Le Petit Robert, définition de résilience : « Capacité à vivre, à se développer, en surmontant les chocs traumatiques, l’adversité ».

Frédérick Duchesneau Frédérick Duchesneau
La Presse

Le mot, à la mode, est souvent galvaudé. Dans le cas de Patrick Farias, au contraire, il est projeté à un autre niveau.

Âgé de 26 ans, Farias lorgne les Jeux olympiques depuis deux décennies déjà. En regardant les Jeux de Sydney, en 2000, il est tombé amoureux de la gymnastique artistique. Particulièrement en observant Kyle Shewfelt, qui deviendra à Athènes, quatre ans plus tard, le premier Canadien à remporter l’or dans cette discipline.

Jeune, Patrick pratique le soccer. Au secondaire, la gymnastique et le football, malgré sa petite taille pour ce dernier.

« J’étais un peu fou parce que je voulais montrer que j’étais quand même fort. J’ai sans doute eu des commotions cérébrales », raconte-t-il.

En cours d’adolescence, il décide de se consacrer exclusivement à la gymnastique afin de maximiser ses chances d’atteindre les Jeux olympiques.

Deux jours après son 18e anniversaire, les membres du club se rassemblent pour le plaisir. Les gymnastes s’amusent, font des flips. Puis, le party prend fin abruptement.

Farias exécute un saut et l’arrière de son cou retombe sur le genou d’un coéquipier.

Au début, j’ai perdu la vue. Je me rappelle que sur le moment, je répétais : ‟Je ne peux plus voir.”

Patrick Farias

En attendant les secours, on tente de le calmer et on s’assure qu’il demeure étendu sans bouger. Après une vingtaine de minutes, sa vue revient progressivement.

« J’ai recommencé à voir des couleurs. Je me souviens des shorts de mon ami », relate-t-il.

Un soulagement. Mais le gymnaste n’est pas au bout de ses peines. Deux ans de réadaptation suivront.

L’autographe

À l’hôpital, il apprend que son cou, étonnamment, a plutôt bien absorbé l’impact. Des vertèbres déplacées — luxations, en langage médical —, la C2 étant la plus touchée, mais une seule petite fracture, sans grandes conséquences.

Sa tête, par contre, a subi un grave traumatisme. Les traces laissées par la commotion cérébrale causée par le choc sont importantes.

Il fréquentera donc l’Hôpital juif de réadaptation de Laval pendant deux ans, à raison de quatre rendez-vous par semaine. Physiothérapie, psychothérapie et, surtout, réadaptation cérébrale. Patrick peut marcher, mais au moindre effort, il souffre de problèmes d’équilibre et d’étourdissements. Sans compter les pertes de mémoire.

Au départ, il continue malgré cela de croire en son rêve olympique.

« Même avec le collet cervical, dans le lit, je disais au coach que j’allais revenir ! »

Le moment venu, le corps médical lui fait entendre raison.

Quand ç’a été fini, les médecins m’ont dit : ‟Tu as fait une récupération miracle, mais la gymnastique, c’est terminé. Sors-toi ça de la tête”.

Patrick Farias

De toute façon, après deux ans d’inactivité, il n’aurait jamais pu reprendre le temps perdu, avoue-t-il. Et, évidemment, le danger était trop grand.

Mais avant de mettre les pieds hors de l’hôpital pour la dernière fois, Patrick se montre bien clair sur ses intentions.

En signant les documents qui officialisent la fin de sa réadaptation, il lance au DMiljours, de qui il était le plus proche : « Garde ça, c’est un autographe pour le futur. »

Direction McGill

On est en juin, à l’été de ses 20 ans.

Au moment de l’accident, Patrick visait la NCAA en gymnastique, projet qui se présentait plutôt bien, évalue-t-il. Pour cette raison, il ne comptait postuler dans aucune université canadienne, ce à quoi il doit maintenant remédier en vitesse.

Il fait in extremis une demande d’admission à l’Université McGill, en biologie, et est accepté. Il est aujourd’hui spécialisé en étude des poissons, avec un intérêt marqué pour les requins, dont il connaît bien chacune des espèces.

« La première chose que j’ai faite, après avoir été accepté, a été de googler pour trouver tous les sports compétitifs à McGill et envoyer un courriel aux coachs. »

Ceux des disciplines qui ne semblaient pas causer trop de soucis potentiels pour sa tête.

Il se présente en détaillant son parcours. Évidemment, en cachant son accident et son état de santé.

Sa période d’inactivité ? Il laisse aux entraîneurs le soin de spéculer sur les raisons et espère ne pas être interrogé à ce propos…

« Donc, j’envoie ça à l’athlétisme, la natation, le baseball, l’aviron… Tous des sports que je n’ai jamais faits de ma vie ! lance-t-il. J’étais juste désespéré de retourner dans le sport. Et je voulais toujours aller aux Jeux olympiques. »

À sa grande surprise, tous les coachs donnent suite à son message, impressionnés par son curriculum sportif, et lui proposent des essais.

Mais il n’a rien fait depuis deux ans. Il doit se remettre en forme sur-le-champ.

Patrick renoue donc avec l’entraînement en courant autour de chez lui, sur des terrains de soccer, il fait des sprints. Il utilise aussi le matériel des parcs municipaux.

« Je faisais des chin ups dans les modules. Ça devait être bizarre quand il y avait des enfants à côté ! »

L’équipe d’athlétisme se montre particulièrement intéressée en raison de son passé de gymnaste. La suite ne s’invente pas. On lui demande d’essayer… le saut à la perche.

« Je me suis dit : ‟Ah non, ce n’est pas bon pour la tête, ça !” Mais c’était mon occasion, alors j’ai dit oui. »

Il apprend la technique pour courir avec la perche, mais rapidement, l’entraîneur le sent hésitant. Patrick n’a pas le choix. Il décide de lui dire la vérité.

On le dirige donc vers les instances médicales de l’université afin qu’il y subisse les examens nécessaires à son acceptation dans l’équipe. Sur place, malencontreux hasard, la Dre Baylis… celle-là même qui l’avait envoyé en réadaptation après son accident.

À la médecin qui lui demande la raison de sa présence devant elle, Patrick répond qu’il fait partie de l’équipe d’athlétisme.

« Non, c’est moi qui décide ça ! lui rétorque-t-elle du tac au tac. Tu ne me dis pas que tu fais le saut à la perche, au moins ? »

Trop peu, trop tard

Ce jour-là, Patrick sortira du bureau avec un seul feu vert : le sprint. Et, pour le moment du moins, que des entraînements. Compétitions interdites.

L’été suivant, il s’entraîne à fond puis, à la rentrée, se présente à l’examen médical avec des performances respectables. Surtout, sans symptômes reliés à sa condition cérébrale. Il insiste pour pouvoir faire des compétitions.

« Tu ne vas jamais arrêter, n’est-ce pas ? lui demande la médecin.

— Non. »

Il obtient gain de cause contre une promesse de ne faire que du sprint.

Patrick réussit son pari. Il est accepté dans l’équipe et court les distances de 60 à 600 m. Ses préférées : les 100 et 200 m.

Il s’accroche à son objectif olympique. Mais les championnats canadiens le feront déchanter.

« J’ai vu l’écart entre moi et Aaron Brown, Andre De Grasse, les gars qui sont sur l’équipe nationale. Et j’ai réalisé que j’avais commencé le sprint trop tard », explique-t-il.

Son meilleur temps au 100 m : 11,19 s.

Fast, Farias. Mais pas assez.

Autre sport, autre tuile

Patrick se tourne alors vers un camp des recrues RBC, « série d’évènements régionaux d’évaluation conçus pour aider les sports partenaires à découvrir des athlètes au potentiel olympique », lit-on sur leur site.

Il se tire bien d’affaire et est repéré par la recruteuse de Bobsleigh & Skeleton Canada, qui lui demande s’il serait intéressé par la seconde de ces deux disciplines.

Même réflexion qu’avec le saut à la perche : « Encore la tête en premier… » Et même réponse : « Absolument. »

Il apprend les rudiments du sport puis, un an plus tard, son diplôme universitaire en poche, rejoint les quartiers généraux de l’élite nationale, à Calgary.

Aux tests de standards physiques menés dans le cadre des sélections nationales pour la saison 2019-2020, Farias est désavantagé par sa taille (5 pi 8 po) et son poids, qui comptent pour 25 % des points.

Seule la quatrième et dernière place disponible au sein de l’équipe nationale de « développement » est attribuée en fonction des performances en piste.

Patrick Farias

  • Patrick Farias a appris les rudiments du skeleton et rêve de participer aux Jeux olympiques.

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Patrick Farias a appris les rudiments du skeleton et rêve de participer aux Jeux olympiques.

  • Patrick Farias a appris les rudiments du skeleton et rêve de participer aux Jeux olympiques.

    PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

    Patrick Farias a appris les rudiments du skeleton et rêve de participer aux Jeux olympiques.

  • Patrick Farias a appris les rudiments du skeleton et rêve de participer aux Jeux olympiques.

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    Patrick Farias a appris les rudiments du skeleton et rêve de participer aux Jeux olympiques.

  • Patrick Farias a appris les rudiments du skeleton et rêve de participer aux Jeux olympiques.

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    Patrick Farias a appris les rudiments du skeleton et rêve de participer aux Jeux olympiques.

  • Patrick Farias a appris les rudiments du skeleton et rêve de participer aux Jeux olympiques.

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    Patrick Farias a appris les rudiments du skeleton et rêve de participer aux Jeux olympiques.

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Et qui s’en empare ?

« J’avais réussi, laisse tomber Patrick. Toute ma vie, j’ai voulu représenter le Canada. Après la gymnastique, la réhabilitation, le sprint… J’avais recommencé à zéro avec le skeleton et j’y étais enfin. »

Puis, arrive sa première compétition, en novembre.

Après les rondes préliminaires, il est l’un des deux seuls Canadiens à atteindre la finale. Au sprint du départ, en poussant son skeleton — aussi appelé « sled » —, le mauvais sort le frappe à nouveau. Il se disloque l’épaule droite.

« Je me suis dit : ‟Non, tu me niaises ? Après tout ça, je ne vais pas arrêter là, à ma première compétition. Impossible.” »

Et il poursuit sa descente avec l’intention de garder son bras sous lui. Mais celui-ci bloque à 90 degrés de son corps et il ne parvient pas à le bouger.

Résultat, son bras traîne sur la glace pendant la descente, le ralentissant et le déséquilibrant. En douleur, il utilise son pied opposé pour tenter de garder le contrôle. Après quatre courbes, il dérape, à 90 km/h, et glisse jusqu’à la courbe no 6.

« Tout le monde s’est dit : ‟Oh my gosh, sa tête !” »

La tête va bien. L’épaule, elle, est un champ de mines.

À l’hôpital, on remet tout en place, mais une intervention chirurgicale sera nécessaire, lui dit-on. Sa réponse : hors de question. Seulement après le calendrier international.

Chaque jour, jusqu’à la fin de la saison, il doit se replacer l’épaule. « Des fois, à la ligne de départ, simplement mettre et ajuster mon casque, ça la faisait sortir. »

Par la force des choses, il doit aussi apprendre à courir et embarquer sur l’engin à l’opposé de son côté naturel.

Sans surprise, ses départs sont lents et, conséquemment, ses résultats, décevants.

Dès la saison terminée, en février, il passe sous le bistouri. Un mois avant le début de la pandémie. Il a désormais cinq vis dans l’épaule.

Le jour de notre entrevue, il s’astreignait à un dernier entraînement de remise en forme, à Waterloo, sur les 130 m de piste construits par l’ancien bobeur olympique Yannik Morin.

Regardez une descente de Patrick Farias à Waterloo

Le lendemain, il allait s’envoler pour Calgary, de retour avec l’équipe nationale.

La blessure a considérablement amoindri ses chances de prendre part aux Jeux de Pékin en 2022. Mission impossible ? Non. Ce serait toutefois surprenant.

Mais pour ceux de 2026, à Milan et Cortina d’Ampezzo, ne misez pas contre lui.