Notre rencontre avec Rogério Crespo n’était commencée que depuis quelques minutes à Brossard que déjà, on sentait cette convivialité que l’on retrouve dans les maisonnées portugaises typiques.

Publié le 9 mai
Jean-François Téotonio
Jean-François Téotonio La Presse

L’auteur de ces lignes a sa famille en référence, à ce chapitre.

On en fera la remarque à notre interlocuteur à la toute fin de notre entretien, au sortir d’un restaurant du Quartier DIX30.

« C’est important pour moi, souligne-t-il. J’essaie de gérer le club comme une famille. »

Rogério Crespo est le directeur technique de l’Association de soccer de Brossard, club amateur de la Ligue de soccer élite du Québec, aussi affilié au CF Montréal.

Le natif du Portugal a fait voyager son équipe des moins de 17 ans dans son pays d’origine, le mois dernier. Une expérience inoubliable pour ses joueurs.

Il les a fait jouer contre de grandes équipes de la péninsule ibérique. Le FC Porto, Sporting, Benfica, Braga, Tondela. Tous des clubs dont les équipes séniors évoluent en première division portugaise.

Ce périple s’inscrivait comme la réalisation d’une promesse faite un an auparavant, alors que ses joueurs étaient chez les moins de 16 ans. S’ils finissaient en première position du championnat AAA québécois, il les ferait voyager au Portugal.

Chose promise, chose due. Mais Crespo concédera à La Presse que première place ou pas, le voyage allait tout de même avoir lieu.

Je voulais donner cette expérience à ces jeunes. Ils l’ont méritée. C’est un bon groupe.

Rogério Crespo, directeur technique de l’Association de soccer de Brossard

Rogério Crespo nous avait donné rendez-vous au Complexe sportif Bell de Brossard, où se trouvent son bureau et le terrain intérieur que son club utilise l’hiver. Son local donne sur la patinoire où s’entraîne le Canadien de Montréal. Mais il y a une compétition de danse dans le complexe cette journée-là.

On décide donc de se diriger non loin de là, sur un terrain de soccer extérieur où nous rejoindra sous peu notre photographe.

Des jeunes jouent au foot sur le terrain synthétique du parc Poly-Aréna. Trame de fond parfaite pour entamer la discussion, et demander au directeur technique de nous raconter son voyage.

PHOTO FOURNIE PAR ROGÉRIO CRESPO

L’équipe de l’Association de soccer de Brossard dans le vestiaire du FC Porto

« On a gagné quatre matchs » sur six, raconte-t-il.

Le Portugais, qui a vécu les deux moitiés de sa vie au Brésil et dans son pays natal, s’exprime dans un excellent français. Même s’il le qualifie lui-même de « correct ». Toute l’entrevue se passera dans la langue de Félix Leclerc, dont il ne parlait pas un mot avant son arrivée au Canada il y a trois ans et demi.

« Mais la grosse victoire, continue-t-il, c’est quand j’entendais les gens dire qu’ils n’avaient jamais imaginé que le Canada avait un niveau comme ça. »

On a montré une belle image du soccer au Canada, du soccer au Québec.

Rogério Crespo, directeur technique de l’Association de soccer de Brossard

Ses joueurs l’ont emporté 2-1 notamment contre le Sporting, club historique établi à Lisbonne. Historique de quelle façon ? Son académie, reconnue comme une des meilleures sur la planète, a mis au monde sportivement les Figo, Nani et Bruno Fernandes. Ah, et Cristiano Ronaldo, aussi. Ça vous dit quelque chose ?

« Ce match-là, c’était magique, souligne Thomas Fraser, attaquant de pointe et capitaine de l’équipe, joint par téléphone. On a vu qu’ils étaient nettement supérieurs à nous. On a vu qu’ils étaient incroyables. Très, très content d’avoir gagné contre eux. »

PHOTO FOURNIE PAR ROGÉRIO CRESPO

L’équipe de l’Association de soccer de Brossard dans l’enceinte du Sporting, à Lisbonne

« J’ai parlé aux joueurs avant d’entrer sur le terrain, se rappelle Crespo. De pouvoir jouer contre des joueurs qui, dans quatre ans, vont valoir des millions en Europe… cette expérience qu’ils ont eue, c’est incroyable. »

Rogério Crespo avait deux objectifs en tête à l’entame de ce périple : donner une expérience à ses jeunes et montrer aux Européens de quel bois se chauffaient les joueurs canadiens.

« Il y a eu des matchs où des coachs portugais et les équipes ne s’attendaient clairement pas à ça », note Thomas Fraser. Il se souvient toutefois de « deux rencontres où, physiquement, on n’était pas là ».

« Mais il y a vraiment des matchs où je suis convaincu qu’au Portugal, ils étaient étonnés, définitivement. »

Mission accomplie, donc, pour le directeur technique.

Des occasions limitées au Canada

Notre photographe arrive. Après quelques clichés au coin du terrain, Rogério Crespo l’invite à se joindre à nous au restaurant pour dîner. Elle a d’autres obligations et décline gentiment l’invitation, mais on note tout de même la générosité toute naturelle de notre interlocuteur.

On monte dans sa voiture. Direction Mitsuki, restaurant de sushis du DIX30. La discussion se poursuit. On commence à comprendre qu’au-delà des objectifs du voyage, l’idée lui venait d’un constat sur la « structure » du soccer canadien.

Il parle positivement du Programme de reconnaissance des clubs, instauré par Canada Soccer et soutenu par Soccer Québec, qui oblige les organisations membres à se professionnaliser. À investir.

« Les structures ici, au Canada, sont incroyables, indique-t-il. […] Nous, à Brossard, on a quatre terrains synthétiques. On a le terrain du Complexe sportif Bell l’hiver. On a de tout.

« Mais après, ce qui manque, c’est le haut de la pyramide. On forme bien les joueurs, on commence la formation à 4, 5, 6, 7 et 8 ans. Rendu à 18 ans, il y a des équipes semi-pro, mais les joueurs ne peuvent pas vivre leur vie avec le semi-pro. Pour les meilleurs joueurs au Québec, il n’y a qu’un seul club : le CF Montréal. »

Rogério Crespo aimerait que la passion citoyenne se mette de la partie.

Au Portugal, à chaque coin de rue, il y a un club de tous les niveaux. La ville est passionnée pour le club. Les citoyens vont voir nos matchs. Après, il y a de l’argent. Et ensuite, ça commence. Il y a plus d’investissement des partenaires. C’est ce qui manque au Canada. La passion du citoyen.

Rogério Crespo, directeur technique de l’Association de soccer de Brossard

Petit intermède à nos échanges pour s’installer au restaurant et effectuer nos commandes. On commence à regarder le toujours long menu de sushis, mais Rogério Crespo est un habitué.

« On mange, et après on en demande plus, t’inquiète pas. »

On reprend la discussion. En faisant voyager ses joueurs, le directeur technique de l’AS Brossard souhaitait leur montrer comment ça se passait ailleurs.

« Je voulais donner aux joueurs l’occasion de réaliser un rêve. Tout le monde en a un. Mais après, réussir ce rêve, c’est difficile si vous restez au Canada. C’est très difficile. Combien de joueurs auront l’occasion de jouer au CF Montréal ? Combien de joueurs de l’Académie montent à l’équipe principale ? »

« Ça va rester pour la vie »

Les plats arrivent rapidement et on a l’impression qu’ils se multiplient. Crespo nous incite à manger, manger. On se sent comme chez notre grand-mère.

Le périple au Portugal a duré neuf jours. En plus des six matchs, l’équipe U17 de l’AS Brossard a aussi assisté au derby entre le Benfica et le Sporting, à Lisbonne, dans le championnat portugais. Elle a en plus visité les installations des clubs et des musées.

PHOTO FOURNIE PAR ROGÉRIO CRESPO

Rogério Crespo et Stephen Eustáquio, international canadien qui joue pour le FC Porto

« Ce sont des expériences qu’ils ne vont jamais oublier, dit Crespo en souriant. Ça va rester pour la vie. »

Les joueurs ont eu la chance de rencontrer l’international canadien Stephen Eustáquio, qui évolue avec l’équipe première du FC Porto.

« Il est venu avec le groupe, il a donné des autographes, on a pris des photos. Et Porto a mis ça sur son compte Instagram officiel. Celui d’une équipe qui sera championne au Portugal, victorieuse de deux Ligues des champions. Ça a donné beaucoup de valeur à notre voyage. »

« Faire payer le minimum »

Mais reste qu’un tel périple, ça se paie. Le directeur technique est bien fier d’avoir pu maintenir la somme à un total de 2000 $, tout inclus.

« On a essayé de faire payer le minimum pour que tout le monde soit capable d’y aller. On a réussi à garder le budget. On a été serrés. Mais en même temps, tout le monde a eu l’occasion d’y aller. Le joueur riche et le joueur moins riche. »

On demande à Thomas Fraser ce qu’il pense de son directeur technique, l’instigateur du projet.

PHOTO FOURNIE PAR ROGÉRIO CRESPO

Thomas Fraser, capitaine de l’équipe des moins de 17 ans de l’Association de soccer de Brossard

C’est quelqu’un de très généreux, répond le jeune homme. Juste le fait d’avoir planifié tout ce voyage-là, et d’avoir contacté des équipes pour jouer contre nous. Ça paraît que c’est quelqu’un qui veut vraiment le meilleur pour nous.

Thomas Fraser, capitaine de l’équipe des moins de 17 ans de l’Association de soccer de Brossard

Nous sommes tous bien remplis. Mais pour une raison obscure, les plats continuent à arriver. On doit mettre un frein à tout ça, sinon on va rouler jusqu’à Montréal. Et pas en voiture.

Une dernière question, pour la route : on répète l’expérience l’année prochaine ?

Oui, mais avec un groupe de filles cette fois-ci.

« On veut donner l’expérience à des plus petits, explique Rogério Crespo. Un groupe de 9, 10, 11, 12 ans. Parce que tous les parents du club qui ont vu notre projet ont dit : ‟Wow ! Je veux la même chose. » On veut donner l’expérience à tout le monde. »