(Burlington, Vermont) C’était il y a près d’un an, le 17 juillet 2023. Le Green du Vermont jouait le dernier match de la deuxième saison de son existence. Une rencontre qui, sur le plan sportif, ne voulait pas dire grand-chose entre deux formations exclues du portrait des éliminatoires de la USL2. Et pourtant, ce soir-là, le club a vécu « l’un des moments les plus émotifs » de sa courte histoire.

Coup sur coup, l’été dernier, l’État voisin du Québec a subi l’épaisse fumée issue des incendies de forêt au Canada, puis des inondations monstres. « Montpelier, la capitale de l’État, était carrément sous l’eau, rappelle Patrick Infurna, l’un des trois cofondateurs du Green. Des commerces et des maisons étaient détruits. »

Pour un club dont la phrase « La justice environnementale est une justice sociale » (Climate justice is social justice) est affichée en permanence, bien en vue, sur la bande de son Virtue Field, la crise n’avait jamais été si tangible.

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La mission environnementale du Green du Vermont est bien en vue sur la bande du Virtue Field.

« Le Vermont est souvent perçu comme un havre climatique », souligne Infurna, lors d’une discussion d’une vingtaine de minutes mercredi avec La Presse, dans les gradins de l’enceinte de 2500 places qui va accueillir la Coupe d’Érable contre le CS Saint-Laurent, dans quelques heures.

Le natif du Vermont, qui a auparavant œuvré dans le monde du foot notamment à titre de gestionnaire de communauté de clubs de première division allemande, parle avec verve et passion. Le soleil, brillant, fait sentir sa présence en cet après-midi chaud à Burlington.

« C’est beau, ici, continue-t-il. Tout va bien. On se bat pour des enjeux climatiques qui n’ont pas lieu ici. Mais l’année dernière, on les a vus directement à notre porte. Je joue au soccer récréatif sur ce terrain, et je ne pouvais plus voir le bâtiment juste là. »

Il pointe vers un édifice à une centaine de mètres du Virtue Field, à vol d’oiseau.

« C’était un aperçu d’un monde qui pourrait être pas mal plus présent si on ne fait pas attention comme société. On a presque dû annuler un match. Ça a ramené notre mission au premier plan. »

PHOTO SPENSER POWELL, FOURNIE PAR LE GREEN DU VERMONT

Patrick Infurna, l’un des trois cofondateurs du Green du Vermont

« On a choisi de parler directement aux Vermontois »

Cette mission, elle est à la base de la fondation du Green du Vermont, qui a commencé ses opérations en 2022.

Comme pour d’autres entreprises, l’idée a germé pendant la pandémie. Infurna, Matthew Wolff et Sam Glickman, travaillant tous les trois dans l’industrie du foot, cherchent la façon de « ne pas continuer comme si de rien n’était » au sortir de la crise, tout en mettant à profit leurs habiletés dans le sport qu’ils connaissent. Pour la petite histoire, Wolff est le designer graphique qui a produit les logos du LAFC et du NYCFC en MLS, en plus du très populaire maillot du Nigeria à la Coupe du monde de 2018.

Ensemble, ils travaillent sur le concept d’une équipe de soccer qui s’attaque au réchauffement de la planète. Mais au fil de leurs recherches, l’angle précis de la « justice environnementale » prend son sens.

« Plus on va avancer dans cette crise climatique, inévitable selon nous, plus on va voir que certaines personnes sont plus touchées par les changements. »

Et ces gens, « s’ils ne sont pas riches, ils ne peuvent pas juste s’acheter un manoir au sommet d’une colline », illustre Infurna.

Ce qui a aussi aidé les fondateurs, ce sont les valeurs communautaires et sociales de Burlington et du Vermont.

On voulait un club qui allait refléter de façon authentique l’endroit et les gens pour qui on allait jouer. C’est la meilleure formule pour réussir en tant que club. Ça nous prenait quelque chose de plus que juste 11 gars qui jouent au soccer.

Patrick Infurna

Et vous savez quoi ? Ça a fonctionné. Le stade est plein pour la grande majorité des matchs à domicile du Green, un fait unique en USL2, un circuit semi-pro.

« C’est quelque chose qui nous a carrément attirés vers le club », affirme Jony Wisdahl, une partisane toute de vert vêtue assise dans l’une des premières rangées des gradins, à quelques minutes du coup d’envoi de la Coupe d’Érable. Elle est accompagnée de son mari, Nathan Wisdahl, arborant lui aussi les couleurs du Green.

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Nathan et Jony Wisdahl

« On n’est pas nécessairement des fans de soccer, ajoute Jony, mais cette mission de justice climatique et sociale [nous a interpellés]. On fait 1 h 30 de route chaque fois pour venir ici ! »

Patrick Infurna disait donc vrai. « On a choisi de parler directement aux Vermontois, nous avait-il indiqué une heure plus tôt. [Leur présence] témoigne de qui ils sont ! C’est un endroit reconnu pour ses assemblées municipales, pour ses marchés fermiers, les voisins sont amicaux et proches. Quand quelqu’un fait quelque chose selon ses valeurs, et que c’est cool, ils veulent s’impliquer ! »

« On ne prétend pas être un club parfait »

Alors, ça se traduit comment au quotidien, cette mission environnementale ?

Le Green se base sur « cinq piliers », dont les barèmes sont établis par différents organismes externes, souvent locaux, avec qui il fait affaire.

  1. L’objectif carboneutre de ses émissions : il en fait le suivi et le compte rendu chaque année.
  2. Le combat contre le racisme systémique.
  3. La confection de produits écologiquement durables : par exemple, le maillot du club est fait de matériaux recyclés et surcyclés (upcycled), c’est-à-dire revalorisés.
  4. Les dons philanthropiques à des organismes faisant la promotion d’enjeux environnementaux.
  5. L’éducation et la sensibilisation.

« On ne prétend pas être un club parfait », dit-il. « Dans un monde idéal », le club aimerait se procurer un bus électrique pour ses déplacements, mais pour le court terme, il doit se contenter d’un bus à moteur thermique.

Au Virtue Field, par exemple, finies les bouteilles en plastique : on peut remplir sa gourde à l’aide de longs tubes jaunes projetant de l’eau potable. Les toilettes mobiles sont fournies par le partenaire Wasted*, une entreprise du Vermont écoresponsable. Chaque mi-temps, on présente des causes différentes aux spectateurs. Le partenaire sur le maillot, Suncommon, est une compagne d’énergie solaire locale.

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Les tuyaux jaunes fournissant de l’eau potable au Virtue Field

En revanche, Nathan Wisdahl aimerait que le Green « s’engage à en faire encore plus », qu’il « pousse tout cela un peu plus loin ».

« On est une petite entreprise », rappelle Infurna, notant que les revenus du club sont générés par la vente de billets, de maillots et des commandites. Il n’y a pas de gros investisseur. En ce sens, il demande la « patience » des supporters.

Parfois, les gens pensent qu’on est capables d’en faire plus que ce qu’on peut faire.

Patrick Infurna

Le soutien de la communauté est là et le club se porte bien, assure-t-il, mais son souhait est de le voir grandir de façon « organique », tout en restant financièrement pérenne.

« La justice environnementale est au centre de tout ce qu’on fait, mais on n’aura pas toujours tout bon. »

« La mission fonctionne »

Le match du 17 juillet 2023 est devenu l’occasion de recueillir des fonds, en vendant notamment des chandails pour des organismes de bienfaisance. Des organisations se sont stationnées près du stade pour offrir des denrées aux gens dans le besoin.

« Ça s’est transformé en un évènement d’entraide, se souvient Patrick Infurna. C’était profondément touchant de voir des gens remplir ce stade pour un match anodin, et en profiter pour être ensemble, s’aider mutuellement, faire preuve de résilience et être fiers de notre équipe en ce moment difficile. »

Pour lui, c’était un signe que « la mission fonctionne ». « Les gens se soucient de leurs voisins, et de la crise climatique. »

PHOTO JOSH WALLACE, FOURNIE PAR LE GREEN DU VERMONT

Les partisans, dont le groupe de supporters Green Mountain Bhoys, au Virtue Field de Burlington

Plus que tout autre des cinq piliers du club, c’est celui de la sensibilisation qui a le plus grand impact, en ce moment.

Même les joueurs en sont conscients.

« C’est plus que juste une équipe de foot ici, estime le Montréalais Daniel Pacella, avec le Green depuis ses débuts. […] Ça a vraiment mis quelque chose en moi pour avoir ces valeurs, aussi. »

« Si le résultat est que tout le monde devient plus éduqué, plus conscient, croit quant à lui Infurna, alors c’est un succès à nos yeux. »

Une équipe féminine à venir ?

On a parlé abondamment de la Coupe d’Érable dans les derniers jours, mais il y a eu un match amical similaire, il y a quelques semaines… entre deux équipes féminines. Le Green a joué contre le FC Laval, le 23 juin dernier. Le club du Vermont a pour objectif principal, à court terme, d’intégrer une équipe féminine. « Avec amour et respect pour notre équipe masculine, ce match de soccer féminin a probablement été le plus excitant que nous ayons eu », souligne Patrick Infurna. Pour grandir de façon organique, le Green reste toutefois prudent. Mais si l’équipe féminine ne se concrétise pas dès l’an prochain, l’objectif est « d’être dans une ligue d’ici deux ans ».

Pourquoi pas un saut en USL ?

Avec ses réussites inédites au guichet, le Green du Vermont s’apparente carrément plus à une organisation du circuit supérieur, la USL. Et sa victoire de 4-3 contre Lexington, club de cette division, en mars dernier, lui a donné quelques munitions pour faire grandir son ambition. Mais pour l’instant, les cofondateurs n’ont pas les fonds nécessaires – on parle de millions de dollars en installations – pour faire le saut. « On a une vision à long terme, mais en général, on gère au jour le jour. »