Depuis plus de 30 ans, Nicolas Fontaine œuvre au développement du ski acrobatique. Quatre fois champion de la Coupe du monde en saut à la fin des années 90, il travaille autant avec les jeunes qu’avec les membres de l’élite et, pour tous, il est une véritable légende.

Michel Marois Michel Marois
La Presse

Instigateurs du centre AcrobatX Yves LaRoche à Lac-Beauport, une référence mondiale pour l’entraînement de l’élite, Fontaine et ses partenaires se battent depuis plusieurs années pour obtenir les fonds nécessaires à la rénovation des installations. Après avoir vu son sport connaître des hauts et des bas, aussi bien au Canada qu’au niveau international, il n’a jamais baissé les bras et voit aujourd’hui ses enfants, Charlie et Miha, suivre ses traces sur la neige. Rencontre avec un passionné, un vrai.

Un sport à développer

Mars 2019, des dizaines de jeunes prennent part aux Championnats canadiens de ski acrobatique à la station Le Relais, à Lac-Beauport. Dans un chalet au pied des pentes, des bénévoles s’activent en vue d’un banquet prévu en soirée.

En fin d’après-midi, après un travail ardu à l’entretien des pistes, Nicolas Fontaine vient rejoindre le groupe.

« Ça me rend fier de voir la gang qui s’implique, pas juste les jeunes, mais aussi les parents, les bénévoles. Quand on a parti ça, ici, il n’y avait que quelques jeunes et les compétitions n’avaient pas l’envergure qu’elles ont aujourd’hui. On a bâti les rampes d’eau qu’on a jumelées au centre d’hiver et les gens se sont vite impliqués. »

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Nicolas Fontaine et ses partenaires se battent depuis plusieurs années pour obtenir les fonds nécessaires à la rénovation des installations du Centre National d’entraînement Yves LaRoche.

Tout juste retraité de la compétition à l’époque, Fontaine n’a pas ralenti, bien au contraire. Il fallait trouver une relève pour la fameuse Québec Air Force. « Au début, en 2005, notre objectif était d’identifier des gymnastes et de les amener au ski acrobatique, raconte-t-il. Ça a bien marché pendant quelques années, mais là, on s’est rendu compte qu’il fallait toujours aller recruter de nouveaux candidats, qu’ils ne venaient jamais nous voir par eux-mêmes.

« En même temps, on a constaté qu’on avait un bon bassin de jeunes skieurs en bosses et on a pensé, avec la fédération, qu’on pourrait travailler avec eux, dès 5-6-7 ans, afin de développer leurs qualités acrobatiques.

« On sait qu’il ne faut pas spécialiser les jeunes athlètes trop tôt dans leur développement, mais plusieurs jeunes skieurs ne font que des bosses à partir de 8-9 ans. Dans notre club, tous les jeunes skieurs pratiquent les bosses et les sauts. Et comme nous sommes le plus gros club au Québec, on amène tranquillement les autres clubs à faire comme nous. »

Fontaine est convaincu de la pertinence d’une telle approche. « Plus tard, les skieurs ont le choix : soit ils vont en bosses, comme Mikaël Kingsbury ou Alex Bilodeau, et ce sont d’excellents skieurs tout en étant de très bons acrobates; soit ils vont en saut et leurs talents en ski les aident à être de meilleurs acrobates encore.

« Dix ans plus tard, ça commence à porter ses fruits. La semaine dernière, nous avions une compétition au mont Gabriel et il y avait plus de 45 jeunes. Cette semaine, pour les Championnats canadiens juniors, nous avons plus de 60 jeunes. Ça commence à être de beaux chiffres pour une compétition de saut. Il n’y a pas si longtemps, on avait parfois trois jeunes pour une compétition provinciale… »

Avec un plus grand bassin de jeunes skieurs, on commence à assister à un renouveau au sommet.

« Je suis fier de voir qu’on a réussi à relancer l’intérêt pour notre sport. Encore tout récemment, notre équipe nationale était formée d’anciens gymnastes. On était partis avec 25 et il en est resté quelques-uns à la fin, parce que les autres se sont blessés ou parce qu’ils ont eu peur. »

Il y a eu un creux, c’est vrai, mais j’ai l’impression qu’avec la prochaine génération, on va avoir une équipe nationale avec plus de profondeur, avec une dizaine de skieurs, toujours au moins un qui se démarque en compétition et deux ou trois autres qui cognent à la porte !

Nicolas Fontaine

Un centre à protéger

On parlait du Centre national d’entraînement Yves LaRoche, aussi connu sous le nom d’AcrobatX. Avec ses rampes d’eau et son personnel qualifié, le centre est vite devenu une référence mondiale, fréquenté toute l’année par des spécialistes des sauts, des bosses et du slopestyle.

Ce « joyau » est pourtant toujours un peu menacé. « Ce n’est jamais facile, reconnaît Fontaine. Au début, on a construit ça en étant sous-financé, ce qui nous a amenés à couper certains coins ronds. Il y a quatre ans, on a rénové la surface des sauts, mais nous n’avions pas l’argent pour tout refaire et une bonne partie des structures se sont écroulées l’année suivante.

« Le problème, c’est que le programme de subvention des Infrastructures sportives du gouvernement exige qu’on ait 50 % des sommes nécessaires. Si on a besoin de 400 000 $, il faut en mettre 200 000 $; et on ne les avait pas.

« On a réduit ça au minimum et, grâce à l’aide de Dominick Gauthier et du programme B2Dix, de la Caisse populaire Desjardins et d’autres partenaires, nous avons réussi à recueillir 150 000 $, ce qui nous a donné 300 000 $ pour faire les travaux d’urgence. Les ingénieurs nous ont toutefois avertis que nos rampes n’en avaient encore que pour quelques années avant de devoir être entièrement refaites. D’ici cinq ans – on espère trois –, il va falloir refaire toute la base de nos structures. »

« Ce n’est donc jamais facile, mais c’est excitant de voir que nos installations fonctionnent toujours à plein rendement. Au début, on s’était dit que les gens viendraient si on construisait un centre de qualité. Ils sont venus, ils sont maintenant là tous les jours, d’où l’urgence de rénover. »

Par la force des choses, Fontaine est presque devenu un « lobbyiste » !

« On sait que notre projet va prendre plusieurs années et on a commencé des démarches auprès des gouvernements pour leur expliquer que le programme des infrastructures ne fonctionne pas dans notre cas, que ce serait impossible pour nous de recueillir 1 ou 2 millions. Nous sommes un organisme à but non lucratif. Le centre n’appartient pas à une municipalité, une université. On a une belle machine, il nous faut maintenant un coup de main.

« Nous avons été engagés comme consultants pour la rénovation des rampes à Lake Placid et nous en profitons pour développer notre propre projet. Nous savons ainsi qu’il est inutile de tout refaire en bois, qu’il nous faut des structures en acier qui seront encore solides dans 25 ans. En Biélorussie, ils ont mis 30 millions dans la construction d’un centre intérieur avec des rampes d’eau ! À Deer Valley, ils ont mis 16 millions.

« Ici, nous avons un site idéal, qu’on peut utiliser 12 mois par année, avec notre site de saut l’hiver, les rampes d’eau l’été. La raison pour laquelle il y a eu un creux dans notre sport au Québec quand j’ai pris ma retraite, au début des années 2000, c’est qu’il n’y avait justement plus de rampes pour s’entraîner l’été. Pendant plusieurs années, il fallait aller aux États-Unis et on a arrêté de développer la relève.

« On l’a maintenant, notre centre, peut-on s’arranger pour le garder ? »

Une passion intacte

Fontaine avoue : « J’ai un peu perdu la flamme au tournant des années 2010. On parlait d’amener le slopestyle et d’autres disciplines aux Jeux olympiques, et comme on pensait qu’il fallait faire de la place, il y avait beaucoup de bashing contre notre sport. Les jeunes se demandaient si ça valait la peine d’aller en saut.

« Dix ans plus tard, personne ne parle plus de ça. Aux Jeux de PyeongChang, la compétition de saut a été l’une de plus populaires et ce sera encore le cas en 2022 à Pékin en raison des succès des Chinois dans cette discipline. En plus, il y a maintenant deux médailles en jeu, avec aussi une compétition par équipes, ce qui augmente le nombre de places pour nos athlètes.

PHOTO ARMAND TROTTIER, ARCHIVES LA PRESSE

Nicolas Fontaine annonce sa retraite, en février 2003.

« Un jeune comme Miha [Fontaine, son fils] a ainsi plus de chances d’aller aux Jeux, ne serait-ce que comme réserviste. Il y a aussi une nouvelle compétition en sauts synchronisés [comme au plongeon], qui pourrait bien arriver aux Jeux un jour.

« Notre sport a retrouvé son élan et c’est beaucoup en raison de l’intérêt de pays comme la Chine, la Russie, la Biélorussie, qui ne sont pas compétitifs en ski alpin, mais qui ont un gros bassin de gymnastes et qui ont poussé là-dessus pour développer des skieurs acrobatiques de très haut niveau.

« Aujourd’hui, les compétitions de saut sont extrêmement populaires dans ces pays. En Chine, si tu enlèves les cotes d’écoute des sauts à la télévision, il ne reste pas grand-chose et les dirigeants du CIO ne veulent sûrement pas perdre la Chine… »

Au Canada, on n’a pas eu les succès des skieurs en bosses et nous n’avons pas de Coupe du monde en saut présentement. Mais attendez qu’on ait une bonne équipe, les commanditaires vont dire qu’ils veulent une compétition !

Nicolas Fontaine

« Et je rêve d’organiser les Championnats du monde juniors de bosses et de sauts au Relais un jour. J’ai encore des doutes sur notre piste de bosses, qui n’est peut-être pas tout à fait assez longue, mais on ajoute un petit bout chaque année et on commence à s’approcher. Dans quelques années, il y a plusieurs jeunes skieurs du Québec qui pourraient avoir la chance de compétitionner contre les meilleurs, ici, devant leurs partisans… »

Le voilà reparti ! À 49 ans, Nicolas n’a rien perdu de son enthousiasme : « Je suis passionné, c’est vrai, mais je m’estime aussi chanceux de pouvoir faire ce que je fais aujourd’hui. Jean-Luc [Brassard] et moi, on a vraiment été chanceux. On est peut-être trois ou quatre à avoir pu rester dans le sport après nos carrières, mais ça n’a pas été ça pour la majorité des skieurs. »

Une bonne raison de s’impliquer, comme il le fait, dans les programmes sport-études. « Ce sont des jeunes passionnés qui embarquent là-dedans et ils sont aussi bons en classe que sur les pentes, souligne-t-il. Mes enfants ont beaucoup amélioré leurs notes depuis qu’ils sont dans ces programmes.

« Mon gars me disait l’autre jour qu’il n’avait pas vu l’année scolaire passer. Moi, c’était long, l’école ! J’avais toujours hâte au vendredi. De nos jours, avec le sport-études, les jeunes vont faire du ski tous les après-midi. Et j’insiste auprès des jeunes pour qu’ils terminent leurs études secondaires avant de penser à l’équipe nationale. À ce niveau, il y a des compétitions à l’étranger, des camps d’un mois en Europe. C’est plus facile à concilier quand tu es rendu au cégep. »

Un peu plus de 15 ans après sa retraite, Nicolas Fontaine reste au cœur des succès canadiens en ski acrobatique. « Je crois qu’on a fait nos preuves, estime-t-il, sans perdre sa modestie. Grâce au centre, nous avons développé des athlètes de pointe en saut, en bosses, en slopestyle; on a gagné des médailles dans toutes les disciplines et on a une relève qui peut en gagner d’autres… si on lui en donne les moyens. »