Dans une autre vie, j’ai été chroniqueur de boxe à La Presse. Un week-end. « Ringside », entouré de 20 000 personnes au Centre Molson (c’était en 1999). L’occasion ? Le fameux combat revanche entre Stéphane Ouellet et Dave Hilton, têtes d’affiche d’une carte où l’on retrouvait les futurs champions du monde Joachim Alcine et Éric Lucas.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

La conférence de presse de Stéphane Ouellet, le lendemain matin, au Casino de Montréal, avait des airs d’enterrement. À 27 ans, « Le Poète », au bord des larmes, annonçait sa retraite et son désir de poursuivre ses études en thanatologie.

Je n’avais jamais vu un match de boxe en direct. J’avais eu beau suivre la carrière de Mike Tyson et avoir vu à la télé des combats célèbres de Sugar Ray Leonard et de Muhammad Ali, il m’est apparu clairement, ce samedi soir de printemps, que la boxe avait peu à voir avec ce qu’on nous présentait au cinéma.

Il n’y a pourtant, à mon avis, pas plus cinématographique comme sport que la boxe (d’On the Waterfront à Million Dollar Baby, en passant par Rocky, Raging Bull et Ali). Je ne parle pas que des combats, mais de ce qui se passe hors du ring. Les boxeurs, au cinéma comme dans la vie, sont souvent des écorchés vifs, de milieux difficiles. Certains s’en sortent en tapant sur un sac. D’autres ne s’en sortent pas du tout.

La boxe est un sport tragique. Une victoire ou une défaite fait la différence entre un combat de championnat du monde et une fin de carrière soudaine. Entre la richesse et la pauvreté, voire la vie et la mort. C’est une matière brute idéale pour le cinéma. Ce qui est bien différent, en revanche, entre la boxe et la majorité des films de boxe, c’est le résultat des coups. Dans la « vraie vie », Rocky serait mort 100 fois aux mains d’Apollo Creed, Clubber Lang et Ivan Drago.

J’ai grandi en regardant des films de Rocky à la télé. Je n’avais que 4 ans lorsque Rocky a remporté, à la surprise générale, l’Oscar du meilleur film en 1977. Le film de John G. Avildsen était-il supérieur à All the President’s Men, d’Alan J. Pakula, Taxi Driver, de Martin Scorsese, et Network, de Sidney Lumet, tous en lice ? Pas sûr… Rocky, plus grand succès populaire de 1976, n’en demeure pas moins un très bon film. De loin le meilleur de la série.

PHOTO FOURNIE PAR METRO-GOLDWYN-MAYER STUDIOS

Sylvester Stallone et Talia Shire dans Rocky

Sylvester Stallone n’a pas volé ses sélections aux Oscars du meilleur scénario original et du meilleur acteur. Talia Shire non plus, dans la catégorie de la meilleure actrice pour son rôle d’Adrian. Burgess Meredith (Mickey) et Burt Young (Paulie) étaient des finalistes tout aussi méritants à l’Oscar du meilleur acteur de soutien. Rocky, produit pour environ 1 million US, a rapporté presque 120 millions au box-office nord-américain. Nommé 10 fois aux Oscars, il en a remporté trois.

Ce n’est pas pour rien que John Avildsen, Oscar de la meilleure réalisation, a décliné l’offre de reprendre le collier pour Rocky II, réalisé par Stallone lui-même. « Il n’aimait pas mon scénario », a confirmé Sylvester Stallone, à pareille date l’an dernier, lorsque je l’ai vu en conférence de presse au Festival de Cannes.

Rocky est l’incarnation du rêve américain. Issu des quartiers ouvriers de Philadelphie, sans instruction, ayant raté une carrière sérieuse de boxeur, il accepte des petits combats lorsqu’il ne travaille pas à récupérer des sommes pour des prêteurs sur gages. À la faveur d’une opération de relations publiques — pour le bicentenaire des États-Unis —, il a l’occasion de se battre pour le titre mondial des poids lourds. Vous connaissez la suite.

PHOTO FOURNIE PAR UNITED ARTISTS/EVERETT COLLECTION

Sylvester Stallone et Hulk Hogan dans Rocky III (1982)

À vrai dire, chacune des suites de la série originale (cinq films, de 1976 à 1990) a été plus mauvaise que la précédente. À preuve, le ridicule combat entre Rocky et Ivan Drago dans Rocky IV (1985), que j’ai vu au cinéma. La foule moscovite, au grand dam des apparatchiks soviétiques, finit par soutenir Rocky, qui triomphe non seulement de son adversaire, mais du communisme tout entier. Même à 12 ans, je trouvais la métaphore bien peu subtile.

Le film, « assassiné par la critique », selon Stallone (à Cannes, toujours), demeure à ce jour le plus populaire de la série. On peut le comprendre. C’est du cliché plus grand que nature, qui tire sur toutes les cordes sensibles. Moi-même, je ne change jamais de chaîne lorsqu’il est rediffusé.

C’est justement parce qu’il transcende certains clichés que le premier Rocky est supérieur à tous ceux qui ont suivi. Le film est réalisé, somme toute, de manière assez conventionnelle. Son scénario reste plutôt prévisible. Il y a quelques scènes d’anthologie — l’entraînement dans le congélateur de viande, la montée des marches du musée de Philadelphie —, mais on retient surtout l’humanité des personnages. La petite misère de Rocky, ses doutes, son humilité, ses limites. Son interaction avec son vieil entraîneur, son pleutre de beau-frère. Le film évite l’écueil du happy end hollywoodien, ce qui n’est pas rien.

En fin de compte, Rocky perd. Mais il s’en fout. Sa blonde l’aime.