« C’est toujours un bon moment pour parler de Santos Laguna », nous rassure Eduardo Sebrango au bout du fil. On était en train de s’excuser de lui rappeler de mauvais souvenirs.

Publié le 15 février
Jean-François Téotonio
Jean-François Téotonio La Presse

Le 5 mars 2009, l’Impact de Montréal s’amène à Torreón, au Mexique, pour y disputer son match retour contre Santos Laguna en quarts de finale de la Ligue des champions de la CONCACAF.

Les Montréalais avaient causé la surprise en remportant le match aller 2-0 à domicile la semaine précédente dans un Stade olympique bondé. Deux buts de Sebrango.

À la mi-temps au Mexique, l’Impact mène 2-1, soit 4-1 au total des buts. Les Mexicains doivent en marquer 4 en 45 minutes. Tout va bien. L’Impact, qui évolue en USL – deuxième division nord-américaine –, s’apprête à éliminer un club de la première division mexicaine.

Jusqu’à ce que tout s’effondre.

« On a tout vécu », raconte Eric Chenoix, partisan de l’Impact présent aux deux matchs, à Montréal et à Torreón. « Toutes les émotions possibles et imaginables y sont passées. »

« Ça sautait dans tous les sens »

Pourquoi vous rappelle-t-on ces douloureux souvenirs ? C’est que le CF Montréal aura ce mardi soir un nouvel affrontement contre ce même Santos Laguna, en huitièmes de finale de la Ligue des champions. C’est la première fois que les deux équipes s’affrontent depuis le cauchemar de 2009.

Le choc contre Santos Laguna s’entamait au Stade olympique le 25 février. On y attendait une foule record de 55 571 personnes.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le match au Stade olympique de Montréal

« Pour nous, qui étions habitués aux petites foules relatives du centre Claude-Robillard et du stade Saputo, nous n’avions jamais vu ça », se souvient Eric Chenoix au téléphone, 13 ans plus tard.

Il faisait partie des Ultras à l’époque. Le groupe de supporters « avait un coup à jouer » cette journée-là, « en essayant de mettre le plus d’ambiance possible et d’attirer le plus de regards ».

« On avait fait une marche dans les rues de Hochelaga, dans la neige. On était partis du Bar 99, sur la rue Hochelaga, et on était rentrés par le métro Pie-IX. On était descendus dans les marches en chantant avec les tambours, les drapeaux et tout ça. On avait pris le couloir qui menait jusqu’au Stade. On était peut-être 300 ou 400. Ça résonnait pas mal. »

De son côté, Eduardo Sebrango « savait que c’était une grande occasion ».

« Je me souviens que 10 jours avant le match, le club nous disait combien de billets il vendait. On entendait 25 000, puis 30, puis 35… Je me rappelle mon excitation grandissante et mon anticipation. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

La foule au Stade olympique de Montréal

L’occasion était belle pour le Cubain : c’était son match de retour à Montréal, après avoir passé les trois années précédentes avec les Whitecaps de Vancouver.

Sebrango n’a pas mis de temps à faire sa marque de nouveau. Il a fait mouche dès la cinquième minute. C’était 1-0, et la foule au Stade olympique était debout.

Eric Chenoix était du nombre.

« Dans notre secteur, c’était l’avalanche totale, ça sautait dans tous les sens, se souvient-il. C’était incroyable. On n’en revenait pas. »

« J’étais surpris, pour être honnête, concède Sebrango. Ce premier but s’est produit tellement rapidement. Il nous a beaucoup aidés, parce qu’on était une équipe moins expérimentée que Santos Laguna. »

Le match a été bien disputé par la suite. Le gardien Matt Jordan a fait plusieurs arrêts importants.

Puis Sebrango a récidivé. À la 76e, l’attaquant a profité d’une erreur d’un défenseur mexicain dans la surface, a frappé le ballon de la tête et l’a lobé par-dessus le gardien.

« C’était une de mes forces, souligne l’ancien attaquant. J’étais bon pour anticiper les erreurs des défenseurs. Pour intercepter leurs passes. Je me souviens que j’avais bien lu le jeu. J’ai vu Roberto Brown frapper le ballon vers le défenseur et que celui-ci n’était pas certain du jeu à faire. Le gardien non plus. J’ai anticipé et j’ai pris un risque. »

Dans les gradins, c’était l’euphorie de la victoire surprise. « On était submergés par les émotions à ce moment-là », se souvient Chenoix.

Lorsqu’il a quitté le terrain montréalais à la 93minute, Sebrango a reçu une ovation de la foule. L’Impact s’imposera 2-0 à son domicile.

« C’était une soirée spéciale, raconte le Cubain. Un de mes amis était venu d’Ottawa. Après le match, on est sortis avec des amis. On était surpris parce qu’on ne s’attendait pas à gagner. »

Ils ont bien fait d’en profiter à ce moment-là, parce que la suite allait s’inscrire dans l’histoire du sport montréalais… et pas pour les bonnes raisons.

« Si se puede »

Le voyage à Torreón d’Eric Chenoix et ses comparses – ils étaient cinq en tout – était prévu depuis plusieurs mois. Mais trois ou quatre jours avant le départ, le gouvernement fédéral a diffusé un avis recommandant de ne pas voyager dans ce secteur du pays.

« C’était trop dangereux avec les narcotrafiquants, la police, l’armée, etc. », raconte Chenoix, qui est aussi fondateur du blogue de soccer Viau Park.

« On a commencé à avoir des doutes, mais on s’est dit : tant pis. On a payé pour tout ça, on va y aller quand même. »

L’expérience en vaudra la peine.

En arrivant au stade Corona de Torreón vêtus de leurs chandails et leurs écharpes à l’effigie de l’Impact, les Montréalais détonnaient.

« Quand on est rentrés dans le stade, les gens semblaient à la fois surpris et amusés de nous voir. C’était très amical. Plusieurs sont venus nous voir, nous serrer la main, parler avec nous, nous accueillir. »

Puis le match a commencé. Et l’Impact jouait avec confiance.

« On a eu une bonne première mi-temps, souligne Eddie Sebrango. C’est une des choses qui nous ont aidés. »

Santos Laguna a marqué en premier, à la 15minute. Puis l’Impact a répliqué coup sur coup, gracieuseté de Roberto Brown (24e) et Sebrango (37e), son troisième en deux rencontres. Les visiteurs menaient alors 4-1 au total des buts.

PHOTO PÉPÉ, FOURNIE PAR L’IMPACT DE MONTRÉAL

Roberto Brown lors du match à Torreón

Même en réécoutant le match 13 ans plus tard, l’auteur de ces lignes a encore peine à croire au dénouement de cette rencontre. Pour Sebrango, une partie de l’affaire s’est jouée à la pause.

« On aurait dû mieux se préparer à la mi-temps, se désole-t-il. On était trop en confiance. On n’a pas assez pensé à ce qui s’en venait. On se sentait confortables. »

Le sentiment était le même pour Eric Chenoix dans les gradins. Jusqu’à ce que les joueurs ressortent des vestiaires.

« Nous, on est un peu sur un nuage, c’est réglé, ça nous étonnerait qu’ils nous en mettent quatre en une mi-temps. Mais quand les joueurs reviennent sur le terrain, t’as tout le stade, d’un bloc, qui commence à scander Si se puede [Oui, nous le pouvons]. Là, on a senti qu’il y avait quelque chose qui était en train de se produire. Tu sentais vraiment que tout le monde dans ce stade-là était persuadé qu’ils étaient capables d’y arriver. Ça a vraiment porté les joueurs. »

Il y avait 16 000 personnes en tout dans ce stade-là. Franchement, j’avais l’impression qu’ils étaient le double de ça, facilement.

Eric Chenoix, partisan montréalais

À la 53e, Santos Laguna a fait 2-2 dans le match, et c’était 4-2 au total des buts. Ils en avaient encore besoin de trois.

« C’était vague après vague après vague, relate Chenoix. Ils tapaient sur la défense jusqu’à ce que ça craque. »

Sur le terrain, le manque d’expérience de l’Impact se fait sentir.

« Le fait de sortir Roberto Brown du match ne nous a pas aidés, parce qu’il était un des joueurs les plus expérimentés en CONCACAF, explique Sebrango. C’était un dur. Il était bon pour perdre du temps, simuler des blessures et des choses du genre. Ça nous a manqué. »

Le constat était le même pour les partisans dans les gradins.

« Plutôt que d’essayer de garder le ballon, de provoquer des fautes et de perdre du temps, ils vont trop souvent dégager, essayer d’envoyer de longs ballons devant pour Sebrango ou Brown, se souvient Chenoix. Chaque fois, Santos Laguna récupérait le ballon et allait taper sur la défense. »

Le souffle dans le cou

Les Mexicains ont marqué de nouveau à la 74e minute. Il ne leur en manquait plus que deux pour se qualifier en demi-finale. La tension a monté de plusieurs crans. Comment étaient les dernières minutes dans le stade Corona ? On vous laisse aux bons soins d’Eric Chenoix.

« Je vais te raconter ça. Dans les arrêts de jeu, ils ont toujours deux buts à marquer. Ils sont encore très loin d’y arriver. Nous, on reste en confiance. Mais on commence à sentir la pression de partout. On a l’impression que les gens sont deux fois plus nombreux et deux fois plus proches qu’avant. On a l’impression qu’ils sont en train de souffler dans notre cou. Sur le terrain, ça devait être la même chose. »

Darwin Quintero a marqué un premier but à la 92e minute. La marque était de 4-2 ce soir-là pour les Mexicains, mais de 4-4 au total des buts. Selon la règle des buts marqués à l’étranger, il n’en restait plus qu’un pour que Santos Laguna passe.

« Le stade transpirait le soutien pour cette équipe-là, assure Chenoix. La pression était gigantesque et quand ils ont marqué le premier but dans les arrêts de jeu, une pluie de bières et de toutes sortes de choses nous est tombée dessus. Si au début des arrêts de jeu on pensait se qualifier, là, on se demandait comment on allait faire pour sortir du stade. »

Quintero a récidivé à la 94e minute. Le stade Corona a explosé. Le miracle était total. Santos Laguna a remporté la rencontre par la marque de 5-2, et de 5-4 après les deux matchs.

« À 5-4, on a senti toute cette pression-là complètement disparaître. Les gens sont venus nous voir par centaines. Ils nous donnaient des tapes dans le dos, nous serraient la main, nous offraient leurs chandails en échange d’une écharpe, se faisaient prendre en photo avec nous. »

« Ç’a été une superbe communion à la fin du match entre nous. »

Sur le terrain, l’Impact n’en croyait pas ses yeux. Plusieurs joueurs au maillot blanc étaient étendus au sol.

Avec du recul, Eduardo Sebrango fait la part des choses.

C’était vraiment difficile sur le coup. Mais ça m’a appris beaucoup de choses en tant qu’entraîneur. La partie n’est pas terminée tant que le coup de sifflet final n’est pas donné. Je sais que c’est une expression cliché, mais c’est vrai.

Eduardo Sebrango, ex-attaquant de l’Impact

Malgré la défaite, l’expérience de Santos Laguna a été la plus enrichissante de leur parcours respectif de joueur et de partisan.

« Santos Laguna, pour le nombre de gens impliqués, pour l’importance du tournoi et pour le fait que j’ai marqué trois buts en deux matchs, c’est mon souvenir le plus grand avec l’Impact de Montréal », estime Sebrango.

« Il y avait encore beaucoup de monde dans notre section du stade, se souvient Eric Chenoix. Quand on est sortis, ils se sont levés et nous ont applaudis.

« Sur le plan humain, c’était une superbe expérience. Je n’ai jamais rien vu de tel dans un stade. Au point de vue sportif, c’était un contexte complètement incroyable. La communion avec les supporters locaux, ça reste un des plus beaux moments de ma vie. »

Le CF Montréal affronte Santos Laguna à Torreón ce mardi soir à 22 h.