Le coeur de Jennifer Abel s’est mis à débattre quand elle a reçu le communiqué officiel dimanche soir. Son entraîneur l’avait prévenue, mais la réalité a frappé à ce moment-là : elle ne serait pas aux Jeux olympiques de Tokyo comme prévu le 24 juillet.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Les messages ont afflué. Sa mère a appelé pour s’enquérir de son état. « Elle voulait s’assurer que je n’étais pas aveuglée par mon désir d’aller aux Jeux. »

Comme la majorité de ses collègues, la plongeuse lavalloise avait beau s’y préparer, elle a vécu comme un choc la décision du Comité olympique canadien (COC) de ne pas envoyer ses athlètes au Japon si les JO ont lieu aux dates originales, du 24 juillet au 9 août.

Déchirée, Abel convenait qu’il était « impensable » pour elle de se rendre à Tokyo dans le contexte de la pandémie de la COVID-19.

« On ne peut pas niaiser avec la santé », a souligné la médaillée de bronze des JO de Londres, lundi matin. Ce n’est pas comme si c’était seulement une histoire politique, une guerre entre deux pays. Si j’y vais, je mets la santé de mes proches en péril. Ça ne vaut pas ça. »

Krystina Alogbo, elle, a dû consoler sa sœur qui pleurait au téléphone. La joueuse de water-polo attend ces Jeux depuis 16 ans. Après trois tentatives ratées, l’équipe canadienne s’était enfin qualifiée.

La Montréalaise de 34 ans fait la part la chose. Elle jouait à Vérone quand elle a dû rentrer au pays au début du mois. Aujourd’hui, le nord de l’Italie est l’épicentre de la pandémie, avec les corps qui s’empilent dans les morgues et les églises.

« Tu n’as qu’à ouvrir la télé pour voir ce qui se passe dans le monde, a dit Alogbo. Ce n’est pas facile, mais je ne suis pas morte, ce n’est pas fini. »

Si les Jeux ont lieu en octobre, elle pense pouvoir y être. Pour l’an prochain, elle ne sait pas. Les blessures s’accumulent. « J’aimerais te dire oui, mais comme je l’ai fait pour tout ce cycle olympique, je prends les choses un jour à la fois. Peu importe ce qui arrive, je serai au moins là en esprit. »

Antoine Valois-Fortier a appris la nouvelle de son entraîneur Nicolas Gill. Il a ressenti « un pincement au cœur ». « Mais rendu là, c’est un peu une évidence que ça n’aura pas lieu, a dit le médaillé de bronze à Londres en 2012. Je suis juste content que le COC ait pris l’initiative. »

Le judoka ne sera pas totalement « soulagé » tant que le Comité international olympique (CIO) n’aura pas définitivement statué sur un report à l’an prochain.

« Je vais avoir 31 ans, c’est quand même vieux dans le monde du judo, a-t-il soulevé. Les risques de blessures augmentent chaque année. J’étais sur une super lancée. J’avais une excellente année. Est-ce que le momentum sera le même l’an prochain ? C’est sûr que ce n’est pas optimal. »

Confiné dans son appartement de Monaco depuis une semaine, Hugo Houle a salué le leadership démontré par le Canada.

« Ce n’est pas facile de prendre la décision avant tout le monde, a exprimé le cycliste qui a participé à ses premiers JO à Rio en 2016. Je suis quand même fier qu’on ait pris position et qu’on ait mis notre poing sur la table. »

L’haltérophile Kristel Ngarlem, pratiquement assurée de sa première sélection olympique, aurait préféré que le COC soit plus patient.

« Je peux comprendre la décision, mais ce n’est pas celle que j’aurais prise, a prudemment expliqué la Montréalaise. On aurait peut-être pu attendre les quatre semaines que le CIO se donnait pour prendre la sienne. »

La coureuse Sage Watson a elle aussi jugé que le COC avait été vite sur la gâchette. « Je crois en la sécurité de notre nation, mais ceci est prématuré », a plaidé l’Albertaine sur Twitter.

L’escrimeur Maximilien Van Haaster, également déjà qualifié, a offert un son de cloche similaire : « J’aurais aimé que ce soit le CIO qui en vienne à cette conclusion plus tôt, au lieu que ce soit le Canada qui mette la pression », a nuancé le fleurettiste de 27 ans.

Joseph Polossifakis, un autre escrimeur, estime pour sa part que les athlètes se trouvaient dans une position intenable.

« Plein d’événements de qualification ont été annulés », a rappelé le sabreur, revenu d’Allemagne en catastrophe il y a 10 jours. « On ne peut pas continuer à s’entraîner et en même temps essayer d’être en sécurité chez nous. Je pense qu’on doit faire comme tout bon citoyen. Honnêtement, c’est un bon geste de leadership de la part du Canada. »

Meaghan Benfeito, double médaillée de bronze à Rio, souhaite que l’initiative du COC pousse le CIO à surseoir à son désir de présenter les Jeux de Tokyo l’été prochain.

« J’ose croire qu’ils tiennent aux athlètes et qu’ils vont prendre la meilleure décision, a dit la plongeuse. Je pense qu’en voyant tout le monde se retirer, ils vont comprendre que c’est la décision la plus sage. Pour la santé de tout le monde, pas seulement celle des athlètes. »

Le Comité paralympique canadien (CPC) a joué un rôle très important dans ce mouvement national, statuant également que ses athlètes ne seraient pas à Tokyo pour les Jeux programmés du 25 août au 6 septembre.

Jugeant « irréaliste » la présentation des Jeux à ces dates, la nageuse Aurélie Rivard était heureuse de l’initiative du CPC. La triple médaille d’or de Rio, qui pensait prendre une pause d’un an après Tokyo, se retrouve maintenant « devant le néant », comme plusieurs de ses collègues.

« On ne peut plus se fier sur rien, a-t-elle constaté. La vie d’athlète, c’est complètement l’inverse. Il n’y a rien de plus routinier et stable dans la vie. Depuis 10 ans, je me lève le matin sachant exactement ce qui va se passer dans ma journée. Là, tout est viré à l’envers. C’est confrontant. »