(Montréal) « Il faut que je me tasse pour les boys… » Même avec le souffle coupé, Mikaël Kingsbury n’avait pas l’intention de traîner dans la piste où il venait de culbuter et de heurter une bosse à l’atterrissage d’un saut, dimanche dernier, en Finlande.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Il sentait que l’impact avait été violent, mais il s’est quand même rendu au bas de la pente sur ses skis. Il a dit à son entraîneur Michel Hamelin que s’il devait manquer l’épreuve de Coupe du monde de Ruka, samedi, il serait assurément prêt pour les Championnats du monde en février.

« Tout de suite, il avait des objectifs, a relaté Hamelin jeudi. Il est toujours positif. »

Deux heures plus tôt, l’agente de Kingsbury avait annoncé que son client s’était fracturé deux vertèbres dorsales lors de cet accident à l’entraînement en Finlande.

Son saut était parfait, peut-être un peu haut pour la zone d’atterrissage disponible, mais il est arrivé « dans les bottes », dixit Hamelin, qui filmait la scène comme d’habitude.

En téléconférence, Kingsbury a parlé d’un « punch front » qui l’a propulsé quatre bosses plus loin. L’athlète de 28 ans s’est protégé en rentrant la tête et en effectuant un demi-saut périlleux. Mais son dos a pris tout le choc.

J’ai généré beaucoup de vitesse et ça m’a arrêté bien sec sur une bosse. J’ai perdu le souffle pendant quelques minutes.

Mikaël Kingsbury

Évalué à la station par le médecin de la Coupe du monde, il n’a attendu qu’au lendemain pour passer des radiographies et une imagerie. « Ça faisait quand même très mal, mais à ce moment-là, je ne me doutais vraiment pas que c’était une fracture. Ce ne sont que mes muscles du dos qui étaient vraiment, vraiment raides. »

Mais à l’hôpital de Kuusamo, les radios étaient claires : deux fractures nettes des vertèbres T4 et T5, situées environ entre les deux omoplates. « Le poil m’a dressé », a admis Kingsbury, sachant qu’il avait évité une blessure potentiellement beaucoup plus grave.

N’empêche, la convalescence de quatre et à six semaines l’empêchera de lancer sa campagne comme prévu sur une piste qu’il aime tant et où il a signé 8 de ses 63 victoires sur le circuit.

C’est ça pour moi qui est plus difficile que la blessure. Ruka, c’est pas mal mon évènement préféré depuis longtemps. C’est là que je donne le ton à ma saison.

Mikaël Kingsbury

Cette absence sera la première du skieur de Deux-Montagnes après 107 départs consécutifs en Coupe du monde, une série ahurissante dans un sport à fort impact comme le ski acrobatique. Durant cette séquence amorcée en mars 2010, il est monté 91 fois sur le podium.

Sa première blessure

« C’est plate parce que c’est une blessure un peu stupide, a noté le champion olympique. Un mètre plus loin, un mètre plus court, ce sont vraiment les circonstances qui font que j’ai cette blessure-là. J’essaie de regarder le côté positif. Je n’ai jamais eu de blessures de ma vie. Je peux sortir de là meilleur. Plusieurs athlètes exceptionnels ont dû faire face à des blessures similaires ou plus graves. Je peux juste apprendre sur moi. »

Kingsbury a mis deux jours à rentrer de Finlande. Hamelin a gardé ses bagages et son équipement pour lui éviter de trop forcer. L’équipe canadienne lui a trouvé des billets en première classe pour un peu plus de confort.

Présentement, c’est un peu comme si j’avais un couteau dans le dos.

Mikaël Kingsbury

« Tout ce qui est rotation, ces mouvements-là, c’est encore assez douloureux. C’est une douleur vraiment aiguë, » explique Kingsbury, qui s’est placé en quarantaine au chalet familial de Saint-Sauveur.

Le meilleur spécialiste de bosses de l’histoire pense avoir évité le pire grâce à sa condition physique exceptionnelle, dont il prend un soin jaloux depuis sa médaille d’or à PyeongChang en 2018. « Tu crées ta propre chance », a-t-il noté.

Retour possible à Calgary fin janvier

En plus de Ruka, il ratera donc les deux épreuves d’Idre Fjäll, en Suède, les 12 et 13 décembre (simple et parallèle).

Si tout se passe bien durant sa rééducation, il croit être en mesure de renouer avec la compétition pour les deux courses prévues à Calgary à la fin janvier, dont l’une remplace celle de Mont-Tremblant.

« Ça semble réaliste, mais si j’y suis, c’est parce que je vais être capable de skier à 100 %. Même à 80 %, pour moi, ça ne donne rien. Je vais revenir quand je vais être capable. »

Sans en faire un absolu, Kingsbury refuse de faire une croix sur un 10e globe de cristal consécutif, couronnement du classement de la saison. « On ne sait pas combien il y aura de courses après Noël. Il y a des années où j’avais le globe en poche avec encore trois évènements au calendrier. C’est donc faisable, mais je n’ai pas besoin de me mettre cette pression. »

Sa principale crainte est que la guérison ne se passe pas comme prévu. Tous les avis médicaux reçus sont cependant très encourageants. Les fractures de deux apophyses épineuses, soit la petite protubérance sur les vertèbres, sont franches et n’ont pas provoqué de déplacements. Leur fusion se fera avec le temps.

Tout le monde m’a dit que si j’avais quelque chose à me casser dans la colonne, c’est exactement à cet endroit-là. Ce sont de bonnes nouvelles. J’ai confiance que ça va bien se passer.

Mikaël Kingsbury

Kingsbury a déjà reçu le feu vert pour commencer le simulateur de route, sur lequel il compte monter tout doucement dès vendredi. Pour l’heure, son préparateur Scott Livingston fera le suivi par vidéo.

Un défi nouveau et différent

« J’ai eu beaucoup de défis dans ma carrière, que ce soit aux Jeux olympiques, aux championnats du monde, les globes de cristal, a souligné le lauréat du trophée Lou Marsh en 2018. Celui-là en est un nouveau auquel je devrai faire face. J’ai hâte de l’entamer. »

Se disant « en paix » quatre jours après l’accident, Kingsbury s’attend à se sentir « un peu bizarre » quand il regardera l’épreuve samedi matin sur son écran.

« Oui, Mik, c’est un performant, a rappelé son entraîneur Hamelin. Mais c’est un passionné au fond de son cœur. Quand il skie dans les bosses, c’est encore un enfant. »

D’ici son retour, l’entraîneur espère que les « boys » comme Laurent Dumais, Kerrian Chunlaud, Brenden Kelly et les autres profiteront du moment pour briller à leur tour.