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Bousiller une vie en quelques clics

Au Québec comme partout dans le monde, la cyberintimidation fait des ravages. Que ce soit sur MSN ou des sites de réseautage comme Piczo ou Facebook, les jeunes se menacent sur l'internet. En lançant des rumeurs ou en mettant en ligne des photos compromettantes, des élèves peuvent faire mourir de honte leurs camarades. Ou les faire mourir tout court comme on le verra dans cette série. Même les enseignants sont éclaboussés.

L'an dernier, Élisa* a vécu un cauchemar. La jeune fille de la polyvalente Mgr Richard sortait avec un garçon, quand la clique d'amis d'une fille jalouse lui a consacré une page sur le site de réseautage Piczo. «Pute. Salope», pouvait-on lire. «Retourne dans ton pays.»

Élisa ne voulait plus remettre les pieds à l'école. Tous ses camarades de classe étaient au courant. Il y a même eu des graffitis sur son casier.

L'an dernier, Léa a aussi voulu mourir de honte à cause d'informations qui ont circulé à son sujet sur l'internet. Elle a même décidé de changer de polyvalente en pleine année scolaire. Sous l'effet de l'alcool, la jeune fille de 14 ans s'était photographiée toute nue.

«Elle n'était pas toute là quand elle a pris des photos d'elle, nous a raconté sa copine Annie. Pour la faire chier, une autre fille les a mises sur l'internet. Après, elle n'arrêtait pas de se faire écœurer. Il y a du monde qui la traitait de salope, de vache, qui disait que c'était voulu qu'elle soit toute nue. Elle n'était plus capable. Elle a changé d'école en février.»

Chaque jour, de jeunes Québécois entrent en classe honteux, la tête basse. Selon un sondage effectué l'hiver dernier par l'organisme Jeunesse J'écoute auprès de 2500 jeunes, 70% d'entre eux ont déjà été intimidés sur l'internet, alors que 44% en ont déjà fait subir.

L'an dernier, Shaheen Shariff, chercheuse à la faculté d'éducation de l'Université McGill, a interviewé 500 élèves, répartis dans six écoles du Grand Montréal (voir le tableau). Près de neuf élèves sur 10 connaissaient quelqu'un qui avait souffert énormément d'être cyberintimidés.

La cyberintimidation se fait de plusieurs manières. Des rumeurs peuvent être lancées sur des sites de réseautage comme MySpace, Facebook ou Piczo. Les jeunes se menacent et s'injurient aussi sur les blogues, les chats, sur MSN ou via les textos des cellulaires. Une multitude de cas ont été racontés à La Presse.

Certains cas sont troublants. Comme cette jeune fille qui avait laissé son ami. Ce dernier, frustré, a diffusé des images d'elle se masturbant, filmées avec une webcam. Pourtant, il lui avait promis que ça resterait entre elle et lui…

De l'école à la maison

L'intimidation a toujours existé. Mais aujourd'hui, elle se poursuit après les classes jusque tard en soirée, de la cour d'école à la chambre à coucher. La cyberintimidation est comme l'intimidation traditionnelle. Il y a abus de pouvoir et de contrôle. Mais le mal est plus grand et il se fait beaucoup plus rapidement.

«Sur l'internet, les jeunes peuvent bousiller la vie d'un camarade en quelques secondes et quelques clics, explique l'enseignant albertain Bill Belsey, à qui l'on doit le terme cyberintimidation. Ils peuvent également modifier des photos. Ou prendre des courriels privés et coller le texte dans un autre contexte.»

«L'autre jour, quelqu'un me lançait: Une fausse rumeur sur moi sur l'internet? J'aimerais cent fois mieux avoir un coup dans le ventre», relate l'Américain John Halligan. Depuis le suicide de son fils, l'homme de 44 ans est en croisade. Le Vermontois (dont le témoignage sera publié demain) multiplie les conférences. Il veut que les États américains adoptent des lois qui préviennent la cyberintimidation dans les écoles.

Les méchancetés lancées sur l'internet sont plus virulentes que celles lancées dans la cour d'école. «L'écran de l'ordinateur, cela enlève la retenue qu'une personne a naturellement dans le vrai monde. Quand tu es face à face avec quelqu'un et que tu es méchant, tu as un minimum d'empathie car tu vois la réaction. Pas sur l'internet», explique M. Halligan.

«J'avais peur d'aller à l'école et de me faire encercler», a confié à La Presse Félicia, une élève de secondaire un. Pour une histoire de garçon, elle était brouillée avec une amie. Cette dernière a demandé du renfort à des élèves de secondaire deux. «Je me suis retrouvée au centre d'une conversation à six sur MSN, raconte Félicia. Ils me traitaient de bitch, de conne… C'était difficile, surtout que je venais de changer de ville.»

Les jeunes cyberintimidés souffrent en silence. «Ils ne veulent pas le rapporter aux adultes, indique Bill Belsey. Ils ont peur que leurs parents découvrent leur jardin secret et qu'ils réagissent en leur confisquant l'ordinateur ou le cellulaire. Ils veulent être en ligne en même temps que les autres.»

«Quand un jeune subit de l'intimidation, c'est plus souvent ses amis qui viennent vers nous. La personne est gênée. Ils ont peur de snitcher (dénoncer) et que ça leur retombe dessus», observe pour sa part François Lassens, technicien en éducation spécialisée à la polyvalente Mrg Richard de Verdun.

Un journal intime public

Si plusieurs adolescents – et adultes – ont un profil sur Facebook, les jeunes de 12 ou 13 ans – en majorité des filles – fréquentent beaucoup les sites de réseautage Piczo.com et

Doyoulookgood.com

La Presse a passé des heures à consulter des profils d'élèves québécois. Très souvent, les pages regorgent de renseignements personnels. Des filles de 12 ans mettent en ligne des photos où elles posent avec un air sexy. D'autres jeunes y parlent de leurs états d'âme à livre ouvert. Mais Piczo n'est pas un journal intime. C'est un site dont les informations sont publiques.

Sur son profil, Andréanne*, par exemple, ne se gêne pas pour afficher son célibat. Sa date de naissance est bien en vue, tout comme son adresse de courriel personnelle.

Elle a intitulé une section de son site «La Conne», dédiée à une élève qu'elle n'aime pas. Un clic plus loin, il y a la photo et le nom de ladite «conne». En gros caractères, on peut lire: «Elle gosse tout le monde, elle veut se penser bonne et ça ne marche pas. C'est une grosse tabarnack.» (Le texte original se lisait comme suit: «a gosse tout le monde a veux se penser bonne et la sa marche po alors a fait des niaiseries (…) stune grosse ******** de tabarnack.»)

Une réalité quotidienne Pour certains jeunes, les menaces ou les méchancetés lancées sur l'internet font partie du quotidien. Dans l'autobus 193, trois élèves du deuxième secondaire de l'école Père-Marquette avaient en tête une multitude d'exemples. Pourtant, elles en parlaient d'un ton désinvolte.

«L'autre jour, deux filles se sont battues. L'une avait traité l'autre de King Kong sur Piczo», raconte Tifanny, entre deux éclats de rire. «La fille est petite, trapue et elle a un gros nez», précise-t-elle. Les trois copines en avaient beaucoup à dire sur une dénommée Nikita. L'an dernier, Nikita a créé une «page de potins» sur Piczo. Les gens étaient invités à écrire des rumeurs sur les élèves. Caroline n'a pas apprécié. «Ça disait que j'avais baisé et sucé Jérôme.»

En secondaire un, Caroline et Nikita se chicanaient souvent. À plusieurs reprises, les meilleures amies sont devenues des ennemies et vice versa. À un moment donné, les deux filles avaient le béguin sur leur même gars. Nikita avait le mot de passe de Caroline. Elle a changé sa photo pour une autre. De son côté, Caroline a pris un nom anonyme et elle a traité Nikita de «grosse».

Cette situation est typique. «Les jeunes se donnent leur mot de passe en disant: Allez, t'es ma best, explique Bernard Desrochers, directeur des services cliniques de Jeunesse J'écoute Montréal. Quand il y a une chicane, ils prétendent être l'autre. Ils peuvent faire un faux coming out en écrivant: je suis gai ou je suis en amour avec tel gars.»

«Celui qui est intimidé se sent seul, poursuit Bill Belsey. Il se sait plus qui croire. Il n'a plus confiance en personne. Il faut faire comprendre aux jeunes que ce qu'ils font sur l'internet ne s'efface pas. En premier lieu, cela peut blesser quelqu'un. Mais cela peut aussi nuire à leur propre avenir.»

*Par souci de confidentialité, les noms des jeunes cités sont fictifs.

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