Lorsque Sylvie Fréchette a croisé Joannie Rochette, accompagnée de son père Normand, hier matin dans le salon du Village des athlètes, la patineuse artistique lui a paru «engourdie» par la douleur. Leurs regards se sont croisés. Le mentor des athlètes canadiens et médaillée olympique en nage synchronisée l'a serrée dans ses bras. La patineuse de 24 ans lui a soufflé: «Je vais avoir besoin de toi plus tard.»

Mis à jour le 22 févr. 2010
Caroline Touzin, envoyée spéciale LA PRESSE

L'athlète partait alors pour l'Hôpital général de Vancouver, accompagnée de son père et son entraîneuse, Manon Perron, pour faire un «dernier adieu» à sa maman morte au petit matin.

Sylvie Fréchette est bien placée pour comprendre la souffrance que Joannie Rochette a ressentie, hier vers 6 h 30, lorsque son père et son entraîneuse lui ont annoncé la terrible nouvelle.

Quelques jours avant son départ pour les Jeux de Barcelone en 1992, la nageuse a appris le suicide de son conjoint. Six mois plus tôt, elle avait perdu son grand-père - qu'elle considérait comme son père, ce dernier étant mort lorsqu'elle était enfant.

Et l'ex-athlète peut aussi bien comprendre ce besoin de retourner à l'entraînement le jour même. Car la patineuse artistique de l'île Dupas, vue comme un espoir de médaille à Vancouver, a suivi sa routine d'entraînement quelques heures à peine après avoir encaissé le choc.

«Comme athlète, on est habitués d'aller au bout de soi, de sentir l'adrénaline, raconte Mme Fréchette. Après le choc, l'engourdissement, on a besoin de se sentir vivant à nouveau.»

Poursuivre la compétition

C'est d'ailleurs pour permettre à l'athlète de dormir une nuit complète que son père, Normand, a attendu son réveil pour lui annoncer la nouvelle. Pour l'instant, la patineuse québécoise entend prendre part à sa compétition qui commence par le programme court demain soir.

Ses parents sont arrivés aux Jeux samedi. Ils avaient prévu assister à l'entraînement de leur fille unique, hier matin. Or, Thérèse Rochette est morte quelques heures après son arrivée, au petit matin hier à l'Hôpital général de Vancouver, à l'âge de 55 ans. Aucun détail n'a été donné quant à la cause de la mort, bien que plusieurs sources parlent d'une crise cardiaque.

Après qu'ils furent allés à l'hôpital, son père, que plusieurs décrivent comme un homme calme et discret, l'a accompagnée à l'aréna en après-midi. La patineuse portait un kangourou aux couleurs du Canada au début de l'entraînement. «Son entraînement s'est bien déroulé dans les circonstances», a dit Barb MacDonald, de Patinage Canada.

La patineuse a déjà décrit sa mère comme la personne la plus critique envers son patinage, la poussant toujours à faire mieux. Son ami et médaillé de bronze des derniers Jeux olympiques de Turin, Jeffrey Buttle, a récemment répondu à un jeu questionnaire de La Presse pour nous présenter la patineuse sous un autre angle. «A-t-elle un héros, une héroïne?» lui a-t-on demandé. «Je parierais que c'est sa mère.» Et la personne la plus importante pour elle? «Sa mère», a-t-il de nouveau répondu. «Nous sommes tous sous le choc et attristés, a-t-il dit hier, dans une déclaration. Joannie est une personne forte et je suis là pour l'aider et l'appuyer du mieux que je le pourrai.»

Le mentor des athlètes, Sylvie Fréchette, a aussi prêté une oreille attentive à l'entraîneuse actuelle de Joannie, Manon Perron. «Je me donne le droit d'être ébranlée en ta présence, car avec Joannie il faut que je sois forte», lui a-t-elle confié. La veille, les deux femmes s'étaient croisées dans des circonstances plus joyeuses. L'entraîneuse était fière de sa protégée «tellement prête» - ce sont ses mots - pour la compétition qu'elle aurait voulu que ça commence tout de suite.

«Sereine, malgré tout»

Tant le Comité olympique canadien, le comité organisateur des Jeux (COVAN) que la Fédération canadienne de patinage artistique ont offert leur soutien à la patineuse. Ils lui ont assuré qu'ils respecteraient sa décision de rester ou de partir. Le président de la Fédération, Benoît Lavoie, a trouvé Joannie «sereine, malgré tout». Sa première entraîneuse, Nathalie Riquier, est aussi à ses côtés. La patineuse lui a confié que sa mère aurait voulu qu'elle patine cette semaine.

En conférence de presse hier matin, la chef de mission, Nathalie Lambert, avait les yeux pleins d'eau à l'annonce de la nouvelle. À l'été 1997, quelques mois avant les Jeux de Nagano où elle représentait le Canada en courte piste, elle avait elle-même perdu sa mère de façon subite - morte d'une crise cardiaque au beau milieu de la nuit. «Perdre ses enfants, ça doit être la pire chose qui peut t'arriver. Mais je pense que perdre sa mère, ça arrive en deuxième. Je lui souhaite de la force pour passer à travers cette épreuve», a-t-elle dit.

Ce n'est pas le premier deuil que doit surmonter la patineuse. Au lendemain de sa cinquième place aux Jeux olympiques de Turin, Joannie a appris la mort tragique d'une coéquipière, Andréanne Rousseau, dans un accident de la route. Rochette s'entraînait chaque jour au club de Saint-Léonard avec l'adolescente de 14 ans.

Rochette était rentrée au pays à temps pour assister aux funérailles. Avec son entraîneuse, Manon Perron, elles ont alors conclu un pacte: aller de l'avant pour les Mondiaux de Calgary en s'inspirant d'Andréanne. À ces Championnats du monde moins d'un mois plus tard, la patineuse a terminé au septième rang du classement final.

À Vancouver demain soir, à moins d'un changement, Joannie Rochette ira de l'avant en s'inspirant de sa maman.

- Avec La Presse Canadienne