Deux mois après son triomphe olympique, le patineur de vitesse Laurent Dubreuil s’est arrêté à La Presse pour un retour sur un moment étourdissant.

Publié le 12 avril
Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

Deux champions olympiques ont prévenu Laurent Dubreuil après sa médaille d’argent aux Jeux de Pékin : jamais rien ne lui semblera aussi important.

Deux mois plus tard, le patineur de vitesse se demande si cette affirmation s’applique vraiment à lui.

« C’est traître parce que tu accordes tellement d’importance à cette médaille-là, a-t-il noté mardi matin. Quand tu n’en as pas, tu te dis : hé, ça va vraiment changer ma vie ! Puis là, tu en gagnes une et tu te rends compte que tu déjeunes pareil le matin, tu bois de l’eau, tu as parfois mal à la tête, tu as de mauvaises journées et tu es pris dans la circulation. Ça ne change pas ta vie. »

Question de perspective, probablement. Déjà père d’une fillette de deux ans et demi, l’athlète de 29 ans a appris au début des Jeux olympiques qu’un deuxième enfant était en route.

Sa femme Andréanne craignait de ruiner sa préparation, mais elle avait des nausées et refusait de passer un test de grossesse de peur d’être encore déçue. Fais-le donc, lui a-t-il dit, ça ne donne rien d’attendre deux semaines. Elle l’a rappelé en pleurant.

Sans que ce soit encore très concret – le bébé est prévu en octobre –, c’est donc avec cette heureuse nouvelle en tête que Dubreuil s’est amené sur la ligne de départ du 500 m à Pékin. Le champion mondial s’est fait attribuer un faux départ avant de finir quatrième par quelques centièmes.

À ce jour, Dubreuil ne s’explique pas pourquoi il a été pénalisé de la sorte. Des gens ont invoqué un complot pour faire gagner le Chinois Gao Tingyu, l’autre grand favori. « Je ne pense pas que c’était un complot, mais si ce n’en était pas un, c’était une erreur humaine. »

Des commentateurs néerlandais, après avoir analysé la séquence « comme le but d’Alain Côté », lui ont affirmé qu’ils ne comprenaient pas plus.

Au moins, Dubreuil tenait son sort entre ses mains et a pu patiner, ce qui n’a pas été le cas deux semaines plus tard dans un contexte totalement différent.

Devant les journalistes, il a dit les bonnes choses et a ravalé sa déception. « Je pense que j’essayais de me convaincre, mais ça a été dur. »

Un appel chez ses parents, qui suivaient la course en famille à Saint-Étienne-de-Lauzon, lui a permis de relativiser le tout. Sa fille Rose tournoyait dans le salon et « se foutait » que son papa termine quatrième.

PHOTO PATRICE LAROCHE, ARCHIVES LE SOLEIL

Laurent Dubreuil avec sa fille Rose à l’aéroport de Québec

La perspective d’accueillir un nouvel enfant plus tard dans l’année l’a-t-elle aidé à mettre un baume sur son chagrin ?

« Oui et non. Disons que si ma famille s’était arrêtée à un enfant, j’aurais été heureux, c’est certain. Mais si tu m’avais donné le choix entre gagner une médaille olympique et ta famille s’arrête à un enfant ou ne pas en gagner et avoir trois enfants, j’aurais pris les enfants. C’est plus important pour moi. »

Après ce coup dur, Dubreuil disposait de six jours pour se remettre sur pied et tenter sa chance au 1000 m. Il n’était pas monté une seule fois sur le podium de la saison à cette épreuve. Sur la glace, les entraînements n’étaient pas super. Rien à voir avec le 500 m, où il volait sur l’anneau.

Et à quatre jours de la course, il s’est blessé au dos en salle de musculation : « Je n’en ai pas parlé, parce que je voulais rester positif, mais c’était quand même assez intense. J’ai été chanceux parce que c’était une blessure en extension. En position de patinage, donc replié, je me sentais assez bien. Mon dos était peut-être à 95 %. Je me disais : pas besoin d’être parfait, tant que je suis bien la journée de la course, ça va être correct. »

Contre toute attente ou presque, il a donc remporté l’argent sur sa distance la plus faible. « C’est clair que je voulais gagner des médailles cette année. Tu ne veux pas sortir des Olympiques sans en gagner. Cela dit, je n’en avais pas jusque-là et j’étais parfaitement heureux. »

Je ne pense pas que je suis plus heureux aujourd’hui. En fait, j’en suis certain.

Laurent Dubreuil

Quelques jours plus tard, Dubreuil avait déjà les yeux tournés vers les Championnats du monde de sprint en Norvège. À mi-chemin de la compétition, il dominait le classement, persuadé d’être couronné le lendemain. C’était avant qu’un test positif à la COVID-19 ne le cloue à sa chambre d’hôtel.

Cette pilule a été encore plus difficile à avaler que sa quatrième place aux Jeux. « On m’a enlevé ma chance. Même si l’évènement était moins gros, c’était plus dur à accepter. »

Il restait la Coupe du monde finale aux Pays-Bas, disputée une semaine plus tard. Confiné à sa chambre pendant quatre jours en Norvège, il a dormi, joué à des jeux vidéo et mangé du chocolat, à la surprise totale des journalistes néerlandais. Il ne s’est pas plus entraîné les quatre jours suivants où il a été autorisé à sortir. À tort ou à raison, il souhaitait donner le plus de chances possible à son corps de se débarrasser d’un virus qui ne l’affectait pas vraiment.

Dubreuil n’a reçu le feu vert que la veille de sa course à Heerenveen. Arrivé par avion le jour même, il est débarqué au Thialf une heure et demie avant son départ au 500 m. Il a terminé deuxième, son neuvième podium en neuf départs. Sa famille était venue le rejoindre et il a pu faire un tour d’honneur avec Rose dans les bras, le plus beau souvenir de sa carrière.

Pour un athlète qui a pour principe de ne pas s’emporter quand ça va bien et de ne pas s’effondrer quand ça va mal, les deux derniers mois ont été tout un défi.

C’était comme impossible d’éviter les hauts et les bas. Mentalement, ça a été dur. Je pense que j’ai besoin d’une plus longue pause que d’habitude.

Laurent Dubreuil

Le Néerlandais Michel Mulder et le Norvégien Havard Holmefjord Lorentzen, les deux champions qui ont averti Dubreuil, ont vécu de dramatiques baisses de régime dans les années qui ont suivi la conquête de leur titre olympique au 500 m.

Dubreuil ne craint pas de subir un tel déclin. « Je serais vraiment surpris que cette médaille nuise au reste de ma carrière. Je pense simplement que ça va me libérer un peu. J’ai juste hâte de faire des courses la saison prochaine. »

En rafale

Une vie de rêve

Laurent Dubreuil pense davantage à son prochain record personnel en flexion de jambes arrière – il a déjà soulevé une charge de 410 lb à trois reprises – qu’à ses grands objectifs suivants en patinage de vitesse. Depuis quelques années, l’amélioration quotidienne est son mantra. « J’aime vraiment ce que je fais et je ne le vois pas comme un travail ou quelque chose de pénible. Il y a des entraînements que j’aime moins et je dois me crinquer un peu plus. Mais au final, je vis une vie de rêve. Ce n’est pas difficile de faire ce que je fais. C’est dans mes cordes et mes intérêts. Je suis simplement chanceux de pouvoir faire ça. »

Jusqu’en 2030 ?

À moins d’un imprévu, Dubreuil se rendra jusqu’aux Jeux olympiques de 2026 à Milan et Cortina. Il ne ferme pas la porte à 2030. Il aurait alors 37 ans, l’âge de Charles Hamelin, qui s’est retiré en pleine gloire dimanche. Cela dit, rares sont les sprinteurs qui ont pu s’imposer passé 34 ans. L’athlète de Lévis pose trois conditions à la poursuite de sa carrière : l’amour de son sport (« la plus importante »), la capacité d’être performant, et donc de pouvoir en vivre, et la conciliation sport-famille. « Si on a trois enfants, que c’est trop pour Andréanne et que je ne suis plus capable de bien gérer ça, ce serait peut-être le moment de la retraite. »

Le plus beau patineur du Canadien ?

Grand amateur de sport, Dubreuil a eu droit à une petite trilogie ces derniers jours. Invité par les Blue Jays de Toronto pour le match d’ouverture le week-end dernier, il a été présenté à la foule sur le terrain en compagnie d’une douzaine de médaillés olympiques et paralympiques de Pékin. La veille, il avait assisté à un match des Raptors avec un ami. Lundi soir, son agent l’a invité à suivre le match Canadien-Jets dans une loge au Centre Bell. Le patineur qui l’a le plus impressionné ? Cole Caufield. « Tu sens l’explosivité, l’accélération. Il est léger et accélère vraiment bien. Tout part de sa vitesse, et les défenseurs ont l’air stressés dès qu’il prend la rondelle. »