(Arlington, Texas) Un par un, les joueurs du Canada ont quitté leur vestiaire. Certains bras dessus, bras dessous. D’autres avec des canettes de bière froide en main.

Ismaël Koné, qui a marqué le but gagnant du Canada en tirs de barrage lors de la victoire en quarts de finale de la Copa América face au Venezuela, vendredi, transportait un haut-parleur au-dessus de sa tête qui crachait de la musique hip-hop lorsqu’il a défilé devant des douzaines de journalistes vénézuéliens stupéfaits.

Vous ne pouviez pas vous méprendre sur l’étrange et nouveau sentiment que cela représentait.

Moins de deux ans auparavant, le Canada avait été éliminé par la Croatie dès son deuxième match de la Coupe du monde 2022, au Qatar. L’équipe croate avait débarqué dans la zone mixte, où les journalistes attendent pour pouvoir parler aux joueurs après les matchs, en faisant retentir de la musique avec un haut-parleur afin de rappeler à tous quelle équipe était victorieuse.

Ainsi, alors que Koné et ses coéquipiers dansaient avec style, ce sentiment que le Canada recherchait depuis longtemps était clair : une fierté et une joie débridées et méritées.

Pendant des années, cette équipe canadienne avait été définie par des promesses. Ses joueurs sont riches en talent, mais démunis en expérience. Leur plus grande victoire était survenue en CONCACAF. Mais hors de cette région, et même lors des rondes d’élimination à l’intérieur de cette région, le Canada a trébuché. Les Canadiens allaient apprendre à la dure, avec des chansons pop croates dans la tête.

Désormais, avec une victoire signature, le Canada peut fièrement marcher au son de sa propre musique. Il est finalement devenu l’équipe qu’il voulait être depuis si longtemps.

À la Copa América, le Canada, classé 48e au monde, a perdu 2-0 contre l’Argentine (1er) – son adversaire en demi-finale –, battu le Pérou (31e) 1-0, fait match nul 0-0 avec le Chili (40e) et éliminé le Venezuela (54e) en tirs de barrage après une égalité de 1-1. C’était la première victoire du Canada lors de tirs de penalty depuis son gain face à la Martinique il y a une génération, lors des quarts de finale de la Gold Cup de 2002 à Miami.

L’histoire des aventures du Canada en Amérique centrale s’est généralement terminée de la même façon : en retournant à la maison la queue entre les jambes. La défaite brouillonne et écrasante de 8-1 au Honduras en 2012, alors que le pays n’avait besoin que d’un verdict nul pour avancer à la ronde finale de qualifications pour la Coupe du monde, était la norme, pas l’exception.

Mais cette fois, le Canada ne s’est pas étiolé sous le bruit. Fini les moments d’apprentissage. Après des années de déception, la victoire contre le Venezuela a démontré que les Canadiens ont acquis le genre de force mentale qu’il faut avoir pour gagner en championnat.

« Ça prend toutes ces autres expériences, ces matchs en Coupe du monde qu’on perd, pour se rendre ici », a dit le milieu de terrain Jonathan Osorio.

PHOTO JEROME MIRON, ARCHIVES USA TODAY SPORTS

José Salomón Rondón et Jonathan Osorio

Ce que le Canada a traversé pendant des années a été nécessaire pour son évolution. Pendant des générations, un manque d’intérêt a englouti cette équipe, né en grande partie d’une absence de résultats et de la domination du hockey en tant que l’un des sports nationaux du pays. La visite à la Coupe du monde de 1986, la première du Canada, relève davantage du mirage que du souvenir dans l’esprit des Canadiens. Maintenant, ils accueilleront une Coupe du monde chez eux dans moins de deux ans.

Ici, il faut séparer l’équipe masculine et l’équipe féminine. Cette dernière a vécu le genre de succès – incluant une médaille d’or olympique en 2021 – qui a manqué à son homologue masculine.

Mais alors que l’équipe féminine était en ascension, l’équipe masculine a stagné. Le sport a gagné en popularité au cours des années 2000. Les hommes du Canada, malheureusement, n’ont pas produit d’assez bons résultats pour les rendre pertinents aux yeux d’un public plus large.

Les choses ont été différentes sous John Herdman en 2018. Il y avait une nouvelle vedette en Alphonso Davies et une culture tournée vers l’avenir que les Canadiens ont remarquée. Se qualifier pour la Coupe du monde de 2022 était un début, mais trois défaites décevantes au Qatar ont fait dire, dans les bars et les sous-sols à travers le pays, que c’était le « même vieux Canada ».

Surtout lors des tournois, à quoi sert le processus si les résultats ne viennent pas ?

Gagner en tirs de barrage dans ce qui était essentiellement un match à l’étranger – devant une foule très pro-Venezuela au Texas – pourrait être le plus grand bond du Canada vers une conversation plus large à travers le pays.

« Nous atteignons un public plus large que les seuls maniaques de football au Canada. Et c’est ce que vous voulez faire », a indiqué le défenseur Alistair Johnston. « Nous inspirons beaucoup de gens et plusieurs personnes sont vraiment à l’écoute, en se disant : ‟Wow, non seulement cette équipe se rend dans ce genre de tournois, mais elle compétitionne.” C’est quelque chose dont les gars peuvent être fiers. »

La victoire pourrait, et devrait, changer le discours autour de cette équipe.

Les Canadiens étaient sans les services de Tajon Buchanan, leur meilleur joueur à la Coupe du monde 2022, après qu’il s’est fracturé une jambe à l’entraînement, ce qui a jeté une ombre sur les chances de cette équipe. Mais plutôt que de les abattre, cela les a nourris. Quand Jacob Shaffelburg a sorti un chandail de Buchanan pour célébrer son but, la détermination du Canada a atteint de nouveaux sommets.

PHOTO CHARLY TRIBALLEAU, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Jacob Shaffelburg a sorti un chandail de Tajon Buchanan pour célébrer son but, vendredi dernier.

Le talent est certainement là. Plus d’enfants jouent au soccer qu’au hockey au Canada. Le sport est relativement peu cher et une population diversifiée peut mélanger ses racines issues de nations amoureuses du soccer aux terrains du Canada qui continuent de se développer.

Pourtant, la Première Ligue canadienne n’a été fondée qu’en 2019. Les trois équipes canadiennes de la Major League Soccer et leurs systèmes d’académie ne font qu’émerger de leur état embryonnaire.

Le talent va encore passer entre les mailles du filet.

C’est ce qui est presque arrivé à Koné, qui a grandi en jouant dans des parcs de Montréal plutôt qu’au sein d’académies organisées. Et à Shaffelburg, qui est né en Nouvelle-Écosse.

Mais la victoire spectaculaire face au Venezuela a rappelé ce que ceux qui sont profondément impliqués dans le soccer canadien disent depuis des années : le soccer au Canada ne se limite pas à Davies, et cette équipe ne se limite pas à ses vedettes.

Parce que cette équipe laisse une impression différente. Alors qu’elle n’obtenait pas de respect par le passé, elle devrait maintenant en avoir.

« Probablement pas », a répondu le nouvel entraîneur-chef Jesse Marsch losrqu’on lui a demandé si le Canada était assez respecté.

Mais ça prendra du temps. Le respect vient de plusieurs façons différentes, mais la meilleure façon d’obtenir du respect est de gagner des matchs.

Jesse Marsch, entraîneur-chef de l’équipe canadienne

« Quand vous avez ces moments, la clé est de demeurer concentrés et de saisir l’énergie autour de l’équipe. C’est ce que nous avons fait. Au sein de ce groupe, il y a eu du focus et de la concentration pour continuer. »

Même avec l’Argentine qui sera encore des demi-finales mardi soir au MetLife Stadium, à East Rutherford, au New Jersey, les Canadiens peuvent maintenant sentir qu’ils appartiennent à ce sport comme ils n’ont jamais pu le faire auparavant. Cela signifie que l’équipe nationale canadienne pourrait ne plus jamais être la même.

« Je pense que les gens doivent réaliser que ça ne se produit pas sur-le-champ, a dit Osorio. Vous devez apprendre et faire des pas en avant. Et c’est ce qu’on a fait. Et c’est pourquoi nous sommes là où nous sommes aujourd’hui. »

Cet article a été publié dans le New York Times. La demi-finale Canada-Argentine à la Copa América aura lieu ce mardi à 20 h et sera diffusée à RDS.

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