Camille Estephan a toujours la tête bien occupée par la boxe. Surtout ces jours-ci, alors qu’il milite activement auprès de la Santé publique pour qu’elle autorise enfin les sports de combat. Mais mardi, tout cela s’est vite retrouvé au second plan de ses pensées.

Jean-Philippe Arcand
Jean-Philippe Arcand La Presse

À l’instar de la planète entière, le président d’Eye of the Tiger Management (EOTTM) a été frappé de stupeur en voyant les terrifiantes images des explosions qui ont ravagé Beyrouth, capitale de son Liban natal et ville dans laquelle il a grandi avant de venir s’établir à Montréal avec sa famille à l’adolescence.

« Quand j’ai vu ça, c’était incroyable. On se disait que ça ressemblait à une bombe atomique. Ça m’a brisé le cœur », a-t-il confié à La Presse.

Estephan a aussitôt tenté de joindre ses amis et membres de sa famille qui demeurent là-bas, sans succès. Les communications étaient, on le comprend, devenues ardues après les déflagrations. Il a finalement pu parler aux siens le lendemain. Heureusement, tout le monde est sain et sauf. Seuls des dommages matériels sont à déplorer.

Au moment d’écrire ces lignes, le bilan du drame faisait état d’au moins 137 morts et 5000 blessés, de même que 300 000 personnes jetées subitement à la rue.

Le pays avait déjà des difficultés économiques et politiques, en plus de la COVID-19. Ça ne fait qu’ajouter une autre couche.

Camille Estephan

Souvenirs de guerre

Ce panorama apocalyptique a aussi ravivé de douloureux souvenirs d’enfance pour le promoteur. Une jeunesse passée en pleine guerre civile libanaise, au cours de laquelle il a souvent côtoyé la mort de près.

Dans une longue entrevue accordée à La Presse en 2016, Estephan avait notamment raconté ce jour où il était allé chercher du pain à la boulangerie non loin de chez lui, quelques minutes avant que le commerce ne soit détruit par une voiture piégée. Ou cette autre journée où il avait vu un camarade de classe abattu par un tireur d’élite pendant qu’ils attendaient tous deux l’autobus scolaire.

« [Les explosions] m’ont tout de suite fait penser à ça. Ça m’a ramené lorsque j’avais 12 ou 13 ans. Il faut le vivre pour comprendre », laisse-t-il tomber.

La faute au gouvernement

De nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer la négligence des autorités libanaises à la suite de la tragédie. Il faut ajouter celle d’Estephan à ce concert d’indignation.

Selon lui, le laxisme et le mépris dont fait preuve le gouvernement envers sa population sont directement en cause dans ce triste évènement.

Un gouvernement qui n’est pas organisé, pas responsable, qui ne répond pas à son peuple et qui est mené par des ego n’est jamais une bonne chose.

Camille Estephan

« Ça [le nitrate d’ammonium, substance à l’origine de la seconde explosion] n’aurait jamais dû être là. Ça témoigne d’un manque d’organisation. Il faut que ça change. »

La reconstruction sera longue et difficile, bien sûr. Mais Estephan a bon espoir de voir les Beyrouthins se relever de cette nouvelle tuile qui s’est abattue sur leurs têtes.

« La grande force des gens de Beyrouth, c’est qu’ils sont ultra-instruits et travaillants. Ils aiment la vie et la motivation est toujours là. Et c’est certain que l’aide internationale sera précieuse », décrit-il.

Devant la Santé publique mardi

Malgré le drame, Estephan devra se replonger dans la boxe très bientôt, alors qu’EOTTM sera finalement entendu par la Santé publique, mardi après-midi à Québec.

On ignore pour le moment si le directeur national de santé publique, le DHoracio Arruda, sera présent pour cette rencontre. Ce qu’on sait, c’est que David Lemieux fera partie des représentants d’EOTTM dépêchés sur place afin d’expliquer aux autorités sanitaires les impacts que peut avoir une interdiction prolongée des sports de combat sur les athlètes et leur carrière.

Estephan a multiplié les appels au déconfinement de la boxe ces dernières semaines, notamment en compagnie de son promoteur rival Yvon Michel, lors d’une entrevue commune à l’antenne de RDS. Par ailleurs, des athlètes signataires d’une lettre lancée par la boxeuse Marie-Pier Houle, créatrice d’un groupe Facebook visant à promouvoir la relance des sports de combat, seront eux aussi entendus par Québec au cours des prochains jours.

J’espère qu’ils ne nous rencontrent pas seulement pour la forme. J’espère que ce sera pour nous écouter et faire ce qui est juste.

Camille Estephan

« Quand les gens peuvent se faire masser, aller au bar et à la piscine, je ne pense pas que deux boxeurs posent un trop grand risque [de contamination] », ajoute-t-il.

Entre-temps, trois boxeurs d’EOTTM – Vincent Thibault, Raphaël Courchesne et Luis Santana – seront en action en France le 29 août. Estephan planche aussi sur deux autres projets pour ses pugilistes – l’un ailleurs au Canada, l’autre à l’étranger. Une annonce pourrait venir la semaine prochaine. C’est la décision de la Santé publique qui dictera la suite des choses.

Estephan se dit optimiste quant à l’issue de la rencontre, mais demeure néanmoins prudent. « Je suis toujours sous le choc. Je ne comprends pas pourquoi ils ont pu dire non [au protocole sanitaire]. C’est la seule chose qui me fait hésiter », avoue-t-il.

La Santé publique du Québec finira-t-elle par accepter la tenue de sports de combat, comme l’ont fait de nombreux autres pays ? La réponse mardi, peut-être.