Tout le monde a fait au moins un road trip mémorable dans sa vie. Vous savez, ce type de voyage où on avale les kilomètres de façon complètement irrationnelle ?

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Vous devrez toutefois chercher loin dans votre cercle d’amis pour trouver un road trip aussi épique que celui que Carl Ouellet, lutteur mieux connu sous le nom de PCO, s’est farci la fin de semaine dernière.

« On a loué un pick-up, on a roulé de Montréal à Baltimore avec le corbillard attaché derrière, deux roues dans les airs, deux roues par terre. Le douanier venait de parler à des fans qui allaient au gala, donc il comprenait ce qu’on faisait avec le corbillard. Tu ne peux pas faire de “U-turn” avec ça, tu peux seulement aller vers l’avant ! Ce sont des souvenirs qu’on va garder toute notre vie ! »

Et le bout qu’il n’a pas mentionné : il est revenu avec un titre de champion du monde de Ring of Honor (ROH), une des plus grandes fédérations de lutte derrière la toute-puissante WWE.

À 51 ans.

Le personnage

D’abord un peu de contexte, sans quoi il est difficile de se retrouver dans l’univers parallèle qu’est la lutte professionnelle.

Ces dernières années, Ouellet a développé un personnage qui, quand il connaît une défaillance, a besoin d’être ressuscité avec des câbles de survoltage. Celui qui le ressuscite, c’est Michel Roy, qui s’appelle ici Destro. Destro est un type un peu démoniaque, avec les dents noires… Vous savez, quand votre grande fille de 22 ans vous annonce qu’elle s’est fait un nouveau copain ? Vous ne souhaitez pas que ce soit Destro.

Le duo s’est fait connaître dans les galas de lutte, mais aussi par des vidéos virales dans lesquelles Ouellet montre son côté surhumain. Et se promène en corbillard.

Ouellet a du métier dans le corps. En 1993, il est devenu champion par équipe de ce qui s’appelait jadis la WWF (aujourd’hui WWE) en compagnie de Jacques Rougeau. Mais depuis quelques années, grâce à son nouveau personnage, sa carrière solo a pris son envol, si bien qu’il s’est retrouvé comme tête d’affiche, vendredi, de Final Battle, un des plus gros galas de ROH, la plus grande fédération indépendante aux États-Unis. Le Québécois Kevin Owens y a notamment été champion.

Avec un salto arrière du haut du troisième câble, sur un adversaire étendu sur une table, Ouellet a remporté le combat.

« Le plus beau, c’est que j’ai gagné avec mes performances. Oui, mon personnage a une belle histoire. Mais tu peux avoir la plus belle histoire, si tu n’es pas capable de suivre sur le ring, tu ne deviendras pas champion. ROH, c’est de la lutte tellement rapide, c’est innovateur, avant-gardiste. »

À mon âge, je dois être très discipliné, me coucher de bonne heure, me lever de bonne heure, prendre soin de moi. Et je cours des risques, pour les genoux, les jambes, le dos.

Carl Ouellet

ROH est évidemment moins connu que la WWE aux yeux du grand public. Alors, ça se compare comment, gagner une ceinture du champion du monde avec ROH et une ceinture de champion par équipe à la WWE ?

« Aucune comparaison. C’est vraiment loin devant la ceinture par équipe. ROH, c’est une compagnie majeure. Je gagne un salaire de professionnel. On est toujours dans des hôtels Marriott, on a de bons vols d’avion. Nos autos sont louées par eux. C’est reconnu aux États-Unis. »

« C’est comme gagner la Coupe Stanley avec Montréal ou avec Chicago. Montréal, c’est Montréal, mais pour le joueur, tu gagnes quand même la Coupe Stanley. Corey Crawford ne regrette pas de ne pas avoir gagné la Coupe à Montréal. Il est content de l’avoir gagnée à Chicago ! »

Le rêve

Dimanche, à un autre gala de ROH, cette fois à Philadelphie, Ouellet a été présenté à la foule en lever de rideau, comme le veut la tradition quand un nouveau champion vient d’être couronné. Et il a été chaudement applaudi.

Il a vécu son rêve.

« Être le bon gars aux États-Unis, ç’a toujours été mon rêve. C’est doublement le fun. Quand les gens font fi du fait que tu viens d’ailleurs, qu’ils regardent ce que t’accomplis en tant qu’athlète, ça rend ça plus satisfaisant. Dans le temps, je disais que je serais le prochain Hulk Hogan, les gens me disaient : ‟Peut-être au Québec, mais pas aux États-Unis.” »

Évidemment, le retentissement n’est pas celui de Hogan à l’époque. Il a tout de même passé son lundi à accorder des entrevues – plusieurs à des médias québécois, et une à Sirius XM. Et dans son patelin de Saint-Jean-sur-Richelieu, il a reçu les félicitations de ses concitoyens au restaurant où il a pris le déjeuner. « Je prends toujours la table au fond, j’essaie de rester dans ma bulle. J’avais choisi ce restaurant-là parce que c’était tranquille ! », dit-il en rigolant.

PHOTO ZIA HILTEY, FOURNIE PAR RING OF HONOR

Carl Ouellet est sorti vainqueur de Final Battle, l’un des galas les plus importants de Ring of Honor.

Ouellet a maintenant des idées de grandeur, et aimerait que ROH organise un gala à Montréal. La fédération est venue deux fois dans la métropole. C’était il y a une décennie, au très modeste centre Jean-Claude-Malépart, en face du Restaurant Bercy. Cette fois, il rêve du Centre Bell.

C’est le genre d’exploit qui pourrait l’inciter à lever le pied. Car à 51 ans, avec la corpulence d’un joueur de ligne défensive, on devine qu’il ne pourra pas faire des saltos arrière du haut du troisième câble pendant encore 10 ans.

« Le but, c’est d’atteindre tous mes objectifs en lutte professionnelle. Ça peut aller vite, ça peut se faire en un an, deux ans, trois ans. Je ne contrôle pas ça. À mon âge, je deviens une attraction spéciale, parce que je performe. Je grimpe sur les câbles, je saute dans le vide, le personnage est incroyable. »

« Prends un joueur de hockey de mon âge qui score 50 buts par année. Penses-tu qu’une équipe dirait : on ne le prend pas parce qu’il a 51 ans ? Jaromir Jagr a joué dans la LNH tant qu’il était productif. Quand il a arrêté, il est retourné en République tchèque. »

« La compagnie me traite bien. Mais ça demeure une business. Si tu as la ceinture, ils s’attendent à ce que l’investissement rapporte, que les foules soient bonnes. Comme George Foreman à la fin. Sa force, c’était ses performances combinées à son âge. Avec le temps, Foreman est devenu un modèle que j’espère dépasser. »