La grâce de Roger Federer. L’énergie inépuisable d’Andre Agassi. Plus récemment, le sourire de Leylah Fernandez. Autant d’images associées au stade Arthur-Ashe.

Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

Ce mercredi, il faudra oublier tous ces souvenirs. Au centre de la cathédrale du tennis, il n’y aura pas un filet, mais bien trois câbles. Le terrain de jeu sera carré, pas rectangulaire. Et un arbitre qui cafouille ne recevra pas des insultes du haut de sa chaise ; il recevra carrément la chaise dans le dos.

Le temps d’une soirée, le tennis cédera la scène à la lutte professionnelle.

Et ça fait jaser. Pourquoi ? Parce que le stade Arthur-Ashe est situé à New York, historiquement le territoire de Vince McMahon et de la WWE. La ville où l’entreprise a tenu plusieurs de ses plus grands spectacles.

Or, celui de mercredi sera présenté par All Elite Wrestling. L’AEW, c’est l’organisation qui a le vent dans les voiles. Et voilà qu’elle s’attaque au plus gros marché de lutte.

« Frank Sinatra disait : “If I can make it there, I’ll make it anywhere”. Avoir du succès à New York, c’est une référence pour la compagnie. Si on réussit notre coup à New York, tout va bien aller. »

Celui qui parle, c’est le Québécois Matthew Lee. La Presse l’avait rencontré en finale de la Coupe Stanley, à Tampa, en juillet. Son ami lutteur Kevin Owens l’avait invité au deuxième match. Lee et son partenaire en équipe, Jeff Parker, venaient de se faire libérer par la WWE. Deux mois plus tard, l’équipe connue sous le nom de 2.0 a été embauchée par l’AEW.

PHOTO AEW

Jeff Parker, Daniel Garcia et Matthew Lee

À bien des époques, perdre son emploi à la WWE aurait représenté le début d’une descente. De Hulk Hogan à John Cena, en passant par The Rock, les plus grands noms ont fait leur renommée sous McMahon. Les lutteurs rêvent à la WWE comme les hockeyeurs rêvent à la LNH.

Mais il se passe quelque chose dans le monde de la lutte professionnelle depuis quelques mois… « Ça va tellement vite. Comment ça s’est passé ? », se demande Lee.

« Du jour au lendemain, on est devenus la compagnie cool ! »

De l’argent

De l’avis général, la WWE détient le monopole de la lutte professionnelle depuis 20 ans. Au milieu des années 1990, la WCW l’avait bousculée, embauchant notamment Hogan, « Macho Man » Randy Savage, Kevin Nash et Scott Hall. La WCW gagnait même la guerre des cotes d’écoute (les deux entreprises avaient leur émission principale le lundi soir, en simultané). Propriété du richissime Ted Turner, la WCW allait perdre des plumes, avant d’être rachetée en 2001 par McMahon lui-même.

Depuis, différentes organisations ont tenté leur chance, mais aucune n’avait connu un succès comparable à celui de l’AEW.

« L’AEW a pu monter vite parce qu’elle a de l’argent. Ça permet de dépenser de l’argent pour faire de l’argent », illustre Stéphane Morneau, rédacteur en chef de Balle Courbe et ancien coanimateur de La lutte à RDS.

« Tu peux mettre une autre organisation à la même station, dans la même case horaire que l’AEW, et les cotes d’écoute ne seront pas là, même si la lutte est bonne. Parce que la production ne sera pas au même niveau, ça ne sera pas aussi tape-à-l’œil. »

PHOTO AEW

Bryan Danielson

Derrière ce succès, on retrouve Tony Khan, fondateur et chef de la direction de l’AEW. L’homme de 38 ans a les poches profondes. Son père, c’est Shahid Khan, un Pakistanais d’origine qui a fait fortune dans les pièces d’auto. Dans un récent article de Forbes, sa fortune était estimée à 8 milliards de dollars.

Le père possédait déjà les Jaguars de Jacksonville (NFL) et le Fulham FC, un club de soccer qui alterne entre l’English Premier League et la deuxième division britannique.

Afin d’aider fiston, Shahid Khan a signé, selon ce qui a abondamment circulé, un chèque de 100 millions de dollars. L’information n’a jamais été confirmée, mais à voir les embauches réalisées par l’AEW et l’ampleur des spectacles, l’argent ne semble pas manquer.

Dernièrement, l’AEW multiplie les grands coups. Ça a commencé avec le retour de CM Punk, un des meilleurs lutteurs de sa génération qui avait quitté la WWE dans l’amertume en 2014. Il n’avait pas lutté depuis. L’AEW a fait coïncider son retour avec un spectacle à Chicago, la ville natale de Punk. En a résulté un moment d’anthologie, qu’on vous suggère de regarder avec des écouteurs.

Regardez le retour de CM Punk

Matthew Lee participait à ce spectacle au United Center. « C’était une réaction digne du retour de Hogan au Centre Bell, note-t-il. Jeff et moi, on voulait sentir la foule, on s’est glissés sous les gradins. Je ne trouve pas les mots, mais ça n’arrêtait pas. On dirait que chaque soir, dernièrement, il y a un moment comme ça. »

« Lundi, ils ont annoncé un partenariat avec Martha Hart, la veuve d’Owen Hart, pour des objets à l’effigie d’Owen, des figurines… C’est énorme, souligne Patric Laprade, historien de la lutte et coanimateur de la balado Les anti-pods de la lutte. La WWE n’a jamais réussi ça. Dans le dernier mois et demi, ça s’ajoute aux arrivées de CM Punk, Bryan Danielson, Adam Cole… Ça ajoute au momentum. »

La clé du succès de l’AEW ? « Il y a de la fatigue envers le monopole de la WWE, et l’AEW est réactive à ce que les amateurs partagent sur les réseaux sociaux, croit Morneau.

« Les amateurs ont l’impression d’être au début de quelque chose qui va devenir gros. C’est comme les fans de Nirvana qui étaient aux Foufounes électriques avec 30 personnes, et qui les voyaient ensuite à MTV ! »

Comment McMahon réagira-t-il ?

L’évènement de mercredi s’annonce grandiose, avec déjà plus de 18 000 billets vendus sur une possibilité de 19 400, selon Laprade.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @AARONREBACKOFF

Une photo des préparatifs du gala de l’AEW a filtré sur les réseaux sociaux.

Le 29 novembre, la WWE tiendra un premier évènement à l’UBS Arena, le nouveau domicile des Islanders de New York. Qui sera là le 8 décembre ? L’AEW ! « Ils vont même aller dans les mêmes arénas que la WWE. Ça va devenir comparable », rappelle Morneau.

« Si l’AEW attire une plus grosse foule que la WWE, à 10 jours d’intervalle, ça serait une autre claque au visage, ajoute Laprade. Mais j’ai toujours senti que McMahon est à son mieux quand il est challengé. Il en a mangé, des claques, contre la WCW. Il n’a pas paniqué, il a misé sur le long terme, et il a eu la chance d’affronter une opposition devenue moins bonne avec le temps. »

Malgré le succès d’estime de l’AEW, la WWE demeure largement en avance. Ses contrats de télévision aux États-Unis lui rapportent quelque 500 millions de dollars par année, selon Laprade. L’AEW ? 45 millions. Mais ce contrat se termine à la fin de 2023 et pourrait ensuite gagner en valeur.

« C’est une guerre comme McMahon n’en a jamais connu, ajoute Laprade.

« Mais que ce soit la WCW contre la WWE, ou Lutte Grand Prix contre les As de la lutte, les gagnants sont toujours les lutteurs et les fans. On en a pour plusieurs années à voir un produit excitant. Dans deux ans, la lutte sera encore plus populaire que maintenant, grâce à cette rivalité. »