La boxe n’est pas seulement un sport exigeant, c’est également un sport dangereux. Personne ne le niera. Mais les mentalités évoluent et, de plus en plus, des entraîneurs tentent de limiter les risques. Et les dégâts. Dans la mesure du possible.

Frédérick Duchesneau Frédérick Duchesneau
La Presse

Prévenir les coups

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

En principe, un entraîneur d’expérience devrait reconnaître les signes qui ne mentent pas sur le déclin d’un boxeur.

« En vérité, c’était une catastrophe, il y a 10 ou 20 ans. Et je trouve que ce n’est pas encore assez. »

Celui qui parle, c’est Marc Ramsay, qui entraîne plusieurs boxeurs de renom au Québec depuis bien des années. Et ce dont il parle, c’est de la prudence, à son avis insuffisante que démontrent généralement les entraîneurs de boxe quant aux coups à la tête. Quant à leur gestion de la santé cérébrale des boxeurs. Que ces derniers aient des symptômes ou non.

Disons-le d’emblée. A priori, cette sortie de Ramsay peut sembler paradoxale. La base de la boxe étant de frapper l’adversaire. À la tête, entre autres…

Peut-être, suppose l’entraîneur, que certains intervenants du milieu pugilistique trouvent d’ailleurs qu’il tente d’aller un peu trop au-devant des coups. Mais il n’est pas d’accord.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Marc Ramsay, entraîneur de boxe

Je l’aime, mon sport, mais pas n’importe comment. Je suis conscient que c’est un sport assez dangereux. Et mon rôle, c’est de protéger ces boxeurs-là. C’est mon rôle numéro un, avant même les performances.

Marc Ramsay, entraîneur de boxe

Il ne se prétend pas immunisé contre un évènement malheureux. Mais, à tout le moins, il affirme faire tout ce qu’il peut pour que celui-ci ne se produise pas.

« Je touche du bois et je ne suis pas à l’abri de ça. Mais il y a beaucoup d’entraîneurs qui comprennent quand c’est trop tard, ou quand ils voient l’état de leur boxeur qui se détériore. Je ne veux pas en arriver là. Il faut être en mesure de lire ce qui se passe avant que les dommages soient faits », note Marc Ramsay.

Une question de style

Au gymnase, les entraîneurs ont le meilleur siège pour observer le déclin de leur boxeur. D’année en année, voire de mois en mois, parfois. Leur déclin physique, en matière d’endurance, par exemple. Et, également, leur déclin moteur, neurologique.

« Il y a des symptômes qu’on peut voir facilement et qui ne sont pas toujours représentatifs du résultat du prochain combat », indique l’entraîneur Stéphan Larouche.

Ne serait-ce que parce qu’il y a deux types de boxeurs, explique-t-il : le réactif et l’actif.

En raison de son style, axé sur la contre-attaque, qui nécessite « des stimulus externes », le ralentissement sera plus facilement perceptible chez le premier. « On va même le percevoir à l’entraînement », signale Larouche.

Le boxeur actif, qui va vers l’avant, deviendra quant à lui plus lent, moins efficace, certes, mais continuera à donner une bonne opposition. « Sur le plan visuel, c’est plus difficile à percevoir que pour un boxeur qui est réactif », décortique Stéphan Larouche.

Mais, en fin de compte, la vitesse de réaction constitue souvent un bon indicateur. Puis, il y a l’équilibre et l’élocution aussi, ajoute-t-il.

En principe, un entraîneur d’expérience devrait reconnaître les signes qui ne mentent pas.

Pas de « niaisage » avec les commotions

Mais les entraîneurs ne sont pas médecins. Certains, dont Marc Ramsay, s’entourent donc de spécialistes du milieu de la santé. « Pour prendre des décisions éclairées », dit-il.

Le coach travaille ainsi avec le DFrancis Fontaine, omnipraticien spécialisé en médecine du sport, et David Tinjust, docteur en neurosciences. Depuis quelques années, le DFontaine côtoie aussi occasionnellement Stéphan Larouche.

« La boxe professionnelle, ce n’est pas un sport que tu pratiques pour le plaisir. C’est un gagne-pain qui est très difficile, qui implique beaucoup de choses au niveau physique. Il faut être renseigné », fait valoir Marc Ramsay.

Pour le personnel soignant de Ramsay, les investigations sont nombreuses et de natures diverses. Il y a, d’une part, les blessures « gérables », dit le médecin, celles qui ne mettent pas la vie des boxeurs en danger. L’entorse au genou, la main endolorie.

« C’est rare que les boxeurs arrivent au combat à 100 %. Mais c’est rare que n’importe quel athlète arrive aux Olympiques à 100 % aussi », indique le DFrancis Fontaine, qui est médecin pour l’équipe canadienne de ski acrobatique et membre du corps médical du Canadien de Montréal.

Puis, il y a les problèmes majeurs.

Il y a des blessures avec lesquelles on ne niaise pas. Les commotions, on ne peut pas. Je sais très bien, par contre, que je m’en fais sûrement passer… D’où l’importance d’avoir une bonne relation avec Marc, quand il me dit qu’un boxeur commence à l’inquiéter.

Le Dr Francis Fontaine

PHOTO FOURNIE PAR LE DR FRANCIS FONTAINE

Le Dr Francis Fontaine

S’il s’en fait passer, comme il le dit lui-même, il en intercepte également.

« Il y a plein d’histoires qui ne sont pas sorties de gars qui n’ont pas boxé parce qu’ils avaient des troubles cognitifs », révèle-t-il sans préciser l’identité des nombreux cas discutés pendant l’entrevue, pour ne pas rompre la confidentialité de la relation patient-médecin.

Et combien de commotions un boxeur peut-il subir dans une carrière ?

« Écoute… C’est sûrement sous-rapporté, admet-il. Quand ils passent un combat de 10 rounds, je présume que c’est l’équivalent d’une commotion. »

Chose certaine, prendre le temps nécessaire pour guérir la première de ces commotions est crucial, affirme-t-il.

Des boxeurs parfois méfiants

Directeur médical de GYM pendant une dizaine d’années, le DFrancis Fontaine, trop occupé, a abandonné ce titre officiel avant les Jeux d’hiver de PyeongChang, il y a deux ans.

Depuis, avec les boxeurs de Marc Ramsay, il s’occupe essentiellement des contrôles médicaux avant chaque combat majeur, participe à l’examen annuel pour le renouvellement du permis à la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ), oriente le coach vers les meilleurs chirurgiens selon les types de blessures et échange de l’information avec le physiothérapeute de l’équipe.

De 2008 à 2018, le DFontaine a assisté à la montée d’une très grande proportion des boxeurs au Québec.

À son arrivée dans le milieu, il craignait que l’argent ne dicte les décisions. Que les sommes investies dans la promotion d’un combat n’aient préséance sur les blessures des athlètes.

« J’avais certaines idées préconçues quand j’ai commencé à m’impliquer dans la boxe. Je pensais qu’on me mettrait de la pression, qu’on me ferait des commentaires, mais jamais ce n’est arrivé, dit-il, nommant Yvon Michel, Jean Bédard et Camille Estephan [respectivement président de GYM, président du défunt InterBox et président d’Eye of the Tiger Management]. Ça n’aurait pas passé de toute façon, mais c’est assez respecté. »

Et les boxeurs, eux ?

« On gagne leur confiance. Il y a toujours une petite méfiance, ils ne veulent pas se faire empêcher de boxer par une blessure. Des fois, c’est un peu le jeu du chat et de la souris, raconte le DFontaine. Je leur dis ce qu’il en est. Des fois, ils ne veulent pas l’entendre, mais il faut que je fasse mon travail. Je veux qu’ils prennent leur décision en pleine connaissance de cause. »

Et, ultimement, il n’a pas de pouvoir coercitif, souligne-t-il.

« S’il n’y a pas d’évidences majeures, je ne peux pas les empêcher de boxer de force. S’ils passent leur permis à la Régie, ils le passent. Et on ne peut pas les abandonner s’ils n’écoutent pas nos conseils. J’ai beaucoup de patients à qui je dis d’arrêter de fumer et ce n’est pas tout le monde qui réussit, mais je continue à les suivre quand même », image le DFrancis Fontaine.

Les permis pour les combattants sont délivrés par la RACJ annuellement le 1er avril.

Méthodes et mentalités en mutation

Sans doute alimentées par le récent conflit à ce sujet entre d’anciens joueurs et la direction de la NFL et par le fait que les jeunes pratiquent le football en plus bas âge, les études sur les coups à la tête dans les sports de contact sont plutôt répandues. Mais pour les sports de combat, il n’en existe pas, nous a confirmé une neuropsychologue consultée à ce sujet.

Cela dit, les morts des suites d’un combat sont aisément dénombrables. Le Néo-Brunswickois David Whittom en fait partie (voir autre texte en onglet 4).

L’an dernier, dans la foulée de la mort du boxeur Patrick Day – le quatrième en quelques mois –, CNN a publié un recensement faisant état d’une moyenne de 13 morts par an de 1890 à 2011. Insistons toutefois sur le fait qu’il s’agit d’une moyenne et que celle-ci a diminué constamment au fil des ans.

Les méthodes d’entraînement évoluent. De plus en plus de coachs, par exemple, diminuent le nombre de rounds de sparring au gymnase. Et certains gèrent tout après-combat comme s’il y avait certitude de commotion, peu importe son déroulement.

La mentalité des boxeurs change également, fait remarquer le DFrancis Fontaine.

« Mon métier est quasiment plus facile maintenant parce que les gars sont plus inquiets, ils sont plus sensibilisés, plus réceptifs. Il n’y a aucun boxeur qui pense que la boxe, ce n’est pas dangereux. C’est plus simple de leur suggérer de sauter un tour pour bien guérir », affirme-t-il.

Ceux qui en vivent en sont les premiers conscients. Par son essence même, la boxe demeure un sport à haut risque.

« Marc a une expression, relate le DFontaine. Il dit : “En boxe, il faut que tu rentres, tu t’assures de la sécurité de ta famille le plus vite possible et tu te retires le plus vite possible.” »

Quand la boxe rend épileptique

PHOTO SYLVAIN MAYER, ARCHIVES LE NOUVELLISTE

François Pratte

Le 16 mars 2019, François Pratte a été knockouté violemment. Quelques heures plus tard, à l’hôpital, après avoir repris ses esprits, il a décidé de se retirer. Puis, quelques mois plus tard, il devenait épileptique.

Après le combat, le boxeur a pris le chemin de l’hôpital avec son entraîneur. « J’étais mêlé un peu dans l’ambulance », se rappelle le Trifluvien d’origine.

Mais une fois revenu à lui, après avoir compris l’étendue des dégâts, la décision a été simple.

Ils ont vu que j’avais une hémorragie interne. Ils se demandaient s’ils allaient m’opérer. On a attendu une demi-heure, le médecin est revenu et m’a dit que je n’en aurais probablement pas besoin. Mais aussitôt qu’il m’a annoncé ça, j’ai dit : “On arrête ça là. C’est sûr et certain.”

François Pratte

Trois plus mois tôt, Adonis Stevenson avait failli perdre la vie après son dernier combat. Et il y avait eu d’autres cas du genre, voire plus graves, dans la même période.

« Ça a aidé à accrocher mes gants », indique Pratte, cinq fois champion national amateur et auteur d’une fiche de 8-1-1 chez les pros.

Le soir même, le boxeur a pu rentrer à la maison avec sa copine. Mais le lendemain matin, ne se sentant pas bien, il est retourné à l’hôpital et y est resté près d’une semaine.

Sur la même longueur d’onde

À chaud, immédiatement après le combat, le coach Jimmy Boisvert avait indiqué au Nouvelliste qu’il suggérerait à son boxeur de raccrocher. Exactement comme l’a fait récemment Marc Ramsay avec Eleider Álvarez. À la différence que François Pratte était sur la même longueur d’onde que son entraîneur.

Mon coach avait vu que je n’avais plus la même fougue à l’entraînement. Et pendant que j’étais à l’hôpital, il m’a dit qu’il n’aurait pas dû prendre le combat. Qu’on aurait dû arrêter avant celui-là.

François Pratte

Après 17 ans dans le milieu de la boxe, la passion s’était en effet estompée, note celui qui est désormais directeur des communications d’Eye of the Tiger Management, après en avoir été le directeur des opérations.

François Pratte connaît bien les communications, lui qui détient un baccalauréat de l’UQTR dans ce domaine.

« Je savais que j’avais étudié et je ne voulais pas risquer ma santé. C’est ce qu’il y a de plus important. »

Trois ou quatre mois après le combat, il a toutefois constaté qu’il en garderait des traces. Du jour au lendemain, il est devenu épileptique. Il est donc sous médication pour contrôler ce trouble neurologique.

« Au début, la dose n’était pas assez forte et je faisais des crises quand même », mentionne l’ex-boxeur.

Dans les premiers temps, il ne devait pas s’entraîner trop fort parce qu’il ne doit vraiment pas être déshydraté, dit-il. Donc, forcément, il ne peut pas boire d’alcool, ou presque.

Il y a toutefois de l’espoir. Puisque le trouble a été causé par un coup, un traumatisme, il est possible que son épilepsie disparaisse, lui a-t-on expliqué.

François Pratte s’en sortira donc sans doute bien. Ils n’ont pas tous eu cette chance.

Le pire des scénarios

PHOTO YAN DOUBLET, ARCHIVES LE SOLEIL

L’entraîneur François Duguay

« Mon amour de la boxe n’a pas changé. Mais je suis beaucoup plus conscient des dommages qu’elle peut faire. Je l’ai appris à la dure. »

Le 27 mai 2017, David Whittom a perdu un combat, par K.-O. technique, au 10e round. Le 16 mars suivant, plongé dans le coma depuis, il a perdu la vie. Ce jour-là, son coach, François Duguay, a perdu un ami.

Nous avons hésité à replonger l’entraîneur dans cette histoire. Mais il aurait pu paraître inconséquent de parler des dangers potentiels des coups à la tête en ignorant sciemment cette histoire locale très médiatisée, connue des amateurs de boxe.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

David Whittom

Néanmoins, nous avons d’abord demandé à François Duguay s’il acceptait d’en reparler. Pas pour revenir une énième fois sur tous les détails du combat et de ses suites. Simplement pour prendre des nouvelles de l’entraîneur, lui demander s’il avait fait la paix avec la mort de Whittom.

« Ça fait partie de mon histoire, je ne pourrais pas vraiment me débarrasser de ce moment-là. Ça va toujours rester », dit-il, pas contrarié de revenir sur le sujet.

Le temps fait son œuvre, la plaie se referme petit à petit. Mais, à l’évidence, il lui reste du chemin à parcourir.

Ç’a été difficile et ça l’est encore en quelques occasions. Je ne peux pas dire que je vis bien avec ça parce que c’est un évènement qui est vraiment triste.

François Duguay, entraîneur de David Whittom

La sœur et la mère de la victime, dont il est très proche, ne lui en ont jamais voulu. Ce dernier combat, il l’aurait fait de toute façon, lui avaient-elles dit.

« Donc, je suis en paix par rapport à ça. C’est sûr que si un membre de sa famille avait été fâché après moi, ç’aurait été un poids très difficile à vivre », dit François Duguay.

L’adrénaline

Les années précédentes, Duguay avait maintes fois recommandé à Whittom de cesser de boxer. Il avait accepté de faire un dernier tour de piste avec le boxeur, sobre depuis 26 mois, « pour l’encourager ». Le Néo-Brunswickois d’origine (12-23-1) se frottait à Gary Kopas, qui avait une fiche de 7-11-2 à ce moment-là.

« C’était un combat gagnable pour David. Mais avoir su, je ne serais jamais revenu sur ma décision », indique le coach avec le recul.

C’est souvent difficile de les faire arrêter, non ?

« C’est de l’adrénaline, répond François Duguay. Comme sauter en parachute. C’est comme une drogue. C’est dur de s’en passer. Mais c’est très éphémère. Il faut toujours parler de l’après-boxe. Quand je pense que les gars ont reçu assez de coups dans leur carrière, on en parle. Il y a une vie après la boxe et je veux qu’ils la vivent avec qualité. »

François Duguay l’a appris à la dure, comme il le dit. Et, comme il l’a déjà mentionné dans le passé, il ne souhaite ça à personne.

« Quand j’ai lu dans le journal que Marc Ramsay suggérait à Eleider Álvarez d’arrêter [après sa défaite du 22 août], je ne pouvais qu’applaudir cette décision-là. Finalement, ça s’enligne qu’il va peut-être continuer. En tout cas, on va continuer à prier. »