Pendant que le sort de Laurence Vincent Lapointe se décide derrière des portes closes, Katie Vincent se prépare du mieux qu’elle peut en vue des Jeux olympiques de Tokyo. Pour l’heure, l’incertitude est presque totale pour la canoéiste ontarienne. Entrevue.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Le lundi 19 août, à 9 h, Katie Vincent est tombée des nues quand sa coéquipière Laurence Vincent Lapointe lui a annoncé qu’elle avait échoué à un contrôle antidopage et qu’elle ne pourrait prendre part aux Championnats du monde qui s’ouvraient quatre jours plus tard à Szeged, en Hongrie.

« C’était simplement déchirant, pour Laurence en particulier, et pour moi aussi. On avait tellement travaillé sur notre C-2. On abordait cette semaine prêtes à se qualifier [pour les Jeux olympiques] et à continuer à faire ce qu’on fait de mieux. Et d’avoir cette conversation où tu réalises que ça n’arrivera pas, et que tout ce sur quoi tu as travaillé jusqu’à, littéralement, ce jour-là, était, vous savez… c’était juste fini. »

Quatre mois plus tard, le sujet est encore sensible. Avant de rencontrer La Presse dans le cadre d’une journée médiatique organisée par le Comité olympique canadien, la semaine dernière à Toronto, Katie Vincent avait envoyé une relationniste en éclaireuse.

Elle craignait que l’entretien, d’une durée de 15 minutes chrono, ne porte que sur Vincent Lapointe, qui conteste sa suspension provisoire pour un test positif au ligandrol, un anabolisant interdit. Après une audience devant la Fédération internationale de canoë (FIC), le 9 décembre à Lausanne, sa cause est toujours pendante.

En théorie, aux Mondiaux de Szeged, Katie Vincent ne devait prendre part qu’à l’épreuve de C-2 500 m, où elle aurait tenté de décrocher un troisième titre d’affilée avec sa partenaire québécoise.

On n’avait toujours pas idée de ce qui se passait. Cette semaine-là, j’ai presque eu le sentiment de perdre quelque chose. Spécialement dans le C-2. C’était mon épreuve principale, sur laquelle je me concentrais.

Katie Vincent

La possibilité de disputer le C-2 avec une autre coéquipière a rapidement été écartée, explique Katie Vincent : « Tout est arrivé très vite. Nous étions en Hongrie et toutes les autres [canoéistes] étaient au Canada. Seules Laurence et moi faisions partie de l’équipe. »

Pour l’épreuve individuelle de C-1 200 m, chaque pays ne disposait que d’un bateau sur la ligne de départ. Détentrice du record mondial, Vincent Lapointe y visait une septième médaille d’or en huit tentatives depuis 2010. Un résultat parmi les cinq premières, une quasi-formalité pour elle, devait également assurer au Canada une place aux JO de Tokyo, où le canoë féminin fera ses débuts.

Qualifiée de justesse

En l’absence de la Québécoise, Vincent a donc hérité du départ en C-1. « J’avais de l’expérience dans cette épreuve, convient la médaillée de bronze aux Mondiaux de 2018. Mais mon état d’esprit n’était pas là. Je n’avais pas vraiment pensé à ce type de course. C’est différent du double. Une distance différente, un bateau différent. Ça restait donc un immense choc. »

Si la qualification olympique en C-2, attribuée aux huit premières embarcations, semblait presque acquise, celle en C-1 s’annonçait plus serrée. « Il y avait donc beaucoup de pression là-dessus parce que ce serait très difficile. »

Je me suis dit : “Je suis là, je suis une bonne athlète, il y a encore une occasion pour moi de faire quelque chose pour notre équipe et notre pays.”

Katie Vincent

En finale, Vincent s’est classée cinquième de justesse, terminant deux centièmes devant la sixième. « La semaine entière avait été une montagne russe, dit celle qui a été incapable de suivre les courses de C-2. Seulement de faire face à mes pairs, mes coéquipiers, et tout ce qui se passait dans les médias. Ne pas trop me laisser déranger et rester dans ma propre petite bulle du moment où j’ai appris [la suspension] jusqu’à la fin des courses.

« Je me souviens d’avoir franchi l’arrivée, d’être allée au contrôle du bateau et d’avoir vu mon entraîneur et d’avoir fondu en larmes. C’était fini. »

Qui ira à Tokyo ?

La native de Mississauga avait accompli son mandat : qualifier le bateau canadien pour l’épreuve individuelle à Tokyo. L’identité de celle qui l’occupera est toujours inconnue. Elle sera déterminée à l’issue des Essais nationaux de l’équipe olympique qui se dérouleront du 16 au 19 avril à Gainesville, en Géorgie. En C-1 200 m, la canoéiste qui remportera les deux finales sera automatiquement sélectionnée. En cas d’égalité, une course de barrage sera nécessaire.

La grande question est de savoir si Vincent Lapointe sera autorisée à être sur la ligne de départ.

La situation est encore plus complexe en C-2, où le Canada devra tenter de décrocher un quota aux Championnats panaméricains, au Brésil, du 7 au 10 mai. Comme Katie Vincent est celle qui a qualifié l’embarcation individuelle aux Mondiaux de Szeged, elle ne peut pas concourir à cette compétition continentale. Deux autres Canadiennes – dont potentiellement Vincent Lapointe – auront donc la tâche d’assurer la place du pays aux JO. Élément clé : la présence d’un bateau en C-2 à Tokyo permet à un pays d’envoyer deux athlètes pour l’épreuve individuelle.

Bref, tous les scénarios sont encore possibles pour Katie Vincent, y compris celui de ne même pas participer à ses premiers Jeux olympiques.

« Tout ce que je peux faire est de m’assurer que je me concentre sur moi-même, dit l’ancienne championne mondiale junior et U23. Pourvu que je sois dans ma meilleure forme et les meilleures dispositions. Peu importe avec qui je suis, si je suis à mon maximum, je rends ce bateau plus rapide. En espérant que je sois dans le meilleur équipage canadien et la meilleure rameuse en C-1. »

La canoéiste de 23 ans constate que la mauvaise expérience des derniers Mondiaux lui a donné beaucoup de confiance en ses habiletés.

« Comme athlète, tu as des plans et des plans de rechange en cas de blessures ou de choses comme ça. Mais une telle affaire est tellement éloignée de tout ce que tu peux anticiper. Nous valorisons le sport propre dans notre équipe. […] Ce n’était même pas une option qu’une telle chose arrive. C’était juste consternant. […] Ce seront mes premiers Jeux. Mais les gens parlent beaucoup des distractions et du chaos qui y surviennent. »

Si quelque chose tourne mal, je sais que je peux toujours bien faire et ne pas trop me laisser déranger.

Katie Vincent

Katie Vincent poursuivra l’entraînement en Floride cet hiver. Elle est en contact de façon épisodique avec Vincent Lapointe, qui attend une décision de la FIC d’ici le 9 janvier.

« Laurence est très respectée dans notre sport, conclut Vincent. J’en ai parlé avec d’autres athlètes et elles la respectent vraiment. Elles veulent croire que c’était une erreur.

« C’est fantastique de voir ce soutien d’athlètes de partout dans le monde, sachant que ce genre de chose arrive et que ce n’est pas la première fois. Se retrouver de ce côté de la clôture est extrêmement compliqué et difficile, et c’est parfois dur à comprendre. Compte tenu de ce que représente Laurence et ce qu’elle a fait aussi pour notre sport, c’est tragique avant tout. »