Les très grands millésimes plongent l'amateur... dans un état d'excitation extrême!

Jacques Benoit LA PRESSE

Qu'il soit fortuné ou démuni, que sa cave soit à peu près vide ou déborde déjà de bouteilles, lesquelles manquent en pareil cas de dégringoler les unes sur les autres, c'est plus fort que lui: le malheureux achète...

Son conjoint ou sa conjointe est-il (elle) opposé (e) à ce qu'il se ruine de la sorte, l'amateur attend le départ de ladite personne - pour le coiffeur, l'épicerie, la quincaillerie, etc. qu'importe - pour se précipiter dare-dare à toute vitesse vers sa succursale préférée. Et que fait-il?

 

Il achète encore!

Pour éviter les scènes de ménage, ou même un divorce, il n'hésite pas à tricher, c'est-à-dire à entrer ses cargaisons par la porte du côté, en cachette de ladite personne.

Les bras pleins, marchant sur la pointe des pieds, il se dirige, sourire béat sur les lèvres, vers son cellier, ou le placard qui en tient lieu.

Il range ensuite, amoureusement, tendrement, ses flacons. Puis, il les contemple.

Qu'il est alors heureux le malheureux, à la vue des bouteilles qui s'accumulent!

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Fin de l'entrée en matière, redevenons... sérieux.

Le millésime 1982, rappelons-le, marqua un tournant dans l'histoire du vin de Bordeaux.

Par leur concentration, la tendreté de leurs tannins qui les rendirent délectables dès le départ, et par conséquent leur charme sans pareil, les bordeaux rouges de ce millésime se trouvaient à rompre avec l'austérité traditionnelle de ces vins.

J'en garde, personnellement, un souvenir ému, impérissable. On se délectait! Même des vins de milieu de gamme, tels le Médoc Château Patache d'Aux ou encore le Saint-Estèphe Château Les Ormes de Pez, se montraient d'un charme et d'un éclat inouïs.

Au début, les Bordelais eux-mêmes ne comprenaient pas ces vins et les critiquaient de façon détournée.

Sommelier de grand renom, Don-Jean Léandri, de retour de Bordeaux, racontait en ce temps-là que, là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique, on les accusait... de faire le trottoir! Trop faciles, trop aimables, ces vins, jugeait-on.

On peut bien lui rendre cet hommage (quoiqu'il soit de mise d'en dire désormais le plus de mal possible), ce fut Robert Parker, très peu connu à ce moment-là, qui se fit le principal chantre des 1982, à la suite, peut-on ajouter, de ce réputé dégustateur français qu'est Michel Bettane.

Leur opinion triompha, et on connaît la suite: 1982 devint un millésime mythique.

D'autres beaux ou très beaux millésimes suivirent (toujours pour ce qui est du Bordelais): 1985 et 1986, dont les meilleurs vins tiennent encore très bien la route, 1988, 1989, 1990, 1995, 1996, 1998, 2000, 2001 et 2002 moins réputés et tenus injustement en assez piètre estime, 2003...

Et, enfin, 2005!

En deux mots comme en mille (et même si on a déjà tout dit au sujet de ce millésime exceptionnel): tout en n'ayant pas le charme qu'avaient les 1982, les 2005 surpassent, globalement, peut-on croire, à la fois les 1982 et tous les vins des autres bons et très bons millésimes qui ont suivi depuis.

Couleur soutenue, concentration, mais sans excès, éclat et pureté des saveurs, richesse en tannins, qualité des tannins, à la fois fermes et dépourvus de rugosité, potentiel de garde, et, pour couronner le tout, l'équilibre - tout, absolument tout y est.

Bref, tout indique que 2005 est le plus grand millésime qu'ait connu le Bordelais depuis ce millésime grandiose que fut 1961.

Cependant, beaucoup de 2005 se referment en ce moment, et se présentent donc tout d'un bloc, avec des allures... massives. Beaucoup sont à attendre.

Et puis, ce ne sont pas tous des merveilles, naturellement, mais, signe qui ne trompe pas, même des vins de niveau théoriquement plutôt modeste s'en tirent haut la main.

Goûtés ainsi côte à côte, récemment, les trois 2005 suivants, et quoiqu'ils soient vendus à prix raisonnable, m'ont semblé tous trois parfaitement délectables. Mais... peut-être me suis-je laissé un peu emporter par l'enthousiasme!

Le moins cher, à savoir le Premières Côtes de Bordeaux 2005 Château du Grand Mouëys, étonne dès l'abord par la richesse, la densité et la beauté de sa couleur.

Vin de Merlot surtout (52%), avec aussi 30% de Cabernet Sauvignon puis 18% de Cabernet franc, et élevé en fûts, dont un tiers de fûts neufs, son bouquet de fruits rouges, au boisé de qualité, et bien qu'il soit plutôt unidimensionnel pour l'instant, a de quoi séduire par sa franchise le plus exigeant des consommateurs. La bouche est du même niveau, charnue, avec du corps, et des tannins fermes, mais sans dureté aucune. Délectable, et il tiendra la route (157 caisses).

S, 10864443, 19,90$, *** 1/2, ou 17,2/20, $$, 2009-2015.

À peine plus cher, le Médoc 2005 Le Grand Art se présente avec une couleur tout aussi foncée et séduisante. Le bouquet est large, ample, peu nuancé encore, marqué par un boisé aux nuances vanillées, car lui aussi est élevé en fûts. Corsé, dense, mais sans lourdeur, ses arômes boisés sont bien présents, le vin ayant cependant toute la matière voulue pour le prendre. 60% de Cabernet Sauvignon et 40% de Merlot. Sérieux, donc, et à prix on ne peut plus correct (79 caisses).

S, 10753495, 20,80$, *** 1/2, 17,4/20, $$ 1/2, 2009-2015.

Plus cher, tout en valant son prix, le Médoc 2005 Château Castera, bien coloré lui aussi mais un peu moins que les deux autres, est un vin au bouquet de fruits rouges encore bien discret, retenu, et au boisé qui reste tout à fait à l'arrière-plan. Suit une bouche relativement corsée, aux saveurs franches et aux tannins serrés, le tout donnant, à mon sens, un bordeaux un peu plus fin que les deux autres. 45% Cabernet Sauvignon, 45% Merlot, plus un peu de Cabernet franc et de Petit Verdot, et élevage en fûts, dont 30% de fûts neufs. Très beau vin (414 caisses).

S, 700666, 23,90$, *** 1/2, 17,5/20, $$ 1/2, 2009-2015.

Bref, on a là la preuve, multipliée par trois, que le Bordelais est en mesure de produire des vins de qualité à prix correct, même dans de grands millésimes... plutôt que d'assommer le consommateur avec des prix exorbitants, comme le font depuis des années ses vins les plus prestigieux.

Plus cher que les trois autres, le Saint-Émilion Grand cru 2005 Château Le Castelot, fait de 80% de Merlot auquel s'ajoute 20% de Cabernet franc, puis élevé en fûts, dont 50% de fûts neufs, bien coloré lui aussi sans que ce soit un vin opaque, avec un début d'évolution de la couleur, se présente également avec un bouquet peu expressif, de fruits rouges (le Merlot), et au boisé devenant plus insistant avec l'aération. Vin qui ne manque pas de corps, d'une bonne concentration, ses tannins sont bien enrobés (79 caisses).

S, 11071955, 40,25$, *** 1/2, 17,2/20, $$$$, 2009-2015.

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LA RECOMMANDATION DE LA SEMAINE

Goûté côte à côte avec un bourgogne rouge 2006 coûtant plus de 40$ la bouteille, le Western Australia 2006 Pinot Noir Fonty's Pool, d'Australie, beaucoup moins cher, me sembla tout aussi bon... D'un rouge clair à reflets acajou, son séduisant bouquet, bien typé Pinot noir, se présente avec des nuances de fruits rouges et aussi des notes discrètes de fruits cuits. La bouche suit, de corps moyen, peu tannique, tendre, avenante, avec tout autant de charme que les vins de Pinot noir de Nouvelle-Zélande. 13% d'alcool seulement. Savoureux. Il n'y en a pas des tonnes, malheureusement (162 caisses).

S, 10947804, 17,65$, ***, 16,5/20,$$, 2009-2011.

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Dégustés pour vous

Bordeaux Supérieur 2005 Château Croix-Mouton. Richement coloré, son bouquet de fruits rouges bien mûrs, aux notes épicées (le bois), est pour l'instant monolithique, comme d'ailleurs la bouche, corsée, dense, très... 2005, assez carrée même. 92% Merlot, 8% Cabernet franc, et élevage en fûts de chêne français et américain, d'où sans doute ses notes épicées particulières (71 caisses, plus 250 de plus à venir). S, 10 520 481, 25,65$, ***, 16,8/20,$$$, 2009-2015.

Saint-Joseph 2006 Domaine Courbis. Très beau vin rouge d'un pourpre-prune soutenu, au généreux bouquet de fruits noirs, et non sans éclat. Bien en chair, d'un très bon millésime pour le nord de la vallée du Rhône, c'est un vin tannique quoique sans rugosité. 100% Syrah et élevage partiel en fûts. Impeccable (187 caisses). S, 10 919 117, 27,65$, *** 1/2 , 17,2/20,$$$, 2009-2013.

Alsace 2006 Pinot Gris «Barriques» Domaine Ostertag. Vin blanc d'Alsace hors normes, de Pinot gris, dont la fermentation et l'élevage ont lieu en fûts. Une couleur paille, un bouquet large, distingué et bien Pinot gris, au boisé à peine perceptible, une bouche tout aussi ample que l'annonce le bouquet, des saveurs de fruits confits finement épicées - on a là un magnifique vin d'Alsace, et sec par-dessus le marché. Superbe (68 caisses). S, 866 681, 32,75$, ***1/2 , 17,8/20,$$$ 1/2 , 2009-2017.

Pessac-Léognan 2005 Château Brown. Bordeaux rouge très coloré, au bouquet ample, profond, et aux nuances de pain grillé (le bois). Vin plantureux, concentré, aux tannins substantiels, peut-être plus généreux que distingué, il a tout ce qu'il faut pour tenir la route encore plusieurs années. 60% Cabernet Sauvignon, 35% Merlot et 5% Petit Verdot, et puis élevage en fûts dont un tiers de fûts neufs (18 caisses).S, 10 655 262, 37$, ***1/2, 17,8/20,$$$$, 2009-2021.