Dimanche dernier s’est officiellement terminée l’impressionnante carrière de lutteur de l’Undertaker, le personnage le plus fascinant de l’histoire de la lutte. À travers le témoignage de cinq francophones qui l’ont connu entre les câbles, La Presse revient sur une carrière d’une rare longévité.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Raymond Rougeau a pris sa retraite jeune. À 34 ans, il accrochait son maillot de lutteur. Mais l’aîné de la célèbre famille Rougeau a continué à travailler pour la WWF à titre de commentateur et d’intervieweur.

Un bon intervieweur agit comme faire-valoir pour le lutteur, et Rougeau connaissait la façon de procéder avec l’Undertaker et son agent, l’inimitable Paul Bearer.

« Je m’adressais à Paul Bearer, jamais à l’Undertaker. L’Undertaker restait en retrait. J’avais comme un air craintif, car il était juste derrière moi. À la fin, ils s’en allaient et je regardais la caméra d’un air soulagé : “J’ai survécu à l’entrevue avec le Deadman !” »

Rougeau agissait différemment parce qu’il était avec un lutteur différent. Un croque-mort de 6 pi 10 po, blanc comme un drap, ténébreux, qui entrait dans l’arène sur une trame d’orgue inspirée de la Marche funèbre de Chopin. Un contraste total avec les montagnes de muscles en maillot, bronzées, propulsées par des thèmes joués par des musiciens que l’on devine chevelus.

Mais derrière cette image, Rougeau a découvert un homme pas mal plus gentil que son personnage. « Quand je voyais l’Undertaker sur ma liste d’entrevues du jour, j’étais heureux. Parce qu’il était accessible, professionnel, facile d’approche et généreux de son temps. Et Paul Bearer était une soie ! »

PHOTO FOURNIE PAR JOANNE ROUGEAU

L’Undertaker, Joanne Rougeau et Raymond Rougeau, lors d’un spectacle à Montréal

Adulé des partisans

Son impact a été immédiat. Un an après son arrivée, l’Undertaker battait le légendaire Hulk Hogan pour lui ravir le titre de champion. D’abord employé comme vilain, il est vite devenu un favori de la foule.

Jacques Rougeau, lui, poursuivait sa carrière en solo dans la WWF après la retraite de son frère Raymond. Il a donc assisté de près à l’ascension vertigineuse du pas si petit nouveau.

Au tout début, les gars le regardaient aller et se disaient : “Ça passe ou ça casse.” Soit les gens vont y croire, soit ils vont chier dessus. Parce que c’était exagéré !

Jacques Rougeau

Voyez un combat entre Jacques Rougeau et l'Undertaker

Beaucoup de choses sont exagérées à la lutte, mais ce l’était à la puissance 1000 avec l’Undertaker. Rien ne l’atteignait. Pas moyen de lui faire mal. Et ses coups étaient évidemment plus douloureux que ceux de quiconque.

« Personne d’autre n’avait cette crédibilité pour se relever comme lui le faisait, rappelle Patric Laprade, historien de la lutte et descripteur à TVA Sports. Mais on l’acceptait, comme on acceptait que Hogan se réveille à la fin de ses combats. Il y avait une magie, comme une convention que les fans ont acceptée. »

L’impact immédiat, c’est une chose. Mais la durabilité, c’en est une autre. Martika a eu un impact immédiat. Céline Dion a été durable. C’est une question de talent.

L’Undertaker en avait, du talent, mais sa durabilité s’explique par d’autres facteurs.

« Il s’est réinventé, estime Patric Laprade. Il est arrivé dans la période où les lutteurs étaient des superhéros présentés à un jeune auditoire. L’homme d’outre-tombe, ça cadrait avec ça. À la fin des années 1990, il avait besoin d’autre chose. La lutte était plus edgy. Donc il est revenu en American Bad Ass, avec sa moto. Ensuite, il est revenu en Undertaker, mais ce n’était pas le même personnage que la première fois. »

PHOTO FOURNIE PAR JOANNE ROUGEAU

Lors d’un spectacle à Montréal, au milieu des années 1990

Et il y avait son talent entre les câbles. Peu de lutteurs de sa taille bougeaient de façon aussi fluide. Sa manœuvre qui consistait à marcher sur le troisième câble est mythique. Devant des amateurs de lutte qui peuvent être impitoyables, les talents de lutteur sont essentiels pour qu’on les accepte.

« Au début, avec son personnage, il n’en faisait pas beaucoup dans le ring, rappelle Robert Maillet, un Acadien qui a lutté de 1997 à 1999 dans la WWF, sous le nom de Kurrgan. C’était correct, ça donnait du mystère à son personnage. Et puis, il luttait avec des gars qui n’étaient pas de bons travailleurs, comme Kamala et le Giant Gonzalez. Mais ensuite, il a travaillé avec Bret Hart, Shawn Michaels et Mick Foley, et il a montré qu’il savait lutter. Ça prenait ça pour durer 30 ans. »

Enfin, il y a la sauce WWE. Au fil des ans, le personnage a toujours été mis en scène de façon grandiose. Ses entrées dans les stades de football, avec des dizaines de figurants, sont dignes du Cirque du Soleil.

Voyez son entrée à WrestleMania 29

Adulé par ses pairs

Des 2388 combats que l’Undertaker a livrés, selon le site de référence cagematch.net, il en a disputé un seul contre Robert Maillet. Sans doute un des plus courts. Le 28 février 1999, l’Undertaker a défait le géant de 7 pi… en 43 secondes !

Revoyez le combat

« On est arrivés à l’aréna, j’ai vu sur la pancarte : Kurrgan contre l’Undertaker. Je me disais : “Wow, c’est cool, je vais travailler avec Taker !” », lance Maillet au bout du fil.

Évidemment, vu la durée, « ce n’était pas le match que j’espérais ! », précise-t-il. Mais le combat avait beau être court, dans un évènement secondaire, l’Undertaker l’a abordé avec professionnalisme, préparant le duel avec soin. Vu la taille de Maillet, l’Undertaker ne voulait pas risquer de lui faire subir sa prise de finition, le coup de la pierre tombale, qui était une sorte de marteau-pilon.

On essayait de trouver une fin. Je lui ai dit : “Tu me feras le chokeslam.” Il a dit : “Ah oui, tu peux prendre ça ?” Après le match, il est venu me remercier. Il ne pensait pas que j’allais sauter haut comme ça pour son coup !

Robert Maillet, dit Kurrgan

Comme Maillet, Carl Ouellet a lui aussi eu droit à un seul combat contre lui. C’était en 1995, et le Québécois s’en souvient très bien. « Une finale à Poughkeepsie. Je suis arrivé à l’aréna, j’ai lu sur la carte Jean-Pierre Lafitte [son personnage à l’époque] contre l’Undertaker, j’ai fait comme : “Wow !” »

« On a préparé notre combat. Ce n’était pas un match compliqué. Mais il était assez ouvert à tout ce que je lui proposais. Ça a été mon dernier gros test avant que mon personnage soit poussé. Il a contribué à ce que Vince McMahon ait confiance en moi », estime Ouellet.

PHOTO AMER HILABI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Au cours de sa longue carrière entre les câbles, l’Undertaker a livré pas moins de 2388 combats, selon le site de référence cagematch.net.

Autant l’Undertaker était aimé du public, autant celui que les lutteurs connaissaient sous le nom de Mark Calaway était aimé de ses pairs. « Parce qu’il faisait toujours passer la business en premier, devant ses intérêts personnels », affirme Sylvain Grenier, lutteur à la WWE de 2002 à 2007.

Grenier en sait quelque chose. Il a été victime d’un « coup monté » par l’Undertaker. Un beau jour, Grenier devait affronter Chris Benoit, mais il était incapable de trouver son rival dans les coulisses pour préparer le combat.

« J’arrive dans le ring. La musique de Chris part, il arrive. Une chance que je le connaissais bien ! On fait notre match. Je reviens en coulisse. Undertaker est assis sur une valise de transport d’équipement. Il me dit : “Le jeune, je ne pensais pas que tu l’avais en toi.” C’était un setup pour me tester ! »

Ses succès, sa longévité et son souci de l’intérêt supérieur ont fait de lui le véritable capitaine des lutteurs, le boss du vestiaire, comme le Géant Ferré à une autre époque.

« Quand il y avait des problèmes entre les lutteurs, il y avait un tribunal des lutteurs, raconte Grenier. Il y avait un procès et l’Undertaker était le juge ! Ce n’était jamais rien de bien gros. Une fois, c’était une chicane parce que Melina [une gérante] avait pris le miroir avant une autre. Mais c’était lui qui réglait ça. »

Déjà dans mon temps, il était le leader du vestiaire. Il y avait beaucoup de clans, de jalousie, et il faisait en sorte que tout ce monde-là pouvait travailler ensemble, parce que lui n’avait pas d’ennemis. Tout le monde respectait ce qu’il avait accompli.

Carl Ouellet

Et il y avait tous les à-côtés. « On allait au bar, il nous payait souvent la bière ! », se souvient Robert Maillet. « Il avait toujours de belles filles avec lui. Pourtant, il n’était pas si beau que ça ! rigole Carl Ouellet. Des histoires de bar, il y en avait une pis une autre. Il pouvait boire un 26 onces ou un 40 onces de Jack et il restait droit comme s’il avait bu un Pepsi ! L’aura du Deadman le suivait partout. »

Il gardait toutefois les deux pieds sur terre. Raymond Rougeau a pu le constater quand il est revenu à la WWE comme commentateur en 2017, après une vingtaine d’années d’absence.

« Quand j’ai commencé à m’entraîner à 14 ans, on m’a dit : “Raymond, ta publicité, tu peux la lire, mais tu n’as pas le droit d’y croire.” Je ne sais pas si quelqu’un a donné ce conseil à l’Undertaker, mais il l’a appliqué à la lettre. L’hiver dernier, juste avant la pandémie, j’ai eu la chance de m’asseoir avec lui. Et il était encore le même gars qu’en 1990, aussi accessible. Il m’a vu, il m’a fait un gros câlin. “Hey, brother ! How you doin’ ?” »

Que sont-ils devenus ?

Jacques Rougeau

Les conférences qu’il donnait sont évidemment interrompues en raison des circonstances que l’on connaît. En attendant, il a lancé une baladoémission avec d’anciens lutteurs, dont justement Robert Maillet, ainsi que Bret Hart.

Raymond Rougeau

Depuis trois ans, il a repris ses fonctions de commentateur, assurant la description en français des évènements de la WWE diffusés sur le WWE Network. Il entend aussi se présenter à la mairie de Rawdon dans un an.

Carl Ouellet

Sacré champion de Ring of Honor en décembre dernier, à 51 ans, il a perdu son titre le 29 février 2020,
à son dernier combat avant l’éclosion de la pandémie. Il fera son retour dans l’arène le 18 décembre prochain à l’évènement Final Battle, de la promotion Ring of Honor.

Robert Maillet

Sa carrière de lutteur est terminée, mais il s’est trouvé une niche comme acteur à Hollywood. Il a notamment décroché des rôles dans 300, Sherlock Holmes et Deadpool 2.

Sylvain Grenier

L’hiver dernier, il a commencé à travailler comme « agent » à la WWE, essentiellement dans un rôle de courroie de transmission entre les scripteurs des combats et les lutteurs. La pandémie a toutefois fait dérailler le plan. Il anime maintenant Le Fit Show à RDS.

Patric Laprade

On peut l’entendre les mercredis à La lutte WWE Raw à TVA Sports, et on peut lire son plus récent livre, Le Géant Ferré – La huitième merveille du monde (Hurtubise), coécrit avec Bertrand Hébert.