Il ne faudrait pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Au mitan des Jeux de Vancouver, le lent départ de l'équipe canadienne et une série de contre-performances de la part d'espoirs de médaille, jumelés aux résultats exceptionnels de la délégation américaine, poussent certains observateurs à mettre en doute la pertinence du programme À nous le podium, qui a injecté 110 millions de dollars supplémentaires dans le sport de haut niveau au cours des cinq dernières années.

Publié le 22 févr. 2010
Jean-François Bégin, envoyé spécial LA PRESSE

À nous le podium est un peu victime de son nom, qui suscite bien des moqueries ces jours-ci. Le patineur de vitesse américain Apolo Anton Ohno, qui a obtenu sa septième médaille olympique au nez et à la barbe des frères Charles et François Hamelin, samedi soir, a dit l'autre jour que les États-Unis se satisfaisaient amplement de «louer le podium» pour le mois de février...

À nous le podium (ANP) est aussi piégé par l'objectif trop ambitieux qu'il s'est fixé: aider le Canada à gagner plus de médailles que tout autre pays aux Jeux de Vancouver. Cette cible est maintenant hors d'atteinte. Les États-Unis détiennent déjà 24 médailles, contre neuf pour le Canada (avant le bobsleigh hier soir). L'écart est insurmontable, malgré l'optimisme de façade affiché par les dirigeants du Comité olympique canadien.

Mais pour convaincre le gouvernement et le secteur privé d'embarquer -les deux parties ont fourni l'essentiel du financement d'ANP- il fallait viser haut. Pas sûr qu'Ottawa aurait ouvert ses goussets pour un programme appelé «Excusez-nous, nous allons essayer de finir au pied du podium. Peut-être.»

«À nous le podium n'est pas un nom agressif. C'est une attitude ambitieuse», a dit hier directeur général d'ANP, Roger Jackson, médaillé d'or en aviron aux Jeux de Tokyo. «J'ai été champion olympique. Est-ce que je disais que je voulais être le numéro quatre ou le numéro neuf au monde? Non. Nous avons dit que nous allions essayer d'approcher de notre objectif d'être au sommet. Nous étions quatrièmes quand nous avons commencé (il y a cinq ans), mais l'an dernier, en championnats du monde, nous avons gagné plus de médailles, 29, que n'importe quel pays, y compris les États-Unis et l'Allemagne (27 chacun), ce qui ne s'était jamais produit auparavant.»

Le Canada ne semble malheureusement pas parti pour transposer ces résultats aux Jeux, même si la seconde semaine de compétition promet d'être plus féconde que la première. Le patinage de vitesse, tant en longue qu'en courte piste, le curling, le hockey et le snowboard sont tous des sports où les athlètes canadiens ont le potentiel de rafler plusieurs médailles.

Au COC, on espère toujours que le «taux de conversion» -le pourcentage des athlètes canadiens ayant fait des tops 5 mondiaux qui réussissent à monter sur le podium olympique- se situera autour de 60% au terme des Jeux.

Cela représenterait une augmentation négligeable, pour ne pas dire du surplace, par rapport au taux observé à Turin en 2006 (59%). Il faut toutefois se demander comment, dans un monde de plus en plus compétitif, le Canada se serait débrouillé si ANP n'avait pas existé. Si ça se trouve, les résultats modestes de la semaine dernière auraient pu être carrément catastrophiques.

On oublie que le Canada revient de loin. La désorganisation et l'amateurisme (au sens non-olympique du terme) régnaient dans plusieurs fédérations sportives du pays, il y a quelques années à peine.

Sous l'impulsion d'ANP et de ses dirigeants, Roger Jackson et Alex Baumann, un autre ex-médaillé d'or olympique, le système sportif canadien s'est finalement doté d'une culture d'imputabilité. Les sports qui obtiennent des résultats reçoivent du financement; ceux qui échouent en paient le prix.

C'est une approche qui n'est pas sans effets pervers. Elle risque de condamner à l'obscurité les sports dans lesquels le Canada a historiquement été un petit joueur, comme le saut à ski, ou encore de pénaliser des disciplines où le niveau de compétition est particulièrement élevé, comme le ski alpin ou le ski de fond. Mais au moins, on ne récompense plus la médiocrité.

Quoi qu'il arrive au cours des sept prochains jours, un fait demeure. On ne peut espérer rebâtir un système sportif en quatre ou cinq ans. C'est un travail de longue haleine. Roger Jackson est le premier à admettre que deux faiblesses majeures subsistent dans le système canadien. «Un, il faut développer de meilleurs entraîneurs et plus d'entraîneurs. Et deux, nous avons commencé avec un petit bassin d'athlètes, sauf en curling et hockey. Nous avons dû prendre des athlètes bien en-dessous du niveau international et essayer de leur faire atteindre ce niveau. Le prochain but est d'impliquer plus d'athlètes juniors et de poursuivre le développement des athlètes actuels.»

Mais pour ça, il faudra du financement. Celui d'ANP, si le fédéral n'intervient pas dans son prochain budget, en mars, passera d'une trentaine de millions à 11 millions en raison de l'épuisement des contributions du secteur privé, rattachées à la tenue des Jeux de Vancouver.

Le gouvernement Harper devra imposer à ANP la même imputabilité que celui-ci exige des fédérations sportives. (A-t-on financé les bonnes disciplines? L'argent a-t-il été bien dépensé?) Mais s'il est sincère dans sa volonté de voir les athlètes canadiens réussir sur la scène internationale, il accédera aux demandes d'À nous le podium et continuera à financer le sport olympique canadien à la hauteur de ses ambitions.

Sinon, les déboires de la première semaine de ces Jeux risquent d'être de la petite bière par rapport à ceux qui attendent les athlètes du pays dans quatre ans, aux Jeux de Sotchi.