Il y a exactement 20 ans, le Québécois Arturo Gatti et l’Américain Micky Ward s’affrontaient dans le premier de trois duels qui formeront une trilogie d’anthologie. De ce face-à-face initial, le neuvième round est l’un des plus mythiques de l’histoire de la boxe. Aujourd’hui, serait-il mené à terme sans être interrompu par l’arbitre ? Les avis divergent. Et sont fort nuancés.

Publié le 18 mai
Frédérick Duchesneau
Frédérick Duchesneau La Presse

« Stop it, Frank. You can stop it anytime. »

Il reste une trentaine de secondes au neuvième round. Gatti, dans les câbles, est malmené par Ward. Sur le réseau HBO, ce commentaire du célèbre descripteur Jim Lampley à l’intention de l’arbitre Frank Cappuccino sonne comme une requête. Voire une supplication.

« C’est la seule fois que j’ai entendu un analyste dire à l’arbitre d’arrêter le combat », lance l’entraîneur Russ Anber.

Mais le troisième homme dans le ring, après les avoir séparés, laisse les deux adversaires reprendre l’action.

« Et ça a donné un des rounds de boxe les plus violents et spectaculaires de l’histoire », poursuit Anber.

Arturo Gatti passe à travers la tempête avant de s’incliner par décision majoritaire. Ce n’est pas ce que l’histoire a retenu, mais le combat se serait soldé par une nulle, n’eût été le point perdu par Gatti au quatrième round pour un coup sous la ceinture.

En entrevue une dizaine d’années plus tard, l’arbitre, alors à la retraite, lâchera cette phrase à la fois pleine d’humour et révélatrice de son état d’esprit dans l’arène : « Je me serais fait tuer si j’avais arrêté ce combat ! »

Pas au sens propre, évidemment. Mais, au figuré, n’y a-t-il pas un fond de vérité dans cette boutade ?

« Oui, à cette époque, les arbitres prenaient beaucoup en compte la capacité du boxeur. Ils voulaient lui donner le bénéfice du doute, réagit le promoteur Yvon Michel, président de GYM. Dans le cas d’Arturo Gatti, tout le monde savait qu’il revenait de la tombe chaque fois. »

À la boxe, peut-être le sport qui sied le mieux au potentiel dramatique du grand écran, la réalité ne dépasse jamais la fiction. Mais ce neuvième round entre Arturo Gatti et Micky Ward fait partie de ce qui s’en rapproche le plus.

« C’était comme un script écrit par Sylvester Stallone », lâche Russ Anber.

Stop ou encore ?

Le sport, de manière générale, et pour différentes raisons, aspire à plus de sûreté pour ses participants. Pensons aux études et essais portant sur une meilleure protection offerte par les pièces d’équipement, les casques notamment, dans les sports de contact comme le football et le hockey.

Et les sports de combat exposent particulièrement leurs athlètes au danger. Personne ne le nie. C’est la nature de la bête.

Alors, avec le recul, 20 ans plus tard, ce round entre Arturo Gatti et Micky Ward aurait-il dû être stoppé par l’arbitre ? Le serait-il aujourd’hui ? Yvon Michel est catégorique.

« On ne verra plus jamais ça, avance-t-il. On est moins tolérants maintenant, on intervient beaucoup plus rapidement. »

« Même à l’époque, il y a eu des combats qui étaient arrêtés pour bien moins que ça », fait remarquer Russ Anber.

Sauf que l’initiative changeait sans cesse, et très rapidement, pendant ce round. Yvon Michel le souligne lui-même pendant l’entretien. Difficile pour l’officiel d’interrompre un combat dans ces circonstances, non ?

Mais Arturo est descendu tellement creux. Il était très fort physiquement, il avait une capacité de générer de l’adrénaline de façon exceptionnelle, donc il tombait extrêmement profond. Si le combat avait été arrêté, même à cette époque-là, personne n’aurait rouspété.

Yvon Michel, président de GYM

Combat, affirme-t-il au passage, qui est passé bien près de se tenir à Montréal, jusqu’à ce que le casino Mohegan Sun, dans le Connecticut, se pointe in extremis avec beaucoup d’argent.

Antonin Décarie, ex-boxeur, maintenant directeur général d’Eye of the Tiger Management, se souvient qu’il était en Europe le 18 mai 2002. Il prenait part à une compétition avec l’équipe nationale et n’avait pas raté la diffusion de l’évènement, malgré le décalage horaire.

« Arturo Gatti, c’était notre idole. On capotait sur lui », laisse-t-il tomber.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Arturo Gatti, Antonin Décarie et Yvon Michel en 2008

Décarie se rappelle très bien ce fameux neuvième round. Et son point de vue diffère de celui d’Yvon Michel. Il « ne pense pas » que le round serait stoppé de nos jours.

« Oui, c’est violent, ça n’a pas de sens, admet-il. Mais c’est tellement compétitif. Quand c’est un combat à sens unique, l’arbitre va être porté à l’arrêter. Mais là, les gars reviennent continuellement, même quand ils sont dans le pétrin. Dans les souliers de l’arbitre, j’aurais été vraiment mal à l’aise d’arrêter ça. »

Le boxeur David Lemieux (43-4, 36 K.-O.) – qui se frottera samedi à David Benavidez (25-0, 22 K.-O.) pour le titre intérimaire des super-moyens du WBC – vouait lui aussi une grande admiration à Arturo Gatti.

Parfois, des combats sont interrompus trop hâtivement, dit-il. D’autres fois, c’est l’inverse. Et dans ce cas-ci ?

« C’est une bonne question », a-t-il réfléchi, en marge d’un entraînement public, il y a quelques semaines.

L’arbitre devient un acteur clé lors de combats à ce point spectaculaires et durs.

« Il a la vie d’un boxeur dans ses mains et sa décision peut être cruciale. Je n’aurais pas aimé être dans sa position. Mais deux guerriers comme Gatti et Ward, crime, arrête pas ce combat, continue Lemieux en souriant. Les combats qu’ils nous ont donnés, ces gars-là, ça va être connu pour des siècles. »

En parallèle, son entraîneur, Marc Ramsay, a fait valoir qu’une foule de facteurs font partie de l’équation. « Il y a beaucoup de morceaux au puzzle », image-t-il.

Le niveau d’expérience de l’arbitre. Son jugement. L’équilibre du combat, le fait que les boxeurs se partagent les rounds, ou pas. Leur calibre. Aussi, la pression que peut ressentir l’officiel dans le cadre d’un évènement majeur.

« Si c’était un combat entre deux inconnus, la même intensité, il serait probablement arrêté », croit Ramsay.

Et puis, il y a le contexte général. Il cite en exemple un autre combat d’Arturo Gatti, en septembre 2000, au Centre Molson, contre Joe Hutchinson, lors duquel le favori de la foule avait été sévèrement coupé à l’œil gauche dès le deuxième assaut.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Arturo Gatti lors de son combat contre Joe Hutchinson

« N’importe où dans le monde, ç’aurait été arrêté, juge Marc Ramsay. Mais le docteur avait décidé de laisser aller ça. Il y aurait eu une émeute. »

Cela dit, fait remarquer Russ Anber, Arturo Gatti gagnait le combat. Et y mettre un terme aurait causé sa défaite...

Une foule de facteurs, disait-on.

L’avis d’un arbitre

L’arbitre montréalais Michael Griffin est l’un des plus respectés de la profession. En 25 ans, il a travaillé lors de 378 combats professionnels.

C’est lui qui était au travail ce soir de septembre 2000, à Montréal. C’est également lui qui agissait à titre de troisième homme quand Adonis Stevenson a failli perdre la vie dans le ring, en décembre 2018. Un évènement qui l’avait profondément ébranlé.

Comme quoi, dans ce métier où la responsabilité première est de protéger les boxeurs, même les meilleurs ne peuvent tout contrôler. Encore moins prévoir les conséquences.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Juillet 2018 : l’arbitre Michael Griffin surveille attentivement Jean Pascal et Steve Bossé.

En contrepartie, Tony Bellew lui a dit qu’il lui avait sauvé la vie en intervenant avant que Stevenson lui assène un coup de plus, en 2013.

Avant de discuter du round Gatti-Ward, lundi, Michael Griffin l’a regardé de nouveau le week-end précédent. Il l’a vu plusieurs fois. On lui a posé la même question qu’aux autres intervenants. Ce round atteindrait-il trois minutes en 2022 ? Qui de mieux qu’un arbitre professionnel réputé pour en juger ?

Il dira en cours d’entretien « marcher sur une corde raide ». Parce qu’il est partagé. Mais, tout d’abord, sa réaction initiale.

« Je ne crois pas que Frank Cappuccino a fait une erreur. Selon mon jugement, il n’y avait pas un moment clair où il fallait arrêter le combat », observe-t-il.

C’est un round parmi les plus brutaux. Mais pour stopper un combat, il faut qu’un boxeur cesse d’essayer de se défendre intelligemment, qu’il ne se batte plus. À ce moment-là, il faut le protéger.

Michael Griffin, arbitre montréalais

Or, tout le long de cet affrontement, même dans ce round épique où les belligérants étaient exténués, tous deux continuaient d’essayer. À quelques moments, il fallait être très attentif, précise-t-il cependant.

« À environ 30 secondes de la fin du round, il est vrai que le combat aurait pu être arrêté à la faveur de Micky Ward », admet Michael Griffin.

Mais il dira également qu’« il y a des moments où ça n’aurait pas été scandaleux d’arrêter pour protéger Ward ».

Des commentaires qui illustrent on ne peut mieux le fait que l’ascendant passait constamment d’un camp à l’autre.

Pour appuyer son argument, Griffin prend exemple sur sa plus récente soirée de travail, le 30 avril dernier : le duel entre Katie Taylor et Amanda Serrano, avec à l’enjeu les quatre ceintures majeures chez les poids légers.

Le cinquième round a été très périlleux pour Taylor, et le Québécois est passé près de mettre fin à l’affrontement.

« J’étais à un coup de poing de l’arrêter, mais j’avais besoin de ce coup décisif pour dire que c’était terminé », explique l’arbitre.

Katie Taylor l’a finalement emporté par décision partagée.

Michael Griffin ne sait pas ce qu’il aurait fait dans les souliers de Frank Cappuccino.

« Quand je fais un geste pour arrêter un combat, je ne suis même pas conscient que j’ai décidé de l’arrêter. C’est quelque chose que vous voyez sur le moment », raconte-t-il.

Dans le regard, les mains qui ne réagissent plus. Des signes qui doivent retenir spontanément l’attention de l’officiel, même si le boxeur est toujours sur ses jambes.

Nous disions précédemment que Michael Griffin se sentait sur la corde raide à propos du round qui fait l’objet de ce texte. Parce qu’il ne croit pas que son collègue ait erré à l’époque.

« Mais je pense que ce serait arrêté aujourd’hui par la majorité des arbitres, estime-t-il, y compris peut-être moi-même. L’atmosphère a changé. Je ne sais pas si nous pourrons un jour revoir un combat comme Ward-Gatti. »

Arturo Gatti remportera les deux affrontements suivants par décision unanime, démontrant sa supériorité sur Micky Ward.

Si, en boxe, la réalité ne dépasse jamais la fiction, elle la rejoint parfois. Comme cette scène où les deux adversaires se croisent à l’hôpital après leur dernier duel.

La réaction d’Arturo Gatti et de Micky Ward, on ne peut plus sereins et respectueux, est aux antipodes de celle d’Apollo Creed.

Mais, sur ce coup, le meilleur des deux scénarios n’est pas celui de Stallone.

Regardez la rencontre entre Gatti et Ward à l’hôpital (en anglais)

Avec la collaboration de Jean-François Téotonio, La Presse