Moins de quatre ans après sa conversion au ski acrobatique, l’ex-gymnaste Marion Thénault figure déjà parmi les meilleures au monde en saut. Elle s’annonce comme une prétendante aux Jeux de Pékin.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Marion Thénault avait 13 ou 14 ans quand elle a compris qu’elle n’irait pas aux Jeux olympiques en gymnastique. Rien de dramatique, une simple constatation.

Elle n’avait qu’une envie : poursuivre son cheminement pour voir jusqu’où il la mènerait. « Mon but, c’était d’atteindre mon plein potentiel. »

Cette prise de conscience a coïncidé avec l’arrivée d’un entraîneur marquant dans son programme sport-études à Sherbrooke. David Altmeyer lui a inculqué les valeurs du sport de haut niveau : rigueur, discipline, engagement.

« Il m’a dit : “Tu n’iras clairement pas aux Jeux, mais on peut faire quelque chose de bien avec toi.” »

Cette quête s’est traduite par une médaille d’or au sol, son appareil favori, aux Championnats canadiens de l’Est. « J’étais tellement contente, tellement satisfaite. C’était une belle réussite pour moi. »

À 17 ans, aux portes du niveau national et du cégep, Marion Thénault s’est demandé si elle était arrivée au bout de son parcours sportif. Une invitation au Camp des recrues RBC l’a fait bifurquer sur un chemin inattendu.

En collaboration avec le Comité olympique canadien, cette initiative vise à détecter des talents au profit des différentes fédérations sportives. Les participants se soumettent à des tests physiques sous les yeux de recruteurs.

Je n’avais aucune idée de ce que c’était. Je me posais des questions, je ne savais pas trop ce que je voulais faire l’année suivante, je me suis dit : “Je n’ai rien à perdre, je vais y aller.”

Marion Thénault

Selon ses dires, Marion Thénault n’était ni particulièrement forte ni particulièrement rapide. Ce n’est pas ce qui intéressait Rémi Bélanger, posté à la station de saut en hauteur. Entraîneur pour l’équipe canadienne de ski acrobatique, il cherchait surtout des athlètes ayant un sens acrobatique aiguisé.

Avec son bagage de gymnaste, en plus de trois années de trampoline, Thénault avait le profil de l’emploi. « Sais-tu skier ? », lui a demandé Bélanger. « Un peu, oui, avec ma famille, mais pas tant que ça. »

Bélanger ne le savait pas encore, mais il venait de tirer le gros lot. Il s’en est rendu compte quand sa recrue a débarqué pour un stage de quatre jours au Centre AcrobatX Yves Laroche de Lac-Beauport, en juin 2017.

« Après cinq minutes sur la trampoline, j’ai vu son potentiel », se souvient Bélanger, lui-même ancien trampoliniste devenu sauteur en Coupe du monde. « Ça a cliqué. En Marion, on avait une perle rare. »

Passionnée de trampoline, Thénault n’a pas eu à se faire tordre un bras. Déjà, l’ambiance autour des rampes d’eau l’avait séduite. La piscine, la musique et le soleil tranchaient avec le côté spartiate d’une salle de gymnastique.

« Tout le monde avait du fun. Ça m’a vraiment marquée. L’atmosphère était plus décontractée. »

Elle a essayé les skis sur les rampes de plastique, exécuté de premiers sauts périlleux. « Je ne me souviens pas d’un moment durant ces quatre jours-là où je me suis posé une question. C’était juste : j’ai tellement de fun, j’ai tellement tripé, oui, je veux faire ça ! »

De belles rencontres

Grâce à une bourse qui accompagnait sa sélection au Camp des recrues RBC, Thénault a pu s’installer dans les Laurentides. Elle logeait chez Sabrina Guérin, qui était coordonnatrice au développement pour Ski Acro Québec avant de passer à Freestyle Canada. Ancienne gymnaste, elle a connu une carrière de sept saisons en saut sur le circuit de la Coupe du monde.

« J’ai regardé les Jeux de 2018 dans le salon avec elle, relate Thénault. C’est une des personnes les plus gentilles que je connaisse. Elle a été une mentore pour moi. Elle a un peu inspiré ma petite carrière. »

En plus de poursuivre des leçons de trampoline avec elle, Bélanger lui a affecté un entraîneur de ski. « En gym, tout est bien droit, fait-il remarquer. Marion était vraiment tendue. Il était primordial qu’elle apprenne à skier et à être un peu plus chill, plus relaxe sur la neige. »

Francis Leblanc, spécialiste de descente acrobatique (slopestyle), a donc reçu le mandat. Certains soirs de semaine, Thénault s’est amusée avec lui sur les pentes du mont Gabriel.

« Il était vraiment cool. L’attitude d’une gymnaste et celle d’un skieur slopestyle, ce n’est pas tout à fait la même chose ! C’était quand même une espérience intéressante, assez drôle. »

Bélanger a découvert une athlète très autonome et animée d’une « éthique de travail exceptionnelle », issue de la gymnastique. Après six mois, ils ont convenu d’un plan qui la mènerait jusqu’aux Jeux olympiques de Pékin, en 2022. « On ne l’a pas crié sur les toits parce qu’on serait un peu passés pour fous ! », s’amuse le coach.

Avant même d’avoir disputé sa première compétition, Thénault était prête à embarquer. Elle s’est d’abord fait les dents sur le circuit de développement Nor-Am, où elle a remporté le titre de la saison 2020.

A-t-elle eu peur à ses premiers sauts sur la neige ? Pas vraiment. « Honnêtement, j’en ai besoin, je pense. Oui, ça peut faire peur, mais je veux avoir peur. J’adore ça ! »

À sa deuxième année, elle exécutait déjà de doubles sauts périlleux – du jamais vu, aux dires de Bélanger. Elle réussit maintenant le double saut avec trois vrilles, le plus difficile avant le triple, qu’elle souhaite maîtriser d’ici 2026.

Les Olympiques en vue

Pour sa première saison en Coupe du monde, Thénault ne visait rien de moins qu’un podium, une place parmi les 10 premières au classement cumulatif et une qualification olympique. « J’ai des objectifs quand même assez élevés. Je suis quelqu’un d’assez ambitieux dans la vie. »

En janvier, l’athlète de 20 ans a coché le premier en terminant troisième à la Coupe du monde de Moscou. Sixième aux Championnats du monde d’Almaty, elle a conclu la campagne avec une première victoire en Coupe du monde au même endroit, le 13 mars. « Honnêtement, c’était assez incroyable. J’ai pleuré sur le coup. »

PHOTO PAVEL MIKHEYEV, REUTERS

Marion Thénault montre la médaille de sa première victoire sur le circuit de la Coupe du monde.

Sa régularité au fil de l’hiver – quatre super finales (top 6) en sept départs – lui a valu le troisième rang au classement final et le titre de recrue de l’année, comme sa mentore Sabrina Guérin, en 2008.

Bélanger note le contexte difficile de cette saison particulière, au cours de laquelle les athlètes ont passé deux mois loin de chez eux à cause de la quarantaine obligatoire au Canada. Thénault a su s’adapter à des endroits différents et à des conditions changeantes, un défi pour une gymnaste habituée à des lieux de compétition pratiquement identiques.

Ses deux podiums lui assurent une nomination provisoire dans l’équipe olympique de Pékin, lui a souligné son nouvel entraîneur, Jeff Bean, après son succès au Kazakhstan.

« Je ne le réalise pas vraiment. Je vais y croire quand je vais être aux Jeux, je pense ! C’était quand même mon objectif. C’est un sentiment d’accomplissement, mais pas de surprise. »

Après 14 années de gymnastique, Marion Thénault touche donc à son rêve dans une autre discipline. À ses yeux, ce n’est que la continuité de son cheminement athlétique.

« C’est bien de viser les Jeux, c’est une très belle source de motivation. Mais ce qui est important, c’est ton parcours. Je connais des athlètes incroyables en ski acrobatique qui ne sont jamais allés aux Jeux. Est-ce que ça fait d’eux de moins bons athlètes ? Je ne pense pas. Ce que tu apprends, les hauts et les bas, la personne que tu deviens, c’est vraiment plus important à mes yeux. »