En tant qu’un des trois premiers employés de l’Impact auxquels M. Saputo faisait référence lors du dévoilement de la semaine dernière, il va de soi que je me sens interpellé par le changement de nom de l’équipe. Mais contrairement à la tempête qui s’abat sur le club depuis quelques jours, après réflexion, je suis soulagé de voir que le club a décidé de changer de nom.

Stéphane banfi Stéphane banfi
Ancien vice-président aux communications et relations communautaires de l’Impact

Il faut savoir que l’Impact, jusqu’à tout récemment, a toujours été une histoire de famille ; c’est ce qui a fait sa force, sa résilience, son succès – et parfois ses malheurs, aussi.

Avant tout, il y a évidemment la famille Saputo qui a courageusement investi dans un sport qui a toujours été méconnu et parfois même méprisé au Québec. Sans sa persévérance et sa détermination, il y a longtemps que le soccer professionnel aurait silencieusement disparu du paysage sportif québécois.

Mais au fil des ans, ce même sentiment familial se vivait aussi au quotidien, à chaque match et à tout moment, du vestiaire au bureau. Sur le terrain, ce lien inextricable qui unissait un noyau de joueurs d’exception nous a permis de vivre des moments inoubliables : des championnats de séries, de longs parcours en Ligue des champions et des championnats canadiens. Dans les bureaux, ce même lien nous poussait toujours plus loin dans notre mission de faire avancer ce sport, avec les moyens du bord pour y parvenir. Parfois avec succès – la plupart du temps, non.

Puis en 2015, l’arrivée de l’attaquant Didier Drogba à Montréal a propulsé l’Impact à des niveaux insoupçonnés. Tellement qu’on parlait d’avoir « attrapé la foudre dans une bouteille ».

Mais après analyse, les succès fulgurants de 2015 et 2016 n’étaient pas l’affaire d’un seul joueur – Drogba a terminé la saison sur le banc en 2016 –, mais bien le point culminant d’un cheminement, d’une longue évolution, parfois cahoteuse, mais toujours constante, qui ont fait de l’Impact, pendant ces deux saisons mémorables, rien de moins que LE modèle de réussite pour l’équipe, et l’envie de plusieurs équipes dans la MLS.

Voyons voir : des propriétaires québécois farouchement fiers de leur club et impliqués dans leur ville ; une équipe technique compétente composée de figures locales du soccer québécois entièrement dévouée au succès de l’équipe et à la croissance du sport au Québec ; un vétéran capitaine issu du soccer québécois à qui on faisait soudainement confiance sur le terrain ; un noyau de jeunes joueurs issus de l’Académie qui obtenaient des minutes de jeu régulièrement ; une haute direction consciente du potentiel de l’Impact, mais extrêmement réaliste quant au positionnement du soccer dans le marché québécois ; un stade Saputo revu et amélioré pour favoriser l’expérience client tout en demeurant accessible ; et un recrutement pondéré, branché sur l’international avec des vedettes comme Montréal les aime : Drogba, certes, mais sans oublier Nacho Piatti, Laurent Ciman, Andrès Romero et Ambroise Oyongo, pour ne nommer que ceux-là, entourés de joueurs aguerris et établis dans la MLS.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Formation de l’Impact, le 17 septembre 2016. En haut : Didier Drogba, Evan Bush, Hassoun Camara, Marco Donadel et Laurent Ciman. En bas : Hernan Bernardello, Donny Toia, Ignacio Piatti, Harry Ship et Ambroise Oyongo.

Avec tous ces éléments réunis, en l’espace de deux saisons, le club est complètement transformé. L’Impact accède à la finale de conférence en 2016, culminant avec une série épique contre le Toronto FC, qui a notamment attiré 64 000 personnes au stade olympique un mardi soir de novembre… alors que le Canadien jouait à domicile.

L’identité de l’Impact n’a jamais été aussi limpide que lors de ces deux saisons, et le soccer professionnel au Québec aura connu des sommets qu’il n’a malheureusement plus jamais retrouvés.

Car en 2017, après un début de saison chancelant, l’équipe rate les séries. Et ce qui aurait dû être en toute logique un ennuagement passager s’est toutefois transformé en véritable ouragan, emportant avec lui l’équipe technique, une refonte majeure et une remise en question houleuse de ce dont le club avait vraiment besoin pour réussir.

Depuis trois ans, et à la suite d’autres changements, l’équipe cherche à se reconstruire et à reconnecter avec ses partisans, en quête d’une « identité » afin de « ramener l’Impact à un autre niveau ». Toutes ces phrases creuses ne font qu’illustrer une évidence alarmante : on désavoue non seulement la riche histoire du club, mais également ces deux saisons extraordinaires de 2015 et 2016, comme si tout cela avait été un accident de parcours.

Au lieu de poursuivre son évolution en apportant quelques ajustements à la formule gagnante qu’on avait entre les mains, on choisira de tout effacer et de recommencer. Et l’annonce du nouveau nom du club n’est que l’aboutissement logique de cette démarche.

Mais si l’exercice de la semaine dernière démontre une chose, c’est que malgré tous les efforts de recherche et de branding, l’identité d’un club de soccer ne s’impose pas, elle ne s’explique pas avec des choix de Pantone ou un PowerPoint, comme une vulgaire marque de céréales améliorée. Une identité se forge au fil des ans, de façon organique, de l’intérieur, par la sueur, la loyauté et le dévouement de ses membres et artisans, par l’appui de ses partisans à tout instant, par le rôle qu’un club joue dans la communauté et par les souvenirs qu’il grave dans le cœur des gens.

PHOTO CATHERINE PAQUETTE FOURNIE PAR LE CLUB DE FOOT MONTRÉAL

Le président et chef de la direction, Kevin Gilmore, lors du dévoilement du nouveau nom et de la nouvelle identité visuelle de l’équipe, la semaine dernière

C’est justement cette fibre sensible qui a été ébranlée la semaine dernière, ce lien émotif indéfectible auquel les partisans de l’Impact s’accrochent, qui a permis au club de résister à plusieurs intempéries et qui alimente tous les clubs de la planète.

Mais à la suite des nombreux changements des dernières années, il faut se rendre à l’évidence que l’Impact de Montréal n’était plus la même équipe.

Ce club local, soudé, modeste et tenace, qui a été bâti sur des valeurs familiales d’humilité, de continuité et de loyauté, à coups de nuits blanches et de persévérance, en caressant ce rêve fou de faire rayonner Montréal sur le même terrain que les grands, cette équipe n’existait déjà plus.

Il était donc temps qu’elle change de nom.

Le Club de Foot Montréal est désormais prêt à prendre le relais.

Pour le bien du soccer professionnel à Montréal, souhaitons-lui bonne chance.

Mais avant de se projeter trop loin dans l’avenir avec des rêves planétaires, souhaitons qu’il se donne au moins la peine de regarder tout juste derrière lui, pour mieux comprendre ce qu’on attend de lui. Et, surtout, comment il s’est rendu là.

Stéphane Banfi a été impliqué avec l’Impact depuis sa fondation en 1993. Il a occupé les postes de vice-président aux communications et relations communautaires et, plus récemment, de conseiller spécial avec l’équipe. Aujourd’hui, il est rédacteur en chef des Explorateurs culinaires et passe une grande partie de son temps à semer et à récolter de la laitue sur des toits.