C’est l’automne passé, sur des courts d’entraînement en Floride, que Sylvain Bruneau a commencé à penser que sa protégée Bianca Andreescu était sur le point d’exploser sur la scène du tennis féminin.

Michel Marois Michel Marois
La Presse

La Canadienne venait d’enchaîner d’excellents résultats sur le circuit des tournois challengers et, même si elle n’avait vaincu aucune joueuse du top 100, la qualité de son jeu était très élevée.

« Nous avions organisé un camp avec d’autres joueuses canadiennes, a rappelé l’entraîneur d’Andreescu en entrevue. De nombreuses joueuses établies profitent aussi de cette période pour venir s’entraîner en Floride et Bianca a pu en affronter quelques-unes. Je ne pense pas qu’elle ait perdu une seule manche. Elle jouait déjà avec une telle détermination. »

On connaît la suite. Andreescu a commencé la saison en fanfare au tournoi d’Auckland, avec notamment des victoires sur Venus Williams et Caroline Wozniacki. Battue en finale par l’Allemande Julia Goerges, elle n’a perdu que 3 matchs depuis et compte 44 victoires, en plus de 2 titres dans des tournois de première catégorie, à Indian Wells et à Toronto.

À 19 ans, Andreescu a déjà pris sa place parmi l’élite. Elle affronte toutefois aujourd’hui le plus grand test de sa carrière. À ses côtés, Sylvain Bruneau croit qu’elle est prête.

« C’est la première fois qu’elle est vraiment attendue en Grand Chelem [elle était blessée à Roland-Garros et à Wimbledon] et elle montre une assurance incroyable jusqu’ici. »

J’ai souvent dit qu’elle avait un don exceptionnel pour affronter les situations critiques dans les grands matchs et elle l’a encore fait tout au long du tournoi.

Sylvain Bruneau, entraîneur de Bianca Andreescu

« Alors que ses adversaires ont eu tendance à se crisper et à retenir leurs coups, elle a continué d’y aller à fond en croyant toujours qu’elle allait réussir. Elle est née comme ça, elle n’a peur de rien. »

Faire fi des distractions

Les Internationaux des États-Unis sont le plus fou des quatre tournois du Grand Chelem, à la mesure de son court principal, le stade Arthur-Ashe, qui peut accueillir plus de 20 000 spectateurs souvent déchaînés.

Et il se déroule à New York, la « ville qui ne dort jamais ». Beaucoup de distractions pour une jeune femme de 19 ans.

Sylvain Bruneau était déjà aux côtés d’Eugenie Bouchard et de l’entraîneur Nick Saviano, en 2014, quand la Canadienne a disputé la finale du tournoi de Wimbledon. Cinq ans plus tard, s’il estime que cette expérience l’aide à mieux encadrer Andreescu, il espère aussi qu’elle servira de leçon pour l’avenir.

« Beaucoup de choses ont changé pour Bianca en un an et c’est particulièrement évident ici, a-t-il confié. Il y a à la fois beaucoup d’attention et beaucoup de pression sur elle. La petite équipe qui l’entoure n’a pas changé, mais il y a maintenant beaucoup de monde qui gravite autour d’elle.

« Je n’ai pas d’inquiétude pour la joueuse de tennis. Bianca est extrêmement ambitieuse et je sais qu’elle va faire les bons choix, garder sa formidable attitude et son éthique de travail pour continuer de progresser et aller jusqu’au maximum de ses possibilités. »

Cela dit, il ne faut pas oublier qu’elle n’a encore que 19 ans et que c’est une fille de 19 ans tout à fait normale.

Sylvain Bruneau, entraîneur de Bianca Andreescu

Andreescu est déjà assurée d’une bourse de 1,9 million US. Elle pourrait gagner 3,85 millions US aujourd’hui.

Bruneau ne le dira pas ouvertement, mais il a un peu hâte de quitter New York, de revenir à un rythme de vie plus régulier, à des tournois moins démesurés. Il est toutefois prêt à attendre encore une journée ou deux !

« Comme entraîneur, c’est quand même la réalisation d’un grand rêve, a-t-il avoué. Ça fait 30 ans que je suis dans le tennis et l’un de mes buts a toujours été d’être ici un jour, d’avoir une joueuse en finale des Internationaux des États-Unis. Et c’est sûr que c’est incroyable pour le tennis canadien. »

Il y a un mois, à Toronto, Bruneau regrettait un peu que la finale de la Coupe Rogers ait été tronquée par l’abandon de Serena Williams : « C’est vrai, j’aurais voulu que Bianca l’affronte et je crois qu’elle avait vraiment les moyens pour la battre cette journée-là.

« C’est évidemment autre chose de jouer contre Serena en finale des Internationaux des États-Unis et ce sera très difficile. Mais Bianca a déjà réussi tellement de choses incroyables cette saison, pourquoi pas battre Serena ? »

Connaissez-vous « Bibi ? »

Bianca Andreescu est passée en 12 mois du statut d’espoir à celui de super vedette. La jeune femme de 19 ans fait maintenant partie du top 10 mondial et affronte aujourd’hui l’Américaine Serena Williams, la grande dame du tennis féminin, en finale des Internationaux des États-Unis.

On a beaucoup parlé d’elle depuis quelques mois, mais elle reste méconnue du grand public. Voici donc un résumé de son parcours. 

Bianca Vanessa Andreescu est née à Mississauga, en banlieue de Toronto, le 16 juin 2000. Elle a vite été surnommée « Bibi » et ses proches continuent de l’appeler ainsi aujourd’hui. Ses parents habitent maintenant à Vaughan, toujours près de la capitale ontarienne, et la joueuse canadienne dit souvent que sa mère, Maria, est sa principale source d’inspiration.

Maria et Nicu Andreescu sont d’origine roumaine. Tous deux titulaires de diplômes universitaires dans leur pays, elle en gestion, lui en génie, ils ont émigré au Canada à la fin des années 90. Bianca et sa mère sont toutefois retournées vivre en Roumanie en 2007, Maria Andreescu y dirigeant une société de transports. C’est là que la fillette a commencé à jouer au tennis. Le père de Bianca était toutefois resté au Canada pour son emploi et, après deux années, Mme Andreescu a cédé son entreprise pour revenir vivre en famille près de Toronto.

PHOTO JOHANNES EISELE, AGENCE FRANCE-PRESSE

Maria et Nicu Andreescu

Andreescu a continué de pratiquer le tennis à l’Ontario Racquet Club de Mississauga. C’est là qu’elle a été remarquée par l’entraîneur André Labelle, qui l’a invitée à se joindre au Centre national d’entraînement U14, à Toronto, alors qu’elle avait 11 ans. Elle a vite progressé dans les rangs juniors, atteignant même le 3e rang mondial, avec des titres en simple au prestigieux Orange Bowl et aux Internationaux juniors de Repentigny, en plus de triompher à Roland-Garros et aux Internationaux d’Australie en double avec Carson Branstine, sa meilleure amie parmi les joueuses canadiennes.

Bianca n’a jamais été « pensionnaire » du Centre national d’entraînement du stade IGA, mais elle a fait de fréquents stages à Montréal et a rapidement été intégrée à l’équipe canadienne de Fed Cup, où elle a commencé à travailler avec Sylvain Bruneau, le responsable de l’élite féminine à Tennis Canada. Elle a représenté le pays pour la première fois en 2017, à 16 ans, quand elle a mené son équipe jusqu’au Groupe mondial. Andreescu possède aussi la nationalité roumaine, mais son père a récemment expliqué qu’elle n’avait jamais hésité à porter les couleurs du Canada, parce qu’elle bénéficie depuis 2011 du soutien de Tennis Canada.

Débuts professionnels

Andreescu a fait ses débuts professionnels en 2015, à 15 ans, atteignant d’entrée la finale au tournoi challenger de Gatineau. Elle y a d’ailleurs remporté son premier titre l’année suivante. Au total, elle a remporté six titres en tournois challengers avant d’accéder de plain-pied au circuit WTA cette saison. Elle a ajouté deux autres titres autrement prestigieux cette année, au tournoi d’Indian Wells et à la Coupe Rogers à Toronto, et pourrait devenir aujourd’hui la première joueuse canadienne à remporter un titre du Grand Chelem en simple.

Longtemps supervisée par la Française Nathalie Tauziat, ancienne finaliste à Wimbledon qui collabore avec Tennis Canada, Andreescu est entraînée depuis l’automne dernier par Sylvain Bruneau, qui a quitté son poste de capitaine de l’équipe de Fed Cup pour consacrer plus de temps à la joueuse de Toronto.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Sylvain Bruneau est l’entraîneur de Bianca Andreescu.

La préparatrice physique Virginie Tremblay travaille aussi avec Andreescu depuis plus d’un an sur une base presque permanente. Heidi El Tabakh, qui a remplacé Bruneau avec l’équipe canadienne, s’est aussi jointe à l’équipe depuis quelques semaines. Son agent est Jonathan Dasnière de Veigy, de l’agence Octagon, qui représente aussi l’Estonienne Anett Kontaveit.

Plus jeune, l’idole d’Andreescu était la Belge Kim Clijsters, joueuse dont elle s’est d’ailleurs beaucoup inspirée. Aujourd’hui, elle admire les sœurs Williams et la Roumaine Simona Halep, presque une compatriote, qu’elle avait rencontrée à Montréal en 2016 au cours d’une activité promotionnelle pour la Coupe Rogers. La Canadienne parle couramment le roumain et a souvent dit combien les conseils de Halep l’avaient marquée, tout en l’amenant à accélérer son passage vers les rangs professionnels. Andreescu suit aussi avec beaucoup d’intérêt le basketball et assiste régulièrement aux matchs des Raptors.

Andreescu partage la vedette à New York avec… son chien Coco ! On raconte que Bianca avait pris l’habitude de recueillir des chats et des chiens abandonnés, encore enfant, quand elle a passé quelques années en Roumanie. Sa famille avait depuis adopté une petite chienne, Jessica, qui est morte l’année dernière. C’est alors que Coco est entré dans sa vie et le petit caniche l’accompagne désormais partout. Il est même « accrédité » à Flushing Meadows et assiste régulièrement aux matchs de la Canadienne, généralement dans les bras de Mme Andreescu.