Le 21 mars dernier, Kim Clavel devait monter dans le ring. C’était un grand moment pour elle, son premier combat avec son nouveau promoteur, le Groupe Yvon Michel. L’espoir de se faire remarquer contre l’expérimentée Esmeralda Moreno. Le prestige aussi de faire les frais d’une finale de gala pour la première fois de sa vie.

Jean-François Tremblay Jean-François Tremblay
La Presse

Bref, la date était encerclée sur le calendrier. Elle avait travaillé si fort pour s’y rendre. Puis, pandémie mondiale. Une à une, les ligues ont fermé, les événements ont été annulés, la société au grand complet s’est retrouvée en confinement.

Le gala du 21 mars au Casino de Montréal n’y a pas échappé, évidemment. Kim Clavel s’est retrouvée sans combat.

En fait, c’est faux. Elle s’est retrouvée avec un combat, tout un à part ça, sauf que ce n’était pas vraiment celui qu’elle croyait livrer le 21 mars. À cette date précise, elle a plutôt dépoussiéré son uniforme d’infirmière, qu’elle avait remisé quelques mois plus tôt, pour servir là où la société avait le plus besoin d’elle.

Quand j’ai su que le combat allait être annulé, je savais que ce serait long. J’étais à la maison, je me sentais très inutile parce que je ne boxais pas. J’ai un diplôme qui me permettait d’aller aider les gens, alors j’ai décidé d’aller aider.

Kim Clavel

Au moment de se parler en après-midi, Clavel venait de terminer une nuit au boulot. Elle profitait d’un court répit, dans l’attente d’une séquence de six jours de travail. La voilà maintenant qui écume les CHSLD pour le compte de l’Agence de placement infirmier Premier soin. Et qui soigne, et rassure, les patients âgés un à la fois. Elle est redevenue l’une des infirmières sur les lignes de front, une profession que l’on a eu tendance à tenir pour acquise. Plus maintenant. Certainement plus maintenant.

Donnons-lui donc la parole. Laissons Kim Clavel raconter ce qu’est devenu son quotidien, désormais loin des gyms et des rings.

« Dans la dernière semaine, j’ai travaillé de jour, de soir et de nuit. J’ai vu tous les quarts de travail. Je me promène d’un CHSLD à l’autre. Je suis allé à Terrebonne, à Laval, à Repentigny, à Montréal. Ma réalité est qu’il y a beaucoup d’isolation. Les résidents ont des grippes, des gastros, il y a beaucoup de symptômes grippaux, mais tout de suite, le monde pense à la COVID-19. Ils sont en isolation plus, plus, plus. Nous, on doit se protéger pour entrer dans les chambres. Un masque, des pantoufles, des jaquettes. On doit marquer notre nom, l’heure quand on rentre, l’heure quand on sort.

« Les résidants doivent rester confinés dans leur chambre, mais il y en a beaucoup qui ont des déficits cognitifs, ils ne comprennent pas, ça augmente l’anxiété. Ça augmente les crises. C’est dur psychologiquement de voir ça. Certains ont de la peine parce qu’ils semblent seuls. Ils ne comprennent pas pourquoi leur famille ne vient plus les visiter. Ce n’est pas évident à gérer, et il y a aussi un énorme manque de personnel. Il y a aussi beaucoup d’infirmières, d’infirmières auxiliaires et de préposés qui ont peur d’aller travailler. Ils ont de la famille, des enfants, j’en connais une qui reste avec sa grand-mère. »

La peur. Cette grande inconnue. Certains en sont pétrifiés. D’autres se lèvent pour l’affronter. Kim Clavel, l’infirmière, a-t-elle peur en ce moment ?

« Je ne peux pas dire que j’ai peur quand je rentre travailler, mais c’est sûr qu’on y pense [à la COVID-19]. Il faut y penser, sinon on ne se protégerait pas. Mais c’est comme quand je vais boxer. Il y a le risque d’avoir une commotion cérébrale, plein d’affaires. Je connais les risques. »

Une deuxième personnalité

Kim Clavel avait d’abord choisi la profession d’infirmière. C’était en elle depuis qu’elle était toute petite, ce besoin d’aider. La vocation s’est presque imposée d’elle-même. Mais la vie de boxeuse s’est ancrée en elle. D’abord à temps partiel, puis à temps plein l’été dernier.

Sauf que l’athlète, un peu comme le reste du Québec, est en pause en ce moment.

« Mon préparateur m’envoie des programmes. On s’est fait un groupe Facebook de monde de boxe. Chaque jour, on a un petit entraînement. Yoga, course, j’ai des poids, un gros ballon. J’essaie de garder une bonne base. Quand ça va reprendre, je ne veux pas repartir à zéro. J’essaie de bouger une heure par jour. Je dois rester motivée et en santé. C’est un mode de vie pur moi. Je ne veux pas le mettre de côté. »

Évidemment, elle ne sait pas quand l’action reprendra. Personne ne le sait, en fait. Tout est sur la glace et le marché américain dictera la suite. Ce n’est pas demain la veille.

Clavel admet que la journée de l’annulation de son combat, elle a trouvé ça dur. Elle le dit du bout des lèvres, en reprenant les mots exacts de la question : oui, elle s’est apitoyée sur son sort. Mais un jour, deux tout au plus.

Tu ne restes pas de cette attitude trois ou quatre semaines. On se remonte les manches et on va livrer un autre combat.

Kim Clavel

Cet autre combat est global. Tous les Québécois doivent y mettre du leur. Elle voit les efforts de tout un chacun, elle les reconnaît, elle remercie d’ailleurs la population de pratiquer la distanciation sociale pour aplanir la courbe. Deux expressions si loin du vocabulaire usuel il y a quelques jours à peine.

Mais Kim Clavel, boxeuse, fougueuse, ne peut réprimer un petit message pour ceux qui n’ont pas encore compris le message de rester à la maison.

« Ceux qui ne respectent pas les recommandations, qu’ils mangent de la m*rde. Tu veux tuer ta grand-mère ? C’est ce que tu es en train de nous dire ?  »

Le message est passé.