Le combat de Marie-Eve Dicaire contre Claressa Shields n’a pas été de tout repos. Les jours précédents non plus.

Frédérick Duchesneau Frédérick Duchesneau
La Presse

Marie-Eve Dicaire n’a passé que quatre jours au Michigan, la semaine dernière. Mais aucun ne s’est déroulé sans accroc.

Avec son préparateur mental, Jean-François Ménard, la boxeuse tente d’anticiper tous les scénarios en amont des combats. Rien n’est laissé au hasard. Sans doute plus que jamais cette fois-ci, alors qu’elle se battait hors du Québec pour la première fois.

« Il m’a dit que même rendue là-bas, il fallait que je sois prête à réagir, à être caméléon, parce qu’il y avait 95 % de chances que ça ne se passe pas comme prévu », relate Dicaire.

Ç’a été le cas. Chaque jour.

Dicaire et son entraîneur Stéphane Harnois ont atterri à Flint mardi, alors qu’Yvon Michel et sa conjointe Stéphanie Drolet ont fait le chemin en voiture afin de transporter tout le nécessaire au confort de l’athlète. Un humidificateur, par exemple.

Le quatuor avait fait le choix de n’arriver au Michigan que trois jours avant le combat, ne sachant trop quelles conditions il trouverait sur place.

Le premier jour, premier contretemps pour la boxeuse de Saint-Eustache.

Après des attentes, un changement de véhicule locatif, puis un retour à la case départ pour cueillir un autre passager, le transport fourni entre l’aéroport et l’hôtel aura pris deux heures. « Est-ce que c’était volontaire ? On ne le saura jamais », indique Dicaire. Rien de majeur jusqu’ici, cela dit.

Le lendemain, mercredi, un ennui un peu plus important, toutefois.

Les commissions athlétiques et les associations de boxe exigent un test sanguin pour s’assurer que les femmes ne sont pas enceintes. La plupart du temps, il doit être exécuté huit jours avant le combat, explique la boxeuse de 34 ans.

Mais la commission athlétique du Michigan les informe qu’elle demande pour sa part un test datant de sept jours…

« Yvon a dû trouver une clinique pour refaire un test de grossesse, raconte Dicaire. Et ça, c’était entre la conférence de presse, le processus de perte de poids et le test pour la COVID-19. Donc, ç’a été vraiment une journée très chargée. »

PHOTO CARLOS OSORIO, ASSOCIATED PRESS

Claressa Shields et Marie-Eve Dicaire en action

À 48 heures du jour J. Et le lendemain, la veille du combat, une autre surprise attendait la délégation québécoise.

« J’aime voir l’environnement dans lequel je vais évoluer parce que ça me permet d’être plus précise dans ma visualisation. Donc, je vais toujours voir le ring », dévoile la boxeuse.

Après la pesée officielle, Yvon Michel obtient donc pour sa protégée la permission d’aller dans l’enceinte.

« Je rentre, je regarde le ring et je dis tout de suite à Yvon que ce n’est pas un ring de 20 par 20 comme dans le contrat, mais un 16 par 16. »

Seize sur seize, c’est la taille du ring du Casino de Montréal, qu’elle connaît bien pour y avoir livré les deux tiers de ses combats.

Une grandeur qui correspond pour elle à quatre pas chassés entre chaque câble. Depuis les rangs amateurs, ce déplacement est devenu son rituel lorsqu’elle monte dans l’arène.

« Donc, Yvon va chercher un ruban à mesurer et effectivement, c’était un ring de 16 par 16. Je me suis dit : ‟Au pire, ça va finir au Casino.” »

Comme bien d’autres occasions, dans le passé, où elle devait se battre hors de l’île Notre-Dame et que des circonstances diverses l’y ramenaient. Au bout du compte, le président de GYM a pu renverser la situation et faire en sorte que le contrat soit respecté.

« Je ne sais pas comment il a fait. Je sais seulement qu’il n’a pas menacé et n’a pas crié », relate Dicaire, dont les liens avec le promoteur, présent dans son coin le soir du combat, ont atteint un autre niveau à la suite de ce séjour à Flint.

« Avec la grandeur du ring, ils essayaient d’aller chercher un coup de circuit. Le but, c’était qu’elle me passe le K.-O. », avance la boxeuse.

Mais là encore, elle finit par leur donner le bénéfice du doute. Elle a mieux à faire que de ruminer le passé.

« You failed »

Si les trois jours ayant précédé le duel ne se sont pas déroulés sans heurts, le combat non plus.

Dicaire (17-1), rappelons-le, a perdu tous les rounds selon chacun des trois juges, vendredi soir dernier. Perdant aussi du même coup sa ceinture IBF des super-mi-moyennes (154 lb) aux mains de Claressa Shields (11-0, 2 K.-O.), incontestablement la meilleure boxeuse « livre pour livre » du monde.

Mais ce n’est pas faute d’avoir essayé. Au point d’user d’une stratégie contre nature dans son cas.

« Dans le combat, on ne se le cachera pas, j’ai été dirty. C’était la stratégie, on voulait lui faire perdre ses moyens. La bousculer, lui mettre l’avant-bras dans le visage, l’insulter entre les rounds, explique la Québécoise. D’ailleurs, entre les 5e et 6e, parce qu’elle avait prédit un K.-O. au 5e, je l’ai regardée avec mon plus beau sourire et je lui ai dit : ‟Eille, je suis encore là. You failed.” »

Un autre exemple.

« À un moment donné, on arrive dans le coin, elle est accotée dans les câbles et elle me dit : ‟You’re weak.” Je lui passe une grosse main gauche, je la repousse avec mon avant-bras et elle se retrouve prise entre les câbles.

« J’ai joué cette carte-là parce que ça faisait partie de la stratégie. Je ne suis pas une personne comme ça, mais je vais faire tout ce qu’il faut pour gagner. »

Malheureusement pour son clan et elle, ce ne fut pas suffisant.

J’ai probablement mangé plus de coups dans ce combat que dans les 17 précédents !

Marie-Eve Dicaire

Et elle ne compte pas prendre l’habitude d’encaisser de la sorte. N’est pas Arturo Gatti qui veut. Mais quand le plan de match ne fonctionne pas, ce type de guerre peut devenir la seule avenue.

« Ce n’est pas bon pour la santé. Par contre, pendant le combat, c’était inconcevable pour moi de ne pas essayer du mieux que je pouvais. C’était juste la chose à faire sur le moment. »

Un visionnement en solo

Dicaire a joué la carte de l’arrogance dans l’arène, mais ce ne sera jamais le cas en marge des évènements.

« À l’extérieur, j’ai énormément de respect pour mes adversaires. Je pourrais jouer la méchante et essayer de faire vendre des billets, mais c’est beaucoup trop dur pour moi », lâche-t-elle.

Lors de la première conférence de presse, celle pour les médias d’ici, son adversaire n’avait pour sa part pas hésité à tenter de la ridiculiser.

Shields avait par la suite publié sur les réseaux sociaux une vidéo où elle frappait dans un sac sur lequel se trouvait une photo de Dicaire, qu’elle piétinait ensuite…

« Je n’ai vraiment pas embarqué dans sa game et je pense qu’elle a réalisé qu’elle avait juste l’air folle », lance la Québécoise.

Au point de presse de Flint, deux jours avant le combat, l’attitude de l’Américaine avait changé.

« J’étais arrivée prête à tout, et finalement, elle a été super correcte et gentille. On est parties à rire parce qu’on avait la même couleur de maillot de bain ! »

Le quatuor québécois a regagné la maison en voiture samedi.

Dimanche, après une première nuit de sommeil — la nuit suivant les combats, elle ne fait qu’une sieste —, Dicaire s’est réveillée avec les bras endoloris, preuve que le combat a été rude. Mais à part ça, tout va. Tant mentalement que physiquement.

Je vais numéro 1. Au niveau du visage, c’est étonnant, je suis moins maganée que d’habitude.

Marie-Eve Dicaire

Lundi, elle a regardé le combat. Elle le fera de nouveau avec son entourage, mais ce premier visionnement, elle l’a fait seule. Confinée à domicile pour sa quarantaine de retour.

« Je devais comprendre pourquoi les gens me disaient que j’avais démontré du courage. Parce que, pour moi, pendant le combat, c’était la chose à faire. Je ne me suis pas posé de questions. Et ce que j’ai réalisé, en regardant le combat, c’est que je sais que j’ai ce courage et que je suis capable d’encaisser des coups, mais que je n’avais jamais offert cette version-là de moi-même aux amateurs. »

Entre autres parce qu’elle n’avait jamais eu à le faire, cela dit. Habituellement, son agilité lui permettait de dominer les duels.

« J’étais prête à me faire frapper durement. Et quand c’est arrivé, ça ne me faisait rien. Ça ne me dérangeait pas, je n’avais pas mal. Ça ne m’arrêtait pas. Pourtant, quand je regarde le combat, je vois qu’elle m’a atteinte solidement », observe Dicaire.

La Québécoise affirme sortir grandie de cette expérience. Elle espère pouvoir en faire la démonstration ici à son prochain combat, bien qu’elle croie s’être possiblement ouvert des portes de l’autre côté de la frontière.

« Mais il n’y a rien de plus l’fun que de boxer devant sa foule, d’entendre les gens crier pour toi. »

Si foule il peut y avoir, ajoute-t-elle.