habite, et la Californie, où il déguste les vieux millésimes, il écrit ses mémoires. Gageons qu'elles feront couler encore beaucoup de vin. Et d'encre...