Les athlètes canadiens n’ont pas eu à se torturer très longtemps. Moins de 36 heures après avoir appris qu’ils n’iraient pas aux Jeux de Tokyo l’été prochain, le Comité international olympique a confirmé ce qu’ils espéraient et attendaient : le report définitif de l’événement à l’an prochain.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

« Ça va mieux !  », a soufflé Meaghan Benfeito au bout de la ligne mardi matin. La veille, la plongeuse de 31 ans s’était couchée avec une petite angoisse : qui sait si le CIO n’ira pas de l’avant en dépit de la pandémie de la COVID-19.

Pendant qu’elle dormait, le président du CIO, Thomas Bach, et le premier ministre japonais, Shinzo Abe, discutaient déjà en téléconférence. L’« accélération » de la crise sanitaire et les indications de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ne laissaient plus de marge de manœuvre. Plus question d’attendre quatre semaines avant de trancher.

« Dans les circonstances actuelles et sur la base des informations fournies par l’OMS aujourd’hui, le président du CIO et le premier ministre du Japon ont conclu que les Jeux de la XXXIIe Olympiade à Tokyo doivent être reportés à une date postérieure à 2020, mais au plus tard à l’été 2021, pour protéger la santé des athlètes, de toutes les personnes impliquées dans les Jeux olympiques et de la communauté internationale », a concédé le CIO dans un communiqué.

« C’est un énorme soulagement », a réagi le judoka Antoine Valois-Fortier quelques minutes après avoir appris la nouvelle.

PHOTO CHARLY TRIBALLEAU, AFP

Antoine Valois-Fortier après avoir gagné la médaille de bronze aux Championnats mondiaux de judo à Tokyo l'été dernier.

« Je viens juste de voir ça, ma petite notification de La Presse a sonné et une pluie de messages commence à entrer. C’est sûr que je suis super content. Juste de voir comment l’initiative du Comité olympique canadien a payé. »

Dimanche soir, le COC est devenu le premier comité olympique national a annoncé son refus d’envoyer ses athlètes dans la capitale japonaise en juillet prochain. Plusieurs organisations ont joint le mouvement en sommant le CIO de reporter les Jeux.

« J’aimerais croire que notre message a aidé à déclencher un peu une réaction qui nous a menés à ce point, a indiqué le chef de la direction du COC, David Shoemaker, en téléconférence mardi. On est vraiment reconnaissants. »

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David Shoemaker.

Jacqueline Simoneau l’était aussi, mais ses émotions étaient partagées. « L’année olympique, c’est très difficile physiquement et mentalement, a rappelé la nageuse artistique. Tu attends cette lumière au bout du tunnel. Tu penses seulement à ça. Cette lumière vient de s’éloigner encore alors qu’elle était vraiment proche. C’est sûr que c’est difficile. En même temps, c’est très soulageant de savoir qu’on aura le temps d’avoir une bonne préparation. »

La Montréalaise de 23 ans sortait d’une rencontre virtuelle avec ses coéquipières de l’équipe canadienne. Leur experte en préparation mentale leur a rappelé qu’il était normal de ressentir de la colère, de la peur ou de la tristesse. Que tous les gens affectés par la crise vivaient les mêmes angoisses.

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Jacqueline Simoneau lors des Championnats aquatiques mondiaux à Kazan, en Russie en 2015.

« Oui, les Jeux olympiques, c’était notre but, mais plusieurs personnes autour de nous et à travers le monde avaient des objectifs. Peut-être finir l’école ou trouver un nouvel emploi. On n’est pas seules dans ce bateau-là. C’est rassurant. »

Se décrivant comme pas « très émotionnelle », Simoneau a déjà tourné toute son attention vers la prochaine saison et les Jeux de 2021. Sa situation pourrait cependant beaucoup changer. Elle attend des réponses de demandes d’admission en médecine. « Depuis que j’ai cinq ans, j’ai toujours eu deux rêves : aller aux Olympiques et devenir médecin. »

Inspirée par l’ex-patineuse artistique Joannie Rochette, sur le point d’amorcer sa résidence, et le footballeur Laurent Duvernay-Tardif, reçu médecin avant d’avoir gagné le Super Bowl, Simoneau aimerait pouvoir mener les deux domaines de front. « Si c’est possible, je pourrais même me rendre jusqu’à Paris en 2024. »

Déjà qualifié au fleuret par équipes pour Tokyo, l’escrimeur Maximilien Van Haaster, 27 ans, avait mis en pause ses études universitaires en nutrition. « J’étais supposé faire une vingtaine de semaines de stage à partir de septembre, a-t-il souligné. Je ne sais pas ce qui va se passer avec ça. Je devrai faire rentrer ça dans l’horaire à un moment donné. »

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Maximilien Van Haaster en 2016.

Joseph Polossifakis, un autre escrimeur, travaille déjà chez Pétro-Canada, qui s’accommode des exigences de sa vie d’athlète depuis un an et demi : « Il faudra tout réévaluer », a dit le sabreur de 29 ans.

Attristée par le report des JO de Tokyo, la nageuse Katerine Savard est elle aussi en pleine réflexion. Diplômée en éducation préscolaire et primaire, la nageuse avait commencé à faire de la suppléance afin de subvenir à ses besoins, faute d’un brevet de financement après une saison difficile.

« Si près de réaliser ce rêve-là, je me dis que ça vaut la peine de le faire jusqu’au bout, a dit la médaillée de bronze à Rio. D’un autre côté, je vieillis, le temps passe tellement vite. Ça me fait peur. À un moment, la « vraie » vie, il faut qu’elle arrive ! On est pris au dépourvu en fin de compte. Le monde entier est sur pause. »

Dans la foulée du CIO, le Comité international paralympique a annoncé que les Jeux de Tokyo seraient également présentés en 2021.

Questions et réponses avec le COC

Q. Quel impact ce report aura-t-il sur le processus de qualification ?

« C’est trop tôt pour donner une réponse définitive, mais l’information que nous avons reçue du CIO dimanche est que ceux qui se sont déjà qualifiés, ce sera respecté », a affirmé la présidente Tricia Smith. « Dépendamment de la date des prochains Jeux, des épreuves qualificatives seront ajoutées. Pour l’instant, 57 % des athlètes sont qualifiés, 43 % ne le sont pas encore. Nous nous tournons vers le CIO pour obtenir ces clarifications. »

Q. Pour la première fois depuis 1992, les Jeux olympiques d’été et d’hiver seront présentés dans un très court intervalle. Quel sera l’impact sur l’organisation ?

R. « On se fait une fierté de créer un environnement de premier plan pour nos athlètes, équipes et entraîneurs, a indiqué le chef de la direction David Shoemaker. Avec l’intervalle d’un an et demi entre les Jeux de Tokyo et de Pékin, on savait déjà que ça mettrait de la pression et créerait des défis. On sait maintenant que cet intervalle sera réduit de façon significative et pourrait être aussi court que six mois. On est déjà à la table à dessin pour voir comment on augmentera nos moyens pour que ceux qui ont à se concentrer sur les Jeux d’été puissent le faire et en même temps être mode préparatoire pour les Jeux d’hiver. […] On ne doit pas manquer notre coup. »

Q. En quoi les contrats de commandite actuels seront-ils affectés ?

« On a pris cette décision sachant qu’elle était dans les intérêts supérieurs de l’équipe canadienne et du Canada, a répondu Shoemaker. J’étais passablement encouragé de recevoir un soutien massif de nos partenaires marketing, chacun des 26. Ils nous ont fait savoir à quel point ils étaient fiers de notre décision. Il est un peu tôt pour penser à l’impact que ça aura sur ces partenariats. Sinon pour dire qu’on a un peu de temps pour y penser. Avec la nouvelle d’aujourd’hui, on sait que nous aurons des Jeux fantastiques à Tokyo en 2021 pour célébrer et leur permettre d’utiliser Équipe Canada pour faire la promotion de leurs marques fantastiques. »