« C’est assez catastrophique ! » Christine Girard ne passe pas par quatre chemins pour résumer sa pensée à la lecture, la semaine dernière, des conclusions de l’enquête du juriste canadien Richard McLaren sur la corruption et le dopage au sein de la Fédération internationale d’haltérophilie (IWF). Si le portrait de la situation est sombre, il est toutefois temps de changer les choses et le Canada pourrait servir de modèle, selon des Olympiennes québécoises.

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La médaillée d’or des Jeux de Londres et de bronze à ceux de Pékin, aujourd’hui membre du conseil d’administration du Centre canadien pour l’éthique dans le sport (CCES), affirme qu’il y aura d’abord un grand travail d’éducation à faire.

« Des actions doivent être prises immédiatement et drastiquement, mais il faut être conscient que c’est un changement de culture qu’on demande à plusieurs personnes impliquées dans le sport et ça va prendre un certain temps », rappelle-t-elle.

Par ailleurs, l’enquête, qui portait sur les années 2009 à 2019, a confirmé que 40 tests antidopage positifs avaient été dissimulés dans les registres de l’IWF. Mais selon les enquêteurs, la culture du dopage est le « réel problème ».

Christine Girard assure que la santé des athlètes doit passer avant toute chose. Il faut arrêter de montrer du doigt ceux qui échouent des tests antidopage et plutôt dénoncer les systèmes derrière eux.

« Ce ne sont pas des athlètes qui se dopent, ce sont des athlètes qui sont obligés de se doper par leur pays, par leurs entraîneurs et par les personnes au pouvoir. Ce que je vois là-dedans (comme solution), ce sont des athlètes qui ont besoin d’être protégés et d’être éduqués pour savoir que ce n’est pas normal d’être obligé de prendre des pilules à chaque matin », explique celle qui réclame des actions concrètes qui iront au-delà des enquêtes.

« De l’information dégueulasse »

Au-delà du dopage, l’enquête a également jeté une lumière sur les moyens de l’ancien président de l’IWF, Tamas Ajan, pour garder le contrôle sur les finances de l’organisation et maintenir les membres de la fédération dans l’ombre.

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L’ancien président de la Fédération internationale d’haltérophilie, le Hongrois Tamas Ajan, lors d’une conférence de presse aux Jeux de Pékin le 15 août 2008.

L’équipe d’enquêteurs estime que 10,4 millions de dollars américains ont disparu des coffres de la fédération. Elle révèle aussi les fraudes électorales au sein de l’organisation.

Pour la double Olympienne Marie-Ève Beauchemin-Nadeau, plusieurs informations ne sont pas nouvelles. Notamment, elle jugeait très bizarre que des transactions se fassent en argent comptant. Si des preuves sont apportées, l’enquête confirme différentes irrégularités qui avaient été soulevées il y a quelques mois dans un documentaire de la chaîne allemande ARD. Celui-ci était à l’origine de cette enquête indépendante commandée par l’IWF.

PHOTO MANISH SWARUP, AP

Marie-Ève Beauchemin-Nadeau aux Jeux du Commonwealth à Gold Coast, en Australie, le 18 avril 2018.

« Honnêtement, c’est très décevant, mais ce n’est vraiment pas surprenant, dit-elle. C’est vraiment de l’information dégueulasse, mais tant qu’elle n’est pas mise au jour, on ne peut rien faire. Alors maintenant, au moins le monde le sait et on ne peut plus se mettre la tête dans le sable. Les gens vont avoir le potentiel de changer des choses. »

Ces Olympiennes sont convaincues qu’il y a plusieurs personnes qui militent pour le changement et qui ont de bonnes intentions au sein de la fédération. À la suite du départ de Tamas Ajan, qui a dû démissionner en avril après 20 ans passés à la tête de l’organisation, leur voix devra être entendue et, surtout, des élections justes devront être tenues. Car l’enquête indique qu’Ajan avait le pouvoir bien avant d’avoir le titre de président, alors qu’il était secrétaire général de 1975 à 2000.

Gilles Poirier, entraîneur de l’équipe nationale aux Jeux de Rio, prévient néanmoins qu’il serait étonnant de voir des changements en compétition d’ici les Jeux de Tokyo.

« Ça va changer, mais ce ne sera pas du jour au lendemain, dit-il. C’est une mentalité et ce n’est pas seulement en haltérophilie que ça devra changer. Il faudra aussi du changement dans différents pays et conscientiser des gens qu’il peut y avoir de la performance sans dopage. »

Sur la bonne voie

Le Canada peut être vu comme un exemple de réussite, alors que ses athlètes rayonnent dans ce sport en restant propres.

« Je pense qu’on est un pays modèle au niveau de la lutte contre le dopage et c’est particulièrement important dans un sport comme le nôtre, martèle Christine Girard. Je pense que ça apporte beaucoup d’encouragements pour les athlètes de voir qu’on va pouvoir répandre notre façon de faire. »

Sortie de sa retraite l’année dernière pour reprendre la compétition sans s’imposer de pression de performance, Marie-Ève Beauchemin-Nadeau ne peut cacher son amour pour ce sport. Même si les changements seront longs à implanter, elle assure que l’haltérophilie est sur la bonne voie.

« Je pense que c’est un sport qui a le potentiel de rallier énormément de gens, rappelle-t-elle. Les pays en développement n’ont aucun problème à implanter des programmes d’haltérophilie parce que ça ne coûte rien. C’est vraiment un bon soutien pour les jeunes afin qu’ils se développent en tant que personne. »

« C’est tellement un bon sport, qui est à la base de plein d’autres et il y a tellement de belles choses qui ont été mises de côté dans les dernières années à cause du dopage et à cause de tous les scandales. J’espère que celui-là est vraiment celui qui va faire tourner la page et démarrer un nouveau chapitre », conclut Christine Girard.

À travers les scandales, l’espoir de changements demeure et la passion des haltérophiles québécoises demeure intacte, elles qui ne renoncent jamais devant une épreuve de force.