Linda Morais a gagné la médaille d’or aux Championnats du monde de lutte au Kazakhstan, il y a deux semaines. Une dose de confiance pour la Franco-Ontarienne en vue d’une participation aux Jeux olympiques de Tokyo, mais rien n’est acquis. Rencontre.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Trahie par ses nerfs à ses deux participations précédentes, Linda Morais s’était juré de ne pas se faire reprendre. Même tirant de l’arrière 1-6 dès les premiers instants de la finale aux Championnats du monde de lutte de Noursoultan, nouveau nom de la capitale du Kazakhstan, le 19 septembre.

Malgré le bruit dans l’aréna, elle n’entendait qu’une voix, celle de son entraîneur David Zilberman, avec qui elle avait mis tant d’énergie dans sa préparation mentale : « Let’s go, t’es encore dedans, il te reste beaucoup de temps ! »

Morais s’est ressaisie, a agrippé sa rivale russe Lyubov Ovcharova, avant de la renverser et de lui coller les deux épaules une seconde au tapis. L’arbitre a levé un bras, validé auprès d’un collègue, puis déclaré la Canadienne victorieuse par tombé.

Dix jours plus tard, Linda Morais n’en revient pas encore de la réaction suscitée par ce titre mondial, le 12e de l’histoire en lutte pour le Canada.

« Comment dit-on overwhelming en français ? », demande-t-elle en entrevue dans un café du quartier Côte-des-Neiges, à Montréal, à deux pas de sa résidence et de son lieu d’entraînement.

Le sac à dos de la Franco-Ontarienne de 26 ans contient sa médaille d’or des 59 kg. La pépite est accompagnée d’une large ceinture en cuir, remise à la gagnante de chacune des catégories.

Médaillée de bronze en 2016, Morais a peiné lors des deux rendez-vous suivants, se classant septième et neuvième.

« Je me suis mis vraiment trop de pression à cause de cette performance. Avec l’aide de mon entraîneur, j’ai donc changé toute ma façon d’aborder ce tournoi. Au lieu de penser à ce que j’avais fait dans le passé, je voulais seulement lutter un point à la fois, une minute à la fois. Me concentrer sur ce que je peux contrôler et ne pas m’inquiéter du résultat final. »

« À ce niveau, ajoute-t-elle, on a toutes la technique, on est toutes vraiment fortes. La seule différence, c’est vraiment notre approche mentale. C’est ça, le défi. Cette année, j’y croyais. »

Comme un poisson dans l’eau

Originaire d’une famille francophone de Tecumseh, petite ville en banlieue de Windsor, Linda Morais a découvert la lutte libre à 13 ans. Son père Dean l’avait vue battre tous ses cousins au tir au poignet, du plus petit au plus grand. En visitant l’école secondaire l’Essor, ils sont tombés sur un club réputé dirigé jusqu’à l’an dernier par David Tremblay, père de David fils, qui a représenté le Canada aux Jeux olympiques de 2012.

Elle s’est sentie comme un poisson dans l’eau au sein de cette deuxième famille. Les succès ont été immédiats : championne nationale et continentale dès sa première année de compétition chez les cadettes.

En 2011, comme plusieurs de ses collègues de Tecumseh, Morais a déménagé à Montréal pour s’aligner avec les Stingers de Concordia, où elle a obtenu un baccalauréat en sciences de l’exercice. Elle voulait surtout s’entraîner avec Martine Dugrenier, triple championne mondiale.

Elle en a eu pour son argent : « C’était difficile de s’entraîner avec Martine. Elle était tellement vite, forte, explosive. Je faisais de la technique avec elle. Je me souviens à quel point j’étais étourdie ! »

Après une année sous la tutelle du vétéran entraîneur Victor Zilberman, qu’elle a vécue comme « un choc », Morais a fait la transition avec son fils David, avec qui le lien a été naturel.

Je ne suis pas une athlète très facile à entraîner… Je questionne souvent l’autorité, j’ai toujours été comme ça. Je suis comme une troublemaker. Dave [Zilberman] m’a donc prise comme un défi !

Linda Morais

Opérée à une épaule au terme de son parcours junior, Morais a disputé son premier tournoi senior aux sélections olympiques canadiennes pour Rio, en décembre 2015. Elle dominait le combat ultime en finale quand son adversaire l’a surprise en marquant deux points avec deux secondes à faire.

Cette défaite par un point ne l’a pas abattue. « J’ai été déçue, mais vraiment fière en même temps. Je me demandais si j’étais encore à ce niveau [après l’opération] et ça m’a donné confiance. »

Un an plus tard, elle a remporté le bronze mondial dans la catégorie non olympique des 60 kg. À partir de là, elle a mal géré la pression.

Fini le blocage mental

Depuis sa médaille d’or au Kazakhstan, elle s’autorise à rêver, avec Dugrenier à ses côtés, comme assistante de David Zilberman.

« J’ai toujours vu Martine comme quelqu’un d’incroyable. Elle était vraiment mon modèle. Je ne me considère pas dans la même catégorie qu’elle. Maintenant que j’ai gagné les Championnats du monde, je commence à me dire : non, je peux me comparer. Je suis capable d’accomplir des choses incroyables comme elle l’a fait. C’était vraiment un blocage mental. Je l’ai surpassé cette année. »

Désormais étudiante à la maîtrise en enseignement à l’Université de Montréal – elle ambitionne de devenir professeure en éducation physique –, Morais s’entraîne au club YM-YWHA, logé au centre George & Eleanor Reinitz, couple de mécènes bien connu dans le monde de la lutte.

Les murs sont ornés de photos de Dugrenier et de Guivi Sissaouri, médaillé d’argent aux Jeux d’Atlanta en 1996 et champion du monde en 2001. Le combattant Georges St-Pierre est un autre pensionnaire célèbre. Linda Morais aura bientôt sa place.

PHOTO ANVAR ILYASOV, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Linda Morais célèbre sa victoire aux Championnats du monde.

Rien de garanti pour Tokyo 2020
La médaille d’or de Linda Morais ne lui procure aucun avantage en vue des Jeux de Tokyo, car la catégorie des 59 kg ne figure pas au programme olympique. La Franco-Ontarienne ne s’en cache pas : l’opposition était donc probablement moins relevée aux Mondiaux. « L’entraîneur dit de ne pas penser comme ça, mais j’en suis certaine ! » Elle devra donc tout reprendre à zéro dans un peu plus de deux mois aux sélections olympiques nationales de St. Catharines, où elle devra l’emporter chez les moins de 62 kg. À partir de là, la gagnante devra atteindre la finale au tournoi continental d’Ottawa, en mars 2020. Une compétition ultime de qualification mondiale aura lieu fin avril en Bulgarie. Pour l’heure, Morais s’envole demain pour Tokyo avec des consœurs de l’équipe canadienne. Elles feront un stage avec leurs homologues japonaises, en plus de visiter les installations olympiques. De quoi lui donner le goût d’y retourner à l’été 2020.