C'est l'histoire d'un gars qui arrive au travail. Son patron lui explique ce qu'il devra faire aujourd'hui.

GUILLAUME LEFRANÇOIS LA PRESSE

« Je vais te sacrer une grosse claque en plein visage (I will f***ng slap you in the face) et tu vas me disqualifier.

- Une vraie claque ?

- Absolument !

« Je lui ai dit que je n'allais pas faire ça gratis... Finalement, je lui ai négocié ça contre un beau sac de sport Nike ! »

Plus ils sont petits, plus ils sont valorisés. S'ils ont l'air idiots, c'est encore mieux. Ils se font crier dessus toute la soirée, parfois frapper, en échange d'une compensation quand ils sont chanceux. Bienvenue dans l'univers parallèle des arbitres à la lutte.

C'est l'univers dans lequel Patrice Maltais, l'heureux propriétaire dudit sac de sport, évolue. Entre ses semaines de travail comme surveillant d'établissement au pavillon Albert-Prévost, ce gaillard de 41 ans enfile son chandail à rayures blanc et noir et grimpe entre les câbles pour gérer le trafic entre les gladiateurs qui s'y affrontent.

« Je rêvais d'être lutteur quand j'étais jeune. Mais j'ai grandi à Chibougamau et c'était plus ou moins accessible. Je n'étais pas prêt à faire les sacrifices, à partir en ville avec mon sac à dos. J'étais un grand maigre. Mais je n'ai jamais pensé que je serais impliqué dans la lutte à un si haut niveau. »

Dans le petit monde de la lutte indépendante québécoise, Maltais est un des arbitres les plus en vue. Ça lui vaut de participer aux finales des galas locaux et de côtoyer certains noms légendaires de cette industrie, qui passent par ici de temps à autre pour une apparition. « J'ai arbitré des combats avec Demolition, Hacksaw Jim Duggan, j'ai été sur le bord d'une cage avec Roddy Piper », se remémore-t-il.

Il espérait que ces diverses expériences lui ouvrent les portes de la World Wrestling Entertainment (WWE), la fédération la plus connue, prestigieuse et payante. Mais à 6 pi 2 po, il n'avait pas le physique de l'emploi.

« J'y ai rêvé jusqu'à ce que Pat Patterson [ancien lutteur montréalais et bras droit de Vince McMahon, patron de la WWE] me dise : "Oublie ça, kid, tu es trop grand." »

Un coordonnateur

Jim Korderas, lui, a vécu le rêve pendant 22 ans. De 1987 à 2009, il a agi à titre d'arbitre dans la WWF, ensuite devenue la WWE. Ce Torontois travaille maintenant comme analyste à The Score, en plus d'être comédien.

Mais que ce soit devant 70 000 spectateurs et devant des caméras haute définition ou dans un sous-sol d'église de Montréal, le rôle ne change pas vraiment.

Alors, un arbitre à la lutte, ça fait quoi ?

« Évidemment, on doit faire les comptes de 3, les comptes de 10 à l'extérieur du ring, appliquer les "règles" de la lutte. Mais on doit aussi aider les lutteurs à communiquer entre eux. »

« S'ils ne pouvaient pas se transmettre un message directement en chuchotant, ils me le disaient, explique Korderas au bout du fil. Je m'approchais, je feignais de vérifier s'ils allaient bien et je leur disais : "Il veut que tu ailles là, que tu fasses ceci, cela." »

Également dans leurs tâches : s'assurer que les temps prévus soient respectés. « On a parfois une oreillette, donc le scripteur nous avertit quand vient le temps de conclure le combat. Si on n'a pas d'oreillette, quelqu'un dans les coulisses nous fait un signe de la main, précise Maltais. Alors je dis aux gars que c'est le temps de "go home". Ça veut dire qu'il leur reste deux minutes pour finir. »

En ce sens, le rôle d'un arbitre à la lutte s'apparente à celui d'un coordonnateur sur scène. Mais il doit aussi être bien conscient de ce qui se passe entre les deux lutteurs.

« Je dois savoir comment finit le combat pour être bien placé et faire mon compte. S'ils me disent que ça finit avec un Diamond Cutter, je dois m'assurer de savoir ce que c'est, un Diamond Cutter ! Mais le reste, je ne veux pas tout le savoir en avance. Je réagis, j'improvise. Si le gérant est proche, je vais me tasser en lui tournant le dos, pour lui permettre de tricher et d'avoir de la "heat" de la foule.

« Bref, je veux savoir qui gagne, comment, et si je dois faire un ref bump [s'il se fait assommer]. Ils vont me dire comment et c'est correct. »

Du reste, la télévision change évidemment la donne pour les officiels. « Dans un gala qui n'est pas télévisé, indique Korderas, ton positionnement est seulement lié au déroulement de l'action. Mais à la télévision, tu dois te déplacer sur un tracé en fer à cheval, pour ne pas passer entre la caméra centrale et les lutteurs. Et tu dois éviter de cacher le visage des gars, car ils vendent les coups. »

Cascades et blessures

Korderas est clair.

« Un bon arbitre, c'est quelqu'un qui reste invisible, qui aide les gars à raconter leur histoire sans distraire l'auditoire, sauf s'il doit être remarqué. »

Justement, ces fois où on les remarque... Ce sont les fameux ref bumps, quand l'arbitre se fait sonner, afin d'ajouter un peu de piquant à une fin de combat.

Il n'y a pas vraiment d'école pour qu'un arbitre apprenne à cascader. Sa première cascade, Korderas l'a subie à son premier gala télévisé, sans avoir répété au préalable.

« C'était la souplesse 747 du One Man Gang. Je l'ai ressentie, mais il m'a bien protégé. En revenant dans les coulisses, j'avais tellement d'adrénaline, je me suis dit que ce métier était fait pour moi ! »

D'ailleurs, les pires blessures de Maltais et de Korderas ont été le résultat de bêtes accidents, et non pas d'une prise mal exécutée par un lutteur.

« C'était un combat par équipe, le gars voulait rentrer dans le ring pour aider son partenaire, je me suis penché pour le retenir, mais j'ai reçu son genou sur la tête et j'ai été sonné, raconte Maltais. Une autre fois, je me suis foulé une cheville en montant dans le ring à Saint-Félicien ! »

Korderas : « Je sais que ça ne semble pas si mal, mais je me suis disloqué, fracturé et déchiré le pouce droit sur la même séquence. C'était un combat entre Roddy Piper et Ric Flair au Maple Leaf Gardens. Il y avait des coutures sur le tapis et mon pouce est resté coincé. J'ai dû être opéré. »

Korderas a aussi subi une blessure sur la plus grande scène qui soit, à WrestleMania, quand il s'est lui-même assommé. Jimmy Hart, l'hyperactif gérant du Honky Tonk Man, l'a frappé derrière la tête avec son fameux porte-voix, mais Korderas a tellement voulu en mettre dans sa chute qu'il s'est cogné le menton sur le tapis ! En regardant attentivement la suite du combat, on note d'ailleurs qu'il ne sonne jamais la cloche pour y mettre fin !

(RE)VOYEZ LA SÉQUENCE EN QUESTION (VERS 10 MIN 10 S)

À une certaine époque, on racontait même que les arbitres recevaient des primes pour chaque cascade qu'ils faisaient, ce qui menait des lutteurs bienveillants à « attaquer » leur arbitre pour l'aider à gagner quelques dollars de plus. « Ça dépendait des circonstances, tempère Korderas. Pas dans les petits galas, mais si tu en faisais une bonne à WrestleMania, ça pouvait arriver. »

Korderas, par exemple, a reçu un brutal coup de botte en pleine tête, gracieuseté de l'Undertaker, en finale de WrestleMania XXIV.

« Ils se sont bien occupés de moi ! », lance l'homme rayé, en riant. On devine qu'il a reçu plus qu'un sac de sport !

PHOTO FOURNIE PAR JIM KORDERAS

L'arbitre de lutte professionnelle Jim Korderas (à droite)

Le meilleur arbitre de l'histoire de la lutte

« C'est très dur à dire. Je dirais que les frères Hebner, Earl et Dave, sont 1A et 1B. Ils étaient juste bons. C'est dur à expliquer. Comme tout bon arbitre, ils savaient se faire remarquer seulement quand c'était nécessaire. » - Jim Korderas

La fois où j'ai eu l'air fou

« C'était mon premier gala avec la TOW, l'ancienne compagnie de Marc Blondin. J'arbitrais un combat entre Sylvain Grenier et Dru Onyx. Les deux se retrouvent à l'extérieur du ring, donc je commence mon compte de 10. Et je me rends à 10 ! Donc je sonne la cloche... Dans les faits, un autre lutteur devait faire une intervention, mais personne ne me l'avait dit ! Si je l'avais su, j'aurais agi différemment, j'aurais improvisé. Est-ce que c'était ma faute ? Ça m'a appris à poser plus de questions quand on prépare les combats. » - Patrice Maltais

« C'était un combat entre Lex Luger contre Crush. La séquence était assez simple. Luger lui faisait une prise de tête, et Crush devait le pousser vers moi pour qu'il m'écrase dans le coin par accident. Mais j'ai eu une crampe au cerveau et quand il l'a poussé vers moi, je me suis tassé. Le problème, c'est que les gars dans le ring ont figé ! Ça n'aurait pas paru sinon ! On a fini par se reprendre, on a improvisé une cascade pour que je me fasse assommer. Après le combat, dans les vestiaires, Luger était en furie contre moi. Crush était un bon gars, il me disait de ne pas m'en faire. » - Jim Korderas

Une soirée de travail en photos

La Presse a pu voir l'arbitre Patrice Maltais à l'oeuvre lors du gala Unbreakable de la Fédération de lutte du Québec (FLQ), le 15 mars dernier au Bain Mathieu, dans Hochelaga-Maisonneuve.

PHOTO TIRÉE DE L'INTERNET

Earl et Dave Hebner