Le gymnase de boxe des entraîneurs Stéphan Larouche et Danielle Bouchard était fermé vendredi. « On n’est juste pas capables », a dit Larouche.

Frédérick Duchesneau
Frédérick Duchesneau La Presse

La mort de la boxeuse mexicaine Jeanette Zacarias Zapata des suites du traumatisme cérébral subi lors de son combat contre Marie-Pier Houle, samedi soir dernier, a fortement secoué les gens de la boxe présents au stade IGA.

« C’est d’une tristesse sans nom. Et ça arrive à une fille de 18 ans, en plus, donc ça ajoute à la tragédie », a-t-il d’abord réagi, en entretien avec La Presse.

Stéphan Larouche est coach de boxe depuis 1985. Il a entraîné des champions du monde, les Éric Lucas, Lucian Bute, Jean Pascal. Et il assiste aujourd’hui Danielle Bouchard dans le coin de Kim Clavel.

Samedi soir dernier était « un petit samedi » sur la planète boxe. Pour donner un ordre de grandeur, Larouche indique qu’environ 330 combats ont eu lieu dans le monde, ajoutant qu’il y en a généralement 1000 par week-end en boxe professionnelle, donc quelque 50 000 combats par an.

« Mais chaque mort est une mort de trop. Si on peut la sauver, faisons en sorte qu’on va s’améliorer. »

Plus de tests, plus de vigilance

Selon Stéphan Larouche, cette amélioration passe par une meilleure communication entre les entités qui délivrent les permis de boxeur, la standardisation des exigences d’un endroit à l’autre et un suivi en neuropsychologie selon des intervalles à déterminer. De même que par une vigilance et un sens des responsabilités accrus de la part de l’entourage des boxeurs.

« Si mon athlète se fait knocker à l’entraînement et qu’il a un combat dans trois semaines, c’est sûr que je ne le fais pas boxer. J’appelle le promoteur immédiatement. On ne peut pas envoyer des boxeurs sur le ring pour de l’argent. À partir du moment où on fait ça, ça donne ce que ça donne », fait valoir Stéphan Larouche.

Le K.-O. à l’entraînement est un exemple sans équivoque. Mais un entraîneur d’expérience, au fil du temps, peut déceler des signes généraux plus subtils.

« On devient capable de percevoir des choses. Ce n’est pas scientifique, mais ce sont des symptômes qui vont permettre de détecter une commotion. Au gymnase, on peut la percevoir dans les actions : la coordination et l’équilibre sont moins là, les réflexes sont plus lents. Ça peut aller jusqu’à la parole. C’est au groupe d’entraîneurs de se demander s’ils veulent accompagner ce boxeur. On en revient toujours à ça. »

Les lésions causées par les commotions sont rarement détectées par la batterie d’examens que sont les examens par tomodensitométrie, la résonance magnétique et l’électroencéphalogramme (EEG), nous a expliqué cette semaine le neuropsychologue Dave Ellemberg, de l’Université de Montréal.

« J’ai vu des boxeurs qui avaient de la misère à marcher, dont je me disais qu’ils allaient échouer à leur test, mais non, ils le réussissaient », raconte Larouche.

L’entraîneur est donc d’accord avec l’idée d’imposer des examens neuropsychologiques aux boxeurs, que ce soit après un certain nombre d’années, ou de combats, ou de K.-O. Ou après une dure défaite.

« Absolument, ça peut faire une grosse différence, avance Stéphan Larouche. Des commissions athlétiques qui font des tests neuropsychologiques, un boxeur magané ne va jamais réussir ça. Il va perdre sa licence, c’est sûr. »

La neuropsychologie évalue les capacités du cerveau dans la vie quotidienne en sondant directement ses fonctions qui, elles, peuvent être affectées par la commotion cérébrale.

Un entourage responsable, l’ajout d’un suivi neuropsychologique, d’accord. Mais encore faut-il que les normes soient uniformisées. Tant qu’elles ne le seront pas, des boxeurs vont tout simplement aller s’entraîner dans d’autres gymnases, puis combattre ailleurs qu’au Québec.

Le cas David Whittom

L’histoire de David Whittom, mort en 2018 des suites de son dernier combat, dix mois plus tôt, au Nouveau-Brunswick, en est l’illustration parfaite.

En 2013, la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ) – qui chapeaute le sport de combat professionnel au Québec – lui avait retiré son permis pour 180 jours. Pour le regagner, il devait passer une série d’examens et démontrer qu’il était médicalement apte à se battre. Il a plutôt disputé ses cinq combats suivants en Alberta, au Manitoba et au Nouveau-Brunswick.

Les examens médicaux obligatoires au Québec ne l’étaient pas partout ailleurs au pays.

« L’affaire David Whittom, ça m’avait frustré, relate Stéphan Larouche. J’en avais parlé à Michel Hamelin, de la Régie, dans le temps. Il m’avait répondu : “Je n’ai pas de pouvoir au Nouveau-Brunswick, zéro.” C’est insultant. Tu veux sauver la vie d’un individu et tu ne réussis pas, même si tu as tout fait. »

Si les normes avaient été les mêmes partout au Canada, « peut-être que David Whittom serait encore vivant », note l’entraîneur.

Larouche donne plusieurs exemples de durées des suspensions de permis par la RACJ après un combat, établies en fonction du déroulement et du dénouement de celui-ci, et ce, même pour un boxeur victorieux.

Pour celui qui est victime d’un K.-O., après examen d’un médecin mandaté par la Régie, il y a révocation du permis pour une durée à déterminer, en plus d’une série de tests médicaux à passer avec succès par la suite.

Consultez les exigences médicales requises par la RACJ

Il y a évidemment déjà des vérifications qui sont faites en amont actuellement. Par exemple, la RACJ s’assurera de la validité du permis d’un boxeur mexicain avant de donner son aval à un combat.

Mais il manque de coordination entre les émetteurs de permis, affirme Stéphan Larouche. Les organismes de chacune des provinces canadiennes, les commissions de chacun des États américains, des pays européens, latino-américains : il doit y avoir concertation entre tous ces gens.

« Je pense que, prioritairement, il faut que tous ceux qui délivrent les permis soient obligés de se parler. Parce que, disons, s’il y en a un qui impose le test neuropsychologique et pas l’autre, ça ne donne rien. Il va y avoir un maillon faible dans la chaîne. »

On parle souvent de l’importance de la communication. En boxe, selon Stéphan Larouche, elle pourrait sauver des vies.

Le Groupe Yvon Michel, organisateur du gala de samedi dernier, n’a pas accordé d’entrevue vendredi. Kim Clavel a aussi préféré ne pas s’adresser aux médias, tout comme Marie-Pier Houle et son entourage, sous le choc. Quant au président d’Eye of the Tiger Management (EOTTM), Camille Estphan, il n’était pas disponible pour des raisons personnelles.

Le gala du 23 septembre d’EOTTM

Eye of the Tiger Management (EOTTM) a un gala prévu pour le 23 septembre, au Centre Vidéotron, mettant à l’affiche le poids lourd invaincu Arslanbek Makhmudov. Camille Estephan n’était pas disponible pour confirmer la tenue du gala malgré l’enquête du coroner sur la mort d’une boxeuse sur le sol québécois. « Jusqu’à maintenant, notre gala n’est pas annulé », nous a écrit François Pratte, responsable des communications d’EOTTM. Du côté de la Régie des alcools, des courses et des jeux, la porte-parole, MJoyce Tremblay nous a répondu qu’« aucune décision n’a été prise à cet égard ».