Guy Lafleur n’est probablement pas au courant. Mais sans lui, la boxe québécoise n’aurait jamais vu naître l’un de ses plus illustres entraîneurs, désormais reconnu aux quatre coins du monde : Marc Ramsay.

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

Nous sommes en 1989. Ramsay a 16 ans. Il est passionné de hockey. Quelques mois plus tôt, Guy Lafleur est dans son patelin, à Trois-Rivières, pour le camp d’entraînement des Rangers de New York, à l’aube d’un spectaculaire retour au jeu après quatre ans d’absence.

« Je voulais me préparer pour mon camp de hockey afin d’atteindre le double lettre, confie l’entraîneur d’Artur Beterbiev, de David Lemieux et d’Eleider Álvarez, entre autres. J’avais entendu dire que Lafleur avait fait un entraînement de boxe pour se remettre en forme. C’est un sport que j’aimais regarder à la télé. »

Ramsay se présente au gymnase. La piqûre est instantanée. L’aventure du hockey va prendre fin. Celle de la boxe commence. Et elle sauvera ce jeune écorché par la vie.

Le jeune homme vit en effet une période trouble. Il a déménagé de l'Abitibi, à Trois-Rivières, à la mort de son père plusieurs années plus tôt. Voilà qu’il perd sa mère cet hiver-là. Il se retrouve orphelin à 16 ans.

Il a quatre sœurs mais, rebelle dans l’âme, il veut voler de ses propres ailes. Sans le savoir, la boxe va transformer sa peine immense en larmes de sueur.

« Je me suis volontairement éloigné de mes sœurs. Tu donnes la pleine liberté à un jeune de 16 ans, ce n’est pas nécessairement la meilleure idée. J’ai pris beaucoup de mauvaises décisions. »

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Marc Ramsay et Artur Beterbiev lors d'un entraînement devant public

Il quitte la maison familiale pour vivre avec une gang de chums. « J’habitais dans un local de musique à Trois-Rivières. Il y avait un sofa qui me servait de lit. Je suis resté là pendant une bonne période de temps, ensuite on s’est promenés d’appartement en appartement. »

Ramsay est « gérant » d’un band qui rêve à son premier disque. « On faisait de la musique hardcore. Pour situer les gens, c’est du heavy metal assez solide… On était des jeunes à peu près du même âge, avec des situations sociales semblables, des jeunes de la DPJ, beaucoup de jeunes qui avaient eu des traumatismes en bas âge. Le groupe s’appelait Faceoff. On était tous de grands amateurs de hockey et on a choisi le nom en voyant toujours apparaître l’expression “faceoff” en jouant au hockey sur le défunt jeu vidéo Genesis. »

L’alcool coule à flots dans le local et la drogue circule allègrement. « On faisait de petites choses à droite et à gauche pour faire un peu d’argent, mais jamais plus loin. On a fait ce qu’on avait à faire pour survivre dans ce milieu-là. Beaucoup d’amis ont fini en prison ou sont décédés. Mais je n’ai jamais franchi la ligne. Un bon ami m’a fait remarquer récemment qu’on avait eu du jugement parce que chaque fois qu’on aurait pu se mettre dans le vrai trouble, on se retirait. »

Je voulais jouer au tough et au gangster, mais au fond de moi-même, je ne l’étais pas. Quand tu commences à fréquenter ce genre de milieu là et que tu rencontres des vrais tough et des gangsters, il y a certaines responsabilités qui viennent avec ça. J’ai découvert que ce n’était pas un milieu pour moi.

Marc Ramsay

À 17, 18 ans, il n’avait cependant pas encore atteint le fond du baril. Il abandonne la boxe et déménage à Vancouver. « On s’est rendus à Vancouver uniquement pour faire la fête et ça a duré presque trois ans, à tourner en rond, à faire des jobines et des passes illégales pour survivre. Je me suis enfoncé de plus en plus dans la drogue et l’alcool. »

Au bout de trois ans, il a une importante prise de conscience. « La dernière année, j’étais de moins en moins heureux dans cet environnement et je cherchais à comprendre pourquoi. Il y avait la consommation, mais aussi la direction que ma vie prenait. J’étais tellement malheureux, il n’y avait plus quarante-deux solutions. Un matin, j’ai décroché de tout, j’ai arrêté de consommer du jour au lendemain et je me suis demandé ce que j’aimais dans la vie. La première chose qui m’est venue en tête, c’était la boxe. »

Il rentre à Montréal, où le monde de la boxe est en pleine ébullition. « J’ai mis tous mes œufs dans le même panier. J’étais conscient que je n’avais pas le talent pour devenir professionnel, mais je voyais qu’il y avait de la place pour des entraîneurs. L’émergence des Stéphane Ouellet, Éric Lucas et tous ces gars-là avait créé une explosion. Une industrie était en train de se créer. »

Son objectif ? Se coller au vénérable coach Abe Pervin, déjà octogénaire. « Pour me faire accepter au centre Claude-Robillard, je me suis inscrit comme boxeur, mais je savais déjà que je voulais devenir entraîneur. Je voulais juste m’approcher de lui. À un moment donné, il voyait bien que j’étais maniaque, il m’a demandé de commencer à l’aider. »

Parallèlement, il se trouve un petit boulot auprès de l’organisme « Pops » Le Bon Dieu dans la rue, du père Emmett Johns, voué au soutien des jeunes dans la rue. « J’étais en charge du ménage. Beaucoup de jeunes venaient faire des travaux communautaires et je les dirigeais. Le père Pops a été marquant dans ma vie, comme dans la vie de bien du monde. Il était toujours là pour écouter ce que les jeunes avaient à raconter, il ne jugeait jamais, ne fermait jamais de portes. »

On lui confie une première petite mission. Encadrer deux jeunes boxeurs juvéniles de 14 ans au Championnat canadien. L’un de ces deux boxeurs s’appelle Jean Pascal. Leur destin sera lié pendant de nombreuses années.

Ramsay doit tout à la boxe. « Ça m’a permis de comprendre bien des choses. Tu te retrouves dans un milieu où tu n’es pas le seul tough. Il y en a des pas mal plus tough que toi. Ça te ramène les pieds sur terre. Ça te permet de canaliser tes énergies au bon endroit, te permet de passer l’époque critique de 16 à 22 ans, un âge où tu prends parfois de mauvaises directions. On n’est pas assez bons pour passer chez les pros, mais on se réveille à 22, 23 ans et la zone critique est passée. C’est déjà beaucoup. »

Vous êtes au sommet de votre art dans la boxe quand vous n’arrivez plus à compter le nombre de championnats du monde. Ceux qui le côtoient régulièrement savent que derrière cet homme à la volonté de fer, il n’y a pas plus simple et plus humble.

Quand Lemieux a affronté Gennady Golovkin au Madison Square Garden, en octobre 2015, Ramsay en était à 10 championnats du monde.

« Tu vois, je n’avais aucune idée que j’en avais 10 à ce moment-là et je n’ai aucune idée combien il y en a eu depuis ce temps-là. Je ne calcule pas ces choses-là. Je suis concentré sur ce qui m’attend. »

Il y a eu Álvarez deux fois contre Sergey Kovalev, Lemieux à nouveau, contre Billy Joe Saunders, et évidemment le joyau, Beterbiev, deux ou trois fois chez les mi-lourds, dont l’unification du titre.

PHOTO COOPER NEILL, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Marc Ramsey et Eleider Álvarez lors du combat contre Sergey Kovalev, le 3 février 2019, à Frisco, au Texas 

Notre homme est désormais l’un des entraîneurs de boxe les plus réputés au monde. Des boxeurs viennent des quatre coins du monde dans l’espoir de se hisser au sommet en suivant ses prodigieux conseils.

« L’humilité ? Je ne prétends pas être humble. Peut-être que les expériences de la vie m’ont appris à respecter les autres. D’où je viens, quand tu ne respectes pas les autres, tu te fais mettre à ta place assez rapidement… »

Marc Ramsay sur...

... sa blonde

« Je voyage beaucoup, tous les deux ou trois mois. Je suis à Paris en ce moment pour un combat de Christian Mbilli. Ma blonde est très compréhensive. Elle a compris dès le départ ma réalité. C’est une amie de la femme de Russ Anber. La première fois, je l’ai invitée au deuxième combat entre Bernard Hopkins et Jean Pascal au Centre Bell, en 2011, sans jamais lui avoir parlé directement, seulement au téléphone et via internet. On devait aller manger ensemble après le combat. Le deuxième combat ne s’est pas bien passé. C’était lourd dans le vestiaire. Je suis allé la voir et je lui ai dit que je voulais la connaître, mais que j’avais besoin d’un peu de temps pour me remettre de tout ça. Elle n’a pas fait de drame. Elle a compris la situation. Le fait qu’elle n’ait pas fait de drame m’a fait réaliser que c’est le genre de femme dont j’avais besoin dans ma vie. Ça m’a charmé ! »

... son puissant poids lourd Arslanbek Makhmudov, 10 victoires, 10 K.-O.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le boxeur Arslanbek Makhmudov

« Les gens qui disent qu’il n’a pas une assez bonne technique n’ont pas eu la chance de le voir boxer assez longtemps. J’ai fait venir en camp d’entraînement Joey Dawejko, le fameux gars qui aurait knockouté Anthony Joshua en sparring avant le combat de celui-ci contre Ruiz. Arslanbek affronte déjà en gymnase des gars plus redoutables que lors de ses combats. Les gens voient juste la puissance. Il y a encore du travail à faire. Comme tout boxeur, il n’est pas parfait. Mais il a tout pour aller au sommet de l’industrie et c’est là qu’on va le mener. »

... David Lemieux

« Est-il mieux chez les 160 livres ou chez les 168 livres ? On a eu des réponses samedi dernier, mais pas toutes les réponses. Il va falloir prendre notre temps un peu plus. »

PHOTO PETER MCCABE, LA PRESSE CANADIENNE

David Lemieux a remporté un combat serré contre Max Bursak, le 8 décembre 2019

... le plus grand moment de sa carrière

« Ce n’était pas un championnat du monde ou quelque chose comme ça, mais ma première fois dans un coin chez les professionnels, dans les débuts de Joachim Alcine au Centre Molson, en 1999. Je me rappelle avoir regardé au plafond et avoir pensé à mes parents décédés en me disant : “Regardez, je suis rendu là.’’ Pour moi, c’est quelque chose de particulier. »

... sa plus grande déception

PHOTO LAETITIA DECONINCK, LA PRESSE CANADIENNE

Marc Ramsay et Jean Pascal lors de l'annonce du combat contre Bernard Hopkins en 2010

« Le match nul [de Jean Pascal] contre [Bernard] Hopkins à Québec en 2010, je l’ai avalé de travers. Le combat était bien parti, on avait la bonne stratégie, on avait réussi à le faire tomber deux fois dans les cinq premiers rounds, mais j’ai fait une erreur de coaching de junior. Je suis tombé sur le pilote automatique, mon boxeur est tombé sur le pilote automatique, c’est comme si on était déjà satisfaits avant d’avoir franchi la ligne d’arrivée. C’est une erreur de débutant autant de l’entraîneur que du boxeur. Ce dossier, on aurait dû le régler ce soir-là. Un gars comme Hopkins, tu ne lui donnes pas la chance de revenir à la charge. »

... le boxeur qu’il aurait aimé diriger

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Adrian Diaconu

« Probablement Adrian Diaconu. Il avait un style agressif que j’aime bien. Avec sa personnalité, on aurait fait des choses intéressantes. Si je remonte plus loin, probablement Fernand Marcotte. Il était complètement dédié à son sport, ne faisait aucun compromis, c’était un bagarreur, un style que j’aime bien. »

... Stéphane Ouellet

« Je l’ai connu au centre Claude-Robillard. C’est un être humain fantastique. Un grand être humain. Je ne suis pas convaincu qu’il était fait pour la boxe. Les gens lui répétaient qu’il était bon, mais ça n’était pas sa nature profonde. Il ne s’est jamais développé physiquement parce qu’il n’était pas assidu en gymnase. On ne saura jamais ce qu’il aurait pu accomplir. »