Sept ans après sa médaille de bronze au 100 m libre des Jeux olympiques de Londres, Brent Hayden reprend la compétition. Libéré de ses démons, le nageur de 36 ans vise le podium à Tokyo en 2020. Entrevue.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Un athlète au sommet de son art atteint parfois un niveau de conscience étonnant. Brent Hayden se souvient distinctement de la dernière longueur de sa finale du 100 m aux Jeux olympiques de Londres, en 2012.

« Durant la course, avec 25 mètres à faire, je me suis dit : “C’est mon dernier 100 m libre à vie.” C’est pourquoi j’ai poussé si fort pour arriver jusqu’au mur. Je savais. »

Émotif comme jamais, le nageur de la Colombie-Britannique avait frappé l’eau avec le poing avant de sortir du bassin et d’embrasser le bloc de départ. Après deux essais ratés en 2004 et 2008, l’ancien champion mondial de 29 ans venait enfin de remporter une médaille olympique.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Au terme de ce qu’il croyait être la dernière course de sa carrière, Brent Hayden avait frappé l’eau avec le poing avant de sortir du bassin et d’embrasser le bloc de départ.

« Le point d’exclamation à une grande carrière », avions-nous écrit. En réalité, il aurait fallu parler de points de suspension.

À la surprise générale, Hayden a annoncé son retour à la compétition, mercredi, à Vancouver. À 36 ans, sans avoir pratiquement touché à l’eau depuis cette soirée glorieuse à Londres, il souhaite se battre à nouveau pour le podium olympique. À la différence que cette fois, il veut le faire avec le sourire.

En 2012, le chef de file de la natation canadienne n’allait pas bien. En proie à des maux de dos depuis des années, il a même songé à se retirer à deux semaines de la cérémonie d’ouverture. Lors d’un stage préparatoire en Italie, il avait passé quatre jours au lit, incapable de marcher à la suite d’une nouvelle inflammation. Son entraîneur, Tom Johnson, l’avait convaincu de s’accrocher.

Mais il n’y avait pas que ça. « Durant toute cette année, j’étais dans une spirale dépressive, a expliqué Hayden au lendemain de son annonce. C’était une lutte constante pour ne pas sombrer. Je devais fréquemment avoir mon psychologue au téléphone. Mon coach devait toujours vérifier comment j’allais. »

Quand j’ai eu la médaille, je savais qu’avec mon dos et mon état psychologique, je ne pouvais continuer à compétitionner à ce niveau. Si je voulais terminer ma carrière comme je l’entendais, la terminer en beauté, c’était probablement le bon moment.

Brent Hayden

Hayden évoque un « environnement toxique » dont il préfère ne pas parler. « Il n’y a rien que je puisse dire sans rouvrir des blessures. J’allais très mal. Des choses dans ma vie qui n’avaient rien à voir avec la natation. Ça m’a pris environ quatre autres années avant de pouvoir finalement les régler. »

À cette époque, il a revu son coach pour discuter d’un possible retour. Ce n’était rien de sérieux. « Je crois que Tom était plus prêt que moi… Je connais plusieurs personnes qui sont revenues à la compétition en courant après une retraite. Je ne voulais pas faire ça. J’ai réalisé que je voulais trouver ma voie après le sport. Je n’y ai pas repensé jusqu’à l’été dernier. »

Avec sa femme Nadina, Libanaise d’origine, il a passé trois mois au nord de Beyrouth. Attiré par les nombreuses piscines extérieures, il a eu envie de replonger. Le propriétaire d’un country club lui a ouvert les portes de son bassin de dimension olympique, à peu près vide le matin. Il y est allé quelques fois par semaine, pour le plaisir.

Il a profité de l’endroit pour réaliser un projet qu’il caressait : tourner des capsules vidéo pour livrer ses secrets sur la technique du crawl. Avec sa femme derrière la caméra, il s’est mis à répéter des exercices, enchaînant les longueurs pour trouver le bon angle. Nadina, ancienne nageuse, le corrigeait quand son style se déréglait. Il y a pris goût, s’est aperçu qu’il l’avait encore.

Un jour, le couple s’est rendu à Beyrouth pour offrir un stage à des jeunes. Ces derniers ont demandé à Hayden d’exécuter un sprint. Nadine a filmé, pris un chrono. Ils ont envoyé la bande à Brett Hawke, un ex-rival devenu coach renommé de sprint. Sa réponse : « Tu as l’air prêt à compétitionner. »

La graine était plantée. « J’ai continué mes entraînements et je me suis dit : “Tu sais quoi ? Si je dois effectuer ce retour, je vais le faire parce que je le veux. Ça doit être la seule raison. Je ne le ferai pas parce que je dois prouver quoi que ce soit. Je pense que je l’ai déjà fait.” »

J’étais parti parce que j’avais perdu l’amour de la natation. Je voulais simplement avoir la chance de renouer avec l’amour de mon sport alors que mon corps pouvait encore le faire.

Brent Hayden

Hayden a communiqué avec Natation Canada, dont l’organigramme a complètement changé peu après son départ. Il retenait son souffle, mais le directeur de la haute performance John Atkinson et le directeur général Ahmed El-Awadi l’ont accueilli à bras ouverts. Élément incontournable : Johnson lui a réitéré toute sa confiance : « Tom sait à quel point je suis déterminé quand je suis concentré sur quelque chose. »

En septembre, celui qui est toujours détenteur des records canadiens aux 50 m, 100 m et 200 m libre a recommencé à nager au centre national de Vancouver. Il rigole en repensant au regard incrédule de ses nouveaux coéquipiers quand ils l’ont vu débarquer un lundi matin.

Hayden dit qu’il n’a rien perdu. Durant sa retraite, entre ses stages, les activités liées à son entreprise de vêtements et ses projets de photographie, il se rendait au gymnase quatre fois par semaine. « Je le faisais pour ma santé mentale, pour rester actif et maintenir le flot des endorphines. Je ne voulais pas perdre non plus l’allure d’un athlète. »

Ces séances lui ont permis de rebâtir sa musculature, en particulier celle de ses jambes, qu’il ne travaillait jamais en raison de ses problèmes de dos. Le nageur de 6 pi 5 po a pris du coffre, ajoutant 10 lb à sa charpente. « Je suis beaucoup plus explosif qu’avant. »

Il en sent les effets à la sortie du bloc de départ, sa grande faiblesse durant toute sa carrière. À force d’enseigner, de se revoir sur vidéo, sa technique s’est raffinée, est devenue « plus précise ».

Je n’ai pas encore de chronos de compétition, mais à l’entraînement, lors de sprints à pleine vitesse, j’ai réussi mes meilleurs temps à vie. Et je sais que je peux encore m’améliorer.

Brent Hayden

Le natif de Mission, à 70 km à l’est de Vancouver, a diminué un peu le volume, mais il a surtout retrouvé le plaisir de nager. Cela ne lui apparaît plus comme un job.

Hayden ne pourra reprendre la compétition avant le 20 janvier pour se conformer à un règlement de l’Agence mondiale antidopage stipulant qu’un athlète sortant de la retraite doit fournir un avis écrit six mois avant son retour. Cela ne lui laissera ensuite qu’un peu plus de deux mois avant les essais olympiques de Toronto. Il vise une qualification aux 50 m et 100 m libre, avec une attention particulière sur la plus courte distance, où son âge sera un facteur moins déterminant, évalue-t-il.

S’il réussit son pari, il ne veut pas aller à Tokyo en touriste. « Je le fais parce que je crois réellement que je peux réaliser quelque chose aux Olympiques. […] Je ne sais pas si ça donnera une médaille, en particulier dans une épreuve comme le 50 m libre, mais c’est ce qui rend ça excitant. Mais je sais au fond de mon cœur que c’est de l’ordre du possible. »

Sa véritable dernière longueur s’annonce aussi palpitante.

PHOTO ERICH SCHLEGEL, ARCHIVES USA TODAY SPORTS

L’Américain Anthony Ervin lors des qualifications olympiques, en 2016

Au diable l’âge !

Parmi tous les encouragements reçus par Hayden depuis qu’il s’est ouvert sur son projet de retour, ceux de son ami Anthony Ervin lui ont fait particulièrement plaisir. Aux Jeux olympiques de Rio, l’Américain avait créé la sensation en gagnant le 50 m libre à l’âge de 35 ans, devenant le plus vieux médaillé d’or individuel en natation. Ce titre, en plus d’un autre au relais 4 x 100 m libre, survenait 16 ans après son premier, remporté à Sydney en 2000. « C’est l’année où Penny Oleksiak est née ! », pouffe Hayden. Après une première retraite en 2003, Ervin a eu des problèmes de drogue, a tenté de se suicider, s’est fait arrêter après une poursuite à moto. Il a repris la compétition en 2011 après avoir donné des cours à des enfants. « Ce n’est pas seulement l’âge où il a réalisé [son exploit de Rio], mais toute son histoire qui est impressionnante, souligne Hayden. Les difficultés qu’il a traversées quand il s’est retiré. Qu’il ait été capable de revenir et de réussir m’a certainement inspiré. »