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Vertiges cyberculturels

«Je suis née dans cette génération où tout bascule. Je suis méfiante, voire pessimiste devant l'affluence de toutes ces nouvelles formes de technologies... Je ne peux m'empêcher de brosser un portrait très sombre de l'avenir... Je suis nostalgique d'une époque que j'ai à peine connue...»

Voila, grosso modo, comment s'amorce la réflexion de Marjorie Saulnier, étudiante en troisième année de droit à l'Université de Montréal. Pour être plus précis, elle m'a transmis un long courriel à la suite d'une conférence que j'ai donnée il y a quelques semaines à l'U de M. Dans le texte de Marjorie, non seulement doit-on prendre acte de ses appréhensions légitimes, mais encore d'une portion importante de jeunes qui basculeront très bientôt dans un monde cyberculturel dont les contours demeurent inquiétants à plusieurs égards.

D'où cette «méfiance voire ce pessimisme»?

Bien qu'on ne puisse compter sur des études locales afin de déterminer la proportion des jeunes Québécois réfractaires à diverses conséquences de la révolution numérique, il ne faut pas voir dans les réserves de Marjorie Saulnier un cas isolé. Pour l'avoir observé ça et là ces derniers mois, force est de constater que certains jeunes ne voient pas la révolution numérique avec l'optimisme qu'on leur prêterait d'emblée. À l'instar de notre étudiante en droit, nombre de jeunes gens refusent de se pourvoir d'un téléphone portable, cultivent l'amour des livres, des disques et autres supports physiques... tous en voie de disparition!

«Je trouve important que les individus continuent de communiquer, et par "communiquer", je ne fais pas référence à la vague "cellulaire en mains 24 heures sur 24", que je trouve, personnellement, pathétique et exagérée. Certains passent le clair de leur temps sur leur portable, alors qu'ils ne connaissent même pas leurs voisins d'étage. N'est-ce pas le reflet d'une société superficielle ?

«Vous avez également parlé de l'avènement de la "feuille plastique"», soulève Marjorie en ce qui a trait à l'arrivée imminente du papier électronique soulignée à grands traits dans ma conférence. «Idée révolutionnaire ? ironise-t-elle. Imaginez les conséquences de cette feuille plastique. Le vendeur du coin de journaux n'existera plus. On renonce à beaucoup plus que du papier. On assiste à l'isolement de l'homme, à son individualisation à son plus haut niveau.»

Intéressant, n'est-ce pas ? L'atomisation du tissu social serait une conséquence de la révolution technologique. Et Marjorie en remet :

«Prenons Facebook, cette espèce de "big brother collectif". Il y a des gens qui passent des heures et des heures à feuilleter la vie des autres, à attendre le message de l'un ou de l'autre. C'est un monde parallèle qui se dessine. Supposé vivre sa vie, on suit la vie des autres et on se crée une vie fictive, vide de sens et d'émotions Je trouve ces regroupements virtuels dangereux, d'autant plus superficiels...»

Rappelons que Facebook est un site de réseautage social, typique de l'ère web 2.0. Encore récemment, on y recensait 20 000 nouvelles adhésions par jour et on estimait ce site au septième du trafic global des échanges virtuels aux États-Unis. Voilà une extrapolation typique des forums de discussions des années 90, avec ses avantages et inconvénients - notamment la capacité de chacun de se construire un personnage virtuel différent de la réalité et d'ainsi fausser la communication. Dans la même optique, Marjorie Saulnier abordera les effets désastreux de la communication virtuelle sur la condition physique des jeunes - dont le taux d'obésité ne cesse de croître puisqu'ils restent trop longtemps scotchés à leur ordinateur personnel.

«Mais où cultivons-nous les valeurs humaines dans tout cela ? questionne notre juriste en devenir. Je ne pourrais me passer d'un professeur. Je ne pourrais me passer d'aller à l'école. Pourquoi ? Car j'y apprends à vivre en société, j'apprends à former des amitiés, je suis confrontée à d'autres personnalités avec lesquelles je dois "dealer", j'apprends la base. Ce n'est pas seulement une formation de droit que l'on m'enseigne. Les cours en ligne, les feuilles de papier plastique ou 3000 chaînes de télévision peuvent-ils m'en apporter autant ? Non.»

Voilà une autre appréhension soulevée par la jeune femme : le rôle des personnes ressources dans le monde virtuel. Que deviendront les professeurs, bibliothécaires, libraires, disquaires et autres transmetteurs de savoir ou de culture ? Excellente question, et voici une réponse préliminaire : on ne peut télécharger un être humain. On ne peut remplacer l'expérience humaine en chair et en os, on ne peut remplacer le spectacle vivant, le cours magistral, le conseil d'expert donné face à face par un libraire ou un disquaire. On peut toutefois améliorer les conditions virtuelles de ces contacts, d'où l'utilité des recherches sur la téléprésence (communication audiovisuelle en direct).

«Je suis peut-être conservatrice pour mon âge... Je devrais peut-être me réjouir... Or, je trouve qu'il y a un éclatement au niveau des valeurs, un manque d'éducation également et un manque de contrôle... En fait, je ne suis pas contre l'instauration de ces technologies, mais je veux qu'on se questionne sur le fait qu'elles suscitent tant de réjouissances. Est-ce normal ? Elles sont géniales pour plusieurs raisons, mais on doit en prévoir les effets pervers», conclut notre étudiante en droit. Effectivement. Marjorie Saulnier et des milliers d'autres jeunes à l'esprit critique plus aiguisé que la moyenne ont raison de s'inquiéter des dangers réels de la révolution numérique - et nous n'avons même pas causé des réseaux haineux ou pervers!

La civilisation numérique n'exclut pas d'emblée le capitalisme sauvage en ligne, la précarité des créateurs et autres fournisseurs de contenus, l'isolement des internautes dans leur bulle, leur mauvaise condition physique, sans compter la circulation des contenus tordus - à commencer par l'intolérance religieuse, le banditisme ou la déviance sexuelle.

Non, la révolution numérique n'est pas une panacée. Elle n'en demeure pas moins un levier essentiel et surtout incontournable. À nous d'en faire quelque chose de bien.




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