« Oui, j’ai fait de beaux petits projets… » De l’autre côté de l’écran, David Lemieux envoie ce sourire taquin que ses partisans ont appris à connaître au cours des 15 dernières années.

Publié le 15 août
Jean-François Téotonio
Jean-François Téotonio La Presse

C’est ainsi que le pugiliste lavallois résume son parcours dans la boxe professionnelle, quelques jours après avoir annoncé sa retraite.

« J’ai fait ce que j’avais à faire dans la boxe, explique-t-il lors d’un entretien virtuel avec La Presse, lundi matin. J’ai donné de bons combats aux fans ici, au Québec. J’ai fait du mieux que je le pouvais. Ça a été une ride le fun. »

De ces « beaux projets », il y a eu un championnat du monde remporté devant les siens, au Centre Bell. Un Madison Square Garden à guichets fermés. Des dizaines de knockouts, et des combats spectaculaires. Au sein d’une carrière bien remplie (43 victoires et 5 défaites) qui lui permet maintenant de passer sereinement à la prochaine étape de sa vie. Soit celle de passer plus de temps en famille.

Même s’il convient qu’il y aura probablement une période d’adaptation.

« C’est clair que quand tu fais ça depuis que t’as neuf ans, c’est un changement drastique à ta vie, souligne-t-il. Je suis très content et satisfait de la carrière que j’ai eue. Tu ne veux pas sortir trop tard de la boxe. Ou inconvenablement. »

« J’ai une famille à nourrir. Je n’ai pas vraiment de temps à gaspiller. Et les neurones, faut que je les garde. » Il formule cette dernière phrase en pointant son crâne, le sourire aux lèvres.

Cul-de-sac

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Le 21 mai dernier, Lemieux montait sur le ring contre David Benavidez à Glendale, en Arizona. Un affrontement dominé par l’Américain qui n’aura duré que 1 minute et 31 secondes.

David Lemieux et Jennifer Abel ont accueilli un premier enfant issu de leur union, en mai dernier. Xander, le troisième du boxeur après Lilliana et Léon, est né quelques jours avant le dernier combat de sa carrière.

Le 21 mai dernier, Lemieux montait sur le ring contre David Benavidez à Glendale, en Arizona. Un affrontement dominé par l’Américain qui n’aura duré que deux rounds et demi.

Le combattant de 33 ans estime que cette défaite n’est pas la raison qui le mène aujourd’hui à tirer sa révérence. Il assure même qu’il se « rebattrait contre lui demain, si le contrat était là », affichant l’audace qui a caractérisé son parcours.

Mais elle s’inscrivait néanmoins dans le constat global d’un certain cul-de-sac.

C’est que David Lemieux a toujours eu de la difficulté à faire le poids à 160 livres chez les moyens où il a passé l’essentiel de sa carrière. Et chez les 168 livres, il ne pouvait rivaliser avec les meilleurs de la division. Comme Benavidez, justement.

« Le poids était un enjeu, dit-il. J’ai eu de la misère à faire 160. Je me suis retrouvé à l’hôpital. Avec ce problème, on s’est demandé : “ OK, quelle est la prochaine étape pour David Lemieux dans ce domaine ”. Je me suis assis avec mon équipe, et on m’a dit : “ écoute, tu n’es pas vraiment un 168, mais si tu veux, on peut essayer ça ”. »

« On s’est donné le plus gros défi qu’il y avait chez les 168. Benavidez. […] Si ça fonctionne, parfait. »

Mais ça n’a pas fonctionné. Et il explique qu’à cette étape de sa carrière, ça ne valait plus la peine de retourner faire des « petits combats ».

« En réalité, si tu ne fais pas de grosses sommes d’argent dans la boxe, tu ne fais pas d’argent, point. »

À ce chapitre, Lemieux n’a pas à s’en faire. Sa carrière a été gérée habilement par le promoteur Camille Estephan. Et son combat contre Gennady Golovkin au MSG en 2015 l’a assuré d’un avenir sans soucis financiers.

« On veut toujours ce qu’on n’a pas »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

David Lemieux a toujours eu de la difficulté à faire le poids à 160 livres chez les moyens où il a passé l’essentiel de sa carrière. Et chez les 168 livres, il ne pouvait rivaliser avec les meilleurs de la division.

Finies, les pesées difficiles. Au revoir, les rudes camps d’entraînement. David Lemieux est-il content de laisser tout ça derrière lui ? Il illustre sa réponse de belle façon.

« Disons que tu t’en vas à Cuba et que t’es à la plage. Et tu dis : “ wow ! J’aimerais tellement vivre ici ”. Il fait beau chaque jour. Mais quand tu vis là, tu te dis peut-être qu’une belle petite tempête de neige, ça ferait du bien. On veut toujours ce qu’on n’a pas. »

De toute façon, sa « discipline » va rester.

« Je vais sur la balance le matin, chaque fois que je me réveille. Et je me dis, tab… Faut que j’aille courir. »

Il pouffe de rire, puis enchaîne en avançant qu’il « ne s’ennuie de rien ».

« La boxe m’a tout amené dans la vie. La personne que je suis aujourd’hui. La discipline que j’ai. L’exemple que je vais être pour mes enfants et ma famille. »

« Quand je suis entré en boxe, ça a été l’amour instantané. J’étais le premier au gym. Et le dernier à sortir. »

« J’y pense à journée longue »

Les dernières semaines ont été « mouvementées » pour David Lemieux. Avant qu’il n’annonce sa retraite, son père a été une des trois victimes du triple meurtre qui a secoué la région de Montréal.

« Des fois, tout va parfaitement bien, et puis boom. »

« Mais c’est la vie. On reste concentrés. J’ai des enfants, une famille à m’occuper. Je dois faire le mieux de moi-même et gérer le tout du mieux que je le peux. »

À travers le drame, il doit « faire les arrangements et la paperasse », ce qui « consomme quand même assez de temps ».

Lemieux n’était pas particulièrement proche de son père. « Mais c’est sûr que ça me fait de la peine », dit-il.

« Il n’est pas mort de cause naturelle. Il s’est fait tirer dessus. Il s’est fait tuer. […] C’est quand même mon père. Sans lui, je ne serais pas ici. Ça me fait quelque chose. J’y pense à journée longue. »

Son plus grand souvenir

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

« La boxe m’a tout amené dans la vie. La personne que je suis aujourd’hui. La discipline que j’ai. L’exemple que je vais être pour mes enfants et ma famille. »

Quel est le souvenir que tu vas chérir le plus maintenant que ta carrière est finie, David ?

« J’ai eu plusieurs combats mémorables. Il y en a un qui était vraiment la cerise sur le gâteau. Et je n’ai même pas eu la victoire dans ce combat. Mais remplir le MSG, échanger des coups avec Golovkin, ça a été bien le fun. »

Il parle aussi de son combat de championnat du monde contre Hassan N’Dam, au Centre Bell. Lemieux l’a envoyé au tapis à quatre reprises ce soir-là.

« J’ai beaucoup de respect pour lui. C’est une machine. Je l’ai frappé vraiment fort. Il se relevait chaque fois. On a beaucoup de rembourrage dans les gants. Et une fois, je l’ai frappé, et j’ai senti mes jointures rentrer dans sa face. C’était un des knockdowns avec mon crochet gauche. Je me suis dit : impossible qu’il se relève après ça. J’ai tourné le dos, j’ai marché au coin neutre, je me retourne… il est déjà debout. J’étais comme : ça, ce n’est pas humain. Il a quelque chose de mal. C’était un athlète phénoménal. »

Une rencontre salutaire

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

David Lemieux et Camille Estephan

David Lemieux parle de Camille Estephan avant même qu’on ne l’interroge à son sujet. C’est que c’est sa rencontre avec le promoteur, plus que n’importe laquelle, qu’il va continuer de chérir le plus.

« La personne que je suis le plus fier d’avoir rencontrée, avec laquelle j’ai le plus appris, c’est Camille Estephan. Il va rester un ami même après ma carrière de boxe. […] C’est un bon mentor. »

« Je n’ai pas payé Camille Estephan un seul sou depuis le début de ma carrière. D’habitude, un promoteur prend comme 20 %, ou un gros pourcentage. […] Il m’a toujours aidé à bâtir et acquérir tout ce que je voulais. »

« Comme dans plusieurs domaines, il y a beaucoup de crottés dans la boxe. Et dans tous les domaines, il y a aussi du beau monde. Du monde qui veut exceller. Du monde comme Camille Estephan. »