Kim Boutin venait de réitérer sa volonté d’être aux Jeux olympiques de Pékin l’an prochain.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

« Une médaille d’or ? », a lâché un journaliste, comme une façon de relancer la discussion.

« Une médaille d’or ? », a réagi la patineuse de vitesse de 26 ans, un peu promptement. « On verra bien, mais c’est ce que je vise ! »

Elle a enchaîné en rappelant un cheminement amorcé en 2019, au cours duquel elle s’est donné le droit de vouloir gagner et de le clamer haut et fort. Un peu comme la patineuse artistique Joannie Rochette avant sa première médaille d’argent aux Mondiaux de Los Angeles, en 2009.

Une telle affirmation n’est pas si banale, même de la part d’une triple médaillée olympique, vice-championne au 1000 m. Elle a survolé la saison 2019-2020, remportant toutes ses courses au 500 m et établissant un record mondial sur la distance.

Malgré les bons résultats, ce parcours a été usant pour une athlète qui s’est souvent remise en question, qui n’a jamais patiné ou joué au soccer à un haut niveau sans s’interroger sur ses motivations et son bien-être physique et mental.

« Dans la dernière année, j’ai réalisé de beaux succès dont je suis fière », a souligné Boutin lors d’une téléconférence visant à expliquer les raisons de son absence aux Championnats du monde de courte piste de Dordrecht, aux Pays-Bas, le mois prochain.

« Le cheminement pour y arriver a demandé beaucoup d’efforts. Pour les prochains Jeux, c’est différent. C’est une autre approche. C’est comment je veux performer à ces Jeux-là, sachant que je suis attendue. »

Être attendu. Le skieur Jean-Luc Brassard l’a vécu de 1994 à 1998 alors qu’il était champion olympique des bosses. « Rapporte l’or ! », se faisait-il répéter à tour de bras.

« Pour le commun des mortels, c’est difficile de comprendre pourquoi c’est si dur, racontait-il cette semaine dans le cadre d’une entrevue sur un autre sujet. Mais c’est une accumulation de petites choses pendant quatre ans qui vient te mettre 2000 tonnes de pression sur les épaules. Ce n’est pas facile. »

« De l’incertitude pendant un bon bout »

Il faut donc essayer de se placer un peu dans les patins de Kim Boutin pour mieux juger sa récente décision.

Comme tout le monde, sa vie a été bousculée par la pandémie.

Quand le nouveau coronavirus s’est répandu partout sur la planète, elle venait de renoncer à la dernière étape de la Coupe du monde afin de mieux se préparer pour les Championnats du monde. Prévue à Séoul, cette compétition devait marquer son retour aussi attendu en Corée du Sud après les menaces dont elle avait été victime aux Jeux olympiques de PyeongChang suivant la disqualification d’une patineuse locale.

L’annulation des Mondiaux a donc été un premier coup à absorber. Un mois plus tard, Frédéric Blackburn, l’entraîneur qui l’avait menée vers ces trois podiums olympiques, a disparu de la circulation sans préavis.

On apprendra à l’automne qu’il avait été l’objet d’une enquête indépendante à la suite d’une plainte d’une athlète pour harcèlement psychologique. Il a quitté la fédération à sa conclusion, sans qu’il soit blâmé de façon formelle. Il dirige maintenant l’équipe italienne.

« J’ai connu énormément de succès avec Fred, c’est sûr et certain que ça m’a atteinte », a admis Boutin, qui s’exprimait pour la première fois sur le sujet.

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Kim Boutin

« Ma relation avec Fred a toujours quand même bien été », a-t-elle ajouté un peu plus tard.

« C’est une personne que j’aime bien. Le fait de se séparer d’un entraîneur avec qui tu as connu du succès – et j’ai encore de grands objectifs de performance –, ce sont des inquiétudes certaines. Parce que je ne savais pas nécessairement où je m’en allais avec le reste de ma saison. Ç’a été de l’incertitude pendant un bon bout qui m’a certainement atteinte. »

Avec le reste du groupe féminin, elle a cependant développé de bons liens avec Sébastien Cros, qu’elle connaissait déjà bien et qui est maintenant entraîneur-chef de toute l’équipe canadienne, avec Marc Gagnon pour adjoint, un allié de longue date de Boutin.

« Ça va super bien avec Seb. On est souvent en communication. J’adore sa façon de penser, de peaufiner nos entraînements, mais dans le plaisir. Je m’assure vraiment d’être dans un bon état d’esprit pour reprendre l’entraînement et de travailler vers ça avec lui. »

N’empêche, pendant six mois, elle n’a pas su qui serait son coach pour la saison à venir aux Jeux de Pékin.

L’automne dernier, avant que la situation de Blackburn soit connue, elle avait déjà fait part d’une baisse de motivation dans une entrevue avec La Presse.

L’espoir d’une relance en janvier l’aidait à garder le cap. En octobre, le centre national de l’aréna Maurice-Richard a fermé au début du deuxième confinement. Avec ses coéquipiers, elle s’est discrètement rendue à Halifax pour un stage d’entraînement de trois semaines. Un peu avant la fin, la fédération internationale a annoncé l’annulation de deux étapes de la Coupe du monde programmées en Allemagne en février.

Je carbure aux compétitions, je carbure à ces évènements-là.

Kim Boutin

À son retour à Montréal, elle s’est infligé une légère commotion en chutant à l’entraînement. Après cet autre coup d’arrêt, il est devenu de plus en plus logique de rayer les Mondiaux de Dordrecht de son agenda du 5 au 7 mars.

« C’est même plutôt moi qui penchais pour cette option, a révélé Cros mardi après-midi. J’ai rassuré Kim sur le fait que cette compétition, ce n’est pas là-dessus que sa performance aux Jeux va se jouer. Vraiment pas. Ce n’est pas un enjeu particulier. On sait très bien que si Kim est en pleine possession de ses moyens, ce ne sera pas un problème de se préparer comme il faut. »

L’absence annoncée de la Corée du Sud et du Japon – et potentiellement de la Chine – est un autre facteur qui a pesé dans la balance.

Pas de retraite

Les pauses ont déjà souri à la Québécoise. Éprouvée par des maux de dos, elle s’était arrêtée six mois en 2016.

Boutin a été très claire : elle n’envisage pas la retraite. Ses yeux sont résolument tournés vers les Jeux de Pékin. Elle retournera sur la glace avec le reste de l’équipe au mois d’avril, pour des sélections toujours prévues à la fin d’août.

Après les Jeux de PyeongChang, qu’elle a vécus dans une espèce de brouillard, elle a la ferme intention d’aborder Pékin 2022 « les yeux grands ouverts ».

« Le patin m’a toujours permis de me connaître davantage. Les questionnements que ce sport m’a amenés ont toujours été payants. Je suis très, très sensible. J’écoute énormément mes feelings. Ce qui me reste à atteindre, c’est de pratiquer ce sport-là en sachant que je suis attendue, que j’ai envie de performer et de gagner. Mais en trouvant un équilibre dans ce monde-là de performance. »

Si une médaille d’or l’attend au bout, elle en sera ravie.

Une jeune à suivre

Kim Boutin en a fait une garantie : les Championnats du monde de Dordrecht « ne seront pas plates ! » À suivre, Florence Brunelle, 17 ans, qui sera l’une des deux Canadiennes à l’œuvre dans les distances individuelles. « C’est une jeune qui déborde d’énergie, de créativité. Elle est très assidue dans ce qu’elle fait. Ses objectifs sont très clairs. Mettons qu’elle chauffe les fesses de Kim Boutin en maudit ! C’est le fun à voir. »