Le monde de la boxe a été pris de court à l’annonce d’un combat de championnat entre Vanessa Lepage-Joanisse et Claressa Shields. Nombreux sont ceux qui estiment que la Québécoise se lance dans la gueule du loup. Ou, pour être plus précis, dans la gueule du T-Rex, le surnom de son adversaire américaine.

Les preneurs aux livres accordent d’infimes chances de victoire à Lepage-Joanisse lors de ce combat qui aura lieu le 27 juillet à Detroit. La réputée plateforme BoxRec s’attend aussi à un duel inégal. Pour quantifier la qualité des combats, elle utilise un système de cotation sur cinq étoiles. Celui-ci n’en obtient qu’une, le pire classement possible.

Ces pronostics pessimistes ne s’avèrent pas un désaveu envers Lepage-Joanisse, mais plutôt une reconnaissance du talent de Shields. L’Américaine est reconnue comme l’une des meilleures, sinon la meilleure boxeuse de l’histoire.

Tous ses combats chez les pros, elle les a remportés. En 78 combats chez les amateurs, elle ne s’est inclinée qu’une fois, en plus de remporter l’or olympique en 2012 et en 2016.

En 2021, Shields avait complètement déclassé Marie-Ève Dicaire, pourtant loin d’être une boxeuse du dimanche. Dicaire avait été incapable de gagner une seule ronde contre son adversaire, perdant sa ceinture de championne du monde IBF.

PHOTO CARLOS OSORIO, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Claressa Shields et Marie-Ève Dicaire lors de leur combat en 2021

De l’autre côté du spectre, Lepage-Joanisse ne compte que huit combats professionnels, et seulement quatre depuis 2023. Malgré sa faible expérience, son clan demeure persuadé qu’elle a des chances.

« Si on se fiait toujours aux sites de paris et à l’opinion des amateurs, on n’organiserait jamais de combat », tranche son promoteur, Camille Estephan, en entrevue avec La Presse.

Compte tenu du large bassin de partisans de Shields, le combat représente la chance d’accroître sa notoriété, estime celle que l’on surnomme Vany.

« [D’accepter ce combat], ce n’est pas de me jeter dans la gueule du loup, bien au contraire. Peu importe le résultat, je ne peux qu’être gagnante », se résout-elle.

« Claressa Shields est la boxeuse la plus populaire au monde. On veut voler ses partisans », admet son promoteur Camille Estephan. « Lorsqu’on a une opportunité de se battre au sommet de la montagne, on ne dit pas non », ajoute-t-il.

Gagner dans la défaite

Cette maxime, l’ex-combattant d’arts martiaux mixtes (AMM) Patrick Côté la comprend parfaitement. La situation dans laquelle se retrouve Lepage-Joanisse, il l’a vécue à la puissance 10.

En 2004, Côté cherchait à se battre pour la première fois dans l’Ultimate Fighting Championship (UFC). Il comptait alors sept victoires chez les pros, comme Lepage-Joanisse.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

L’ex-combattant d’arts martiaux mixtes Patrick Côté

Puis, un appel est venu changer sa vie. On lui proposait un affrontement contre la légende Tito Ortiz. Un ancien champion qui comptait déjà 13 combats en UFC. Qui avait signé des duels épiques contre deux des meilleurs combattants de l’histoire du sport, Randy Couture et Chuck Lidell. Son héros de jeunesse, en l’honneur de qui il avait baptisé son chien Tito.

L’offre semblait risquée. Mais il y avait pire : Côté n’avait que quatre jours pour se préparer. On lui proposait ce combat puisque l’adversaire désigné d’Ortiz, Guy Mezger, venait de subir une blessure à la dernière minute.

Deux options s’offraient donc à lui : accepter de se battre presque sans préparation, contre un adversaire plus expérimenté, plus talentueux que lui, ou manger ses croûtes, faire ses classes pendant des années, et espérer retomber sur une occasion de la sorte.

Côté a décidé de foncer. « Tout le monde me disait que c’était un suicide professionnel », se remémore celui que l’on surnomme le Prédateur, en entrevue avec La Presse.

Mais si j’avais écouté les gens autour de moi, je n’aurais pas eu cette carrière.

Patrick Côté

Le Québécois s’est finalement incliné par décision unanime. Mais ce jour-là, il s’est fait un nom. Vingt ans plus tard, son combat contre Ortiz demeure l’un de ceux dont on lui parle le plus. « C’est la meilleure chose qui me soit arrivée », résume-t-il.

« Oui, j’en suis sorti magané. Mais les blessures guérissent. La reconnaissance, la fierté que tu ressens, elles, demeurent pour toujours. »

Vous aurez donc compris qu’à la place de Lepage-Joanisse, Côté aurait pris la même décision. « Peu importe ce qu’il arrive, les gens vont se rappeler de son audace, de son courage et peut-être même de la victoire extraordinaire avec laquelle elle va ressortir », analyse Côté.

« C’est ce type de combat qui définit les champions. Ce n’est pas leurs ceintures, mais leur capacité à traverser les épreuves, en gardant la tête haute. »

Puissance et concentration

Contrairement à Côté, Lepage-Joanisse mise sur un avantage indéniable : le temps. Si lui n’a eu que quatre jours pour se préparer, elle pourra miser sur un camp d’entraînement complet. L’éducatrice en centre de la petite enfance (CPE) a obtenu un congé d’un mois et demi pour se consacrer à l’entraînement.

PHOTO DOMINICK GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

Vanessa Lepage-Joanisse et l’Américaine Princess Hairston en mars 2023

Avant ses autres combats, elle devait travailler à Mont-Laurier, puis parcourir quotidiennement les 134 kilomètres qui la séparaient de son gymnase de boxe, à Buckingham. Les allers-retours nuisaient à sa récupération.

Autre avantage en faveur de Lepage-Joanisse : le poids. Son adversaire, Claressa Shields, monte de deux catégories pour l’affronter. Jamais elle n’a composé avec des frappes aussi fortes dans sa carrière, prévient Camille Estephan.

« Le facteur X, c’est clairement la réaction de Shields à la puissance de Vanessa », résume-t-il.

« Elle a souvent affronté des adversaires qui misaient sur les contre-attaques, qui la laissaient manœuvrer dans le ring, analyse Lepage-Joanisse. J’ai hâte de voir comment elle va réagir face à moi. Si son plan de match ne fonctionne pas, va-t-elle paniquer un peu ? »

Abonnée à l’adversité

Étonnamment, Vany estime que le fait que le combat soit disputé à Detroit, dans la cour arrière de Shields, constitue un autre avantage en sa faveur. Lors de son dernier combat, celui qui lui a permis d’obtenir le titre de championne WBC, Lepage-Joanisse avoue s’être laissée emporter par la foule de Montréal.

« Tu reconnais des voix dans la salle, tu te laisses influencer par ce que les gens disent. Moi, ça m’a affectée », raconte-t-elle.

De me faire huer, au moins, ça va me permettre de rester concentrée sur mon plan de match.

Vanessa Lepage-Joanisse

Après avoir vécu l’enfer sur le plan personnel, il faudra bien plus qu’une simple foule hostile pour effrayer Vanessa Lepage-Joanisse. La boxeuse a été à l’arrêt pendant six ans, entre 2017 et 2023, pour vaincre ses démons personnels. Accident de voiture, arrêt de travail, prise de poids massive : elle a bien failli arrêter la boxe.

Moins de deux ans après avoir décidé de s’accrocher, Vany aura la chance d’affronter une des plus grandes boxeuses de l’histoire. Une chance qu’elle mesure pleinement.

« Quand tu as touché le fond, puis que la vie te sourit, tu n’as qu’une chose à faire : apprécier le moment », conclut-elle.

Lisez « La leçon de la deuxième chance »