(Berlin) L’enjeu, immense, dépasse largement l’aspect sportif : le championnat d’Allemagne, première compétition majeure de football à redémarrer samedi,  doit prouver au monde que le sport professionnel peut vivre avec le coronavirus. Les pièges sont nombreux, les certitudes rares.

Christophe BEAUDUFE
Agence France-Presse

À 15 h 30 samedi, les coups d’envoi des cinq premiers matchs de cette nouvelle ère de l’histoire du ballon rond seront donnés simultanément dans des stades… vides de tout partisan ! Ils auront été précédés à 13 h par les clubs de deuxième division.

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Les gradins seront vides samedi à la reprise du soccer allemand.

Pour limiter les risques de contamination au coronavirus, les équipes sont soumises à des mesures sanitaires draconiennes et ont dû s’isoler du monde toute cette semaine. Jeudi, l’entraîneur d’Augsbourg Heiko Herrlich a été exclu du groupe pour être sorti acheter du dentifrice en violation des règles de quarantaine. Il ne sera pas autorisé à entrer dans le stade samedi.

L’Italie, l’Espagne et l’Angleterre, les trois autres grands championnats qui envisagent de reprendre avant l’été scrutent avec appréhension l’expérience allemande. Un échec hypothéquerait fortement leurs chances d’obtenir le feu vert de leurs propres gouvernements.

« Le monde entier regarde maintenant vers nous », a noté vendredi l’entraîneur du Bayern Munich Hansi Flick : « Ça peut être un signal pour toutes les autres ligues et ça peut permettre au sport de reprendre partout […]. Nous avons une fonction d’exemple très importante. »

La responsabilité est lourde. Tout manquement au protocole sanitaire, synonyme d’infection massive au coronavirus, signerait l’échec de la relance.

Épée de Damoclès

Les pouvoirs publics ont clairement placé une épée de Damoclès au-dessus du football : « Il faudra s’en tenir aux règles et si l’on ne s’y tient pas, il risque d’y avoir un carton rouge », a lancé vendredi le puissant chef du gouvernement régional de Bavière Markus Söder, pourtant fervent partisan de la relance.  

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Les joueurs du FC Bayern portant le masque arrivant à l’entraînement à Unterschleissheim, près de Munich, le 14 mai 2020.

Un ministre régional de Saxe (région de Leipzig) a pour sa part menacé de faire interrompre les matchs en cas de rassemblement intempestif de supporters.

Samedi, l’affiche de la 26e journée opposera Dortmund, deuxième du classement, à son voisin Schalke, dans le prestigieux « derby de la Ruhr », à huis clos pour la première fois de l’histoire. Le leader Munich et ses vedettes entreront en piste dimanche à Berlin, sur la pelouse de l’Union.

De quoi régaler les fans de foot du monde entier sevrés de ballon depuis début mars. « Je peux vous garantir que depuis 20 ans, je n’ai jamais ressenti cet intérêt (du public) pour la Bundesliga », affirmait cette semaine à l’AFP Adolfo Barbero, commentateur sur la chaîne espagnole Movistar+.

Pour autant, le spectacle s’annonce étrange, dans le silence et l’écho angoissant d’enceintes désertes.  

Les joueurs n’auront plus le droit de s’embrasser pour célébrer leurs buts. Remplaçants et entraîneurs porteront des masques. Le protocole convivial d’avant-match, accompagnement par des enfants, poignées de mains, photos et échange de fanions sera supprimé.

« Je n’ai pas peur »

Pourquoi donc reprendre dans ces conditions, qui tuent tout ce qui fait le charme du football ? La Ligue allemande de football ne l’a jamais caché, il s’agit de sauver un secteur économique sinistré par l’arrêt des compétitions. En jouant les neuf dernières journées de la saison, les clubs vont récupérer 300 millions d’euros de droits TV, qui permettront à plusieurs d’entre eux d’éviter la faillite.

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L’entraînement du FC Schalke 04 jeudi s’est fait à distance sanitaire.

L’objectif est de terminer le championnat le 27 juin. Mais la Ligue n’exclut pas des prolongations en juillet, si certains clubs contaminés étaient contraints par leurs autorités locales de se mettre en quarantaine.

Pour l’heure, un seul est dans cette situation, le Dynamo Dresde (deuxième division). En première division, plusieurs joueurs ont été déclarés positifs et placés à l’isolement, mais toutes les équipes sont autorisées à jouer samedi, sur la base des tests réalisés régulièrement.

Cette reprise, qui suscite un immense espoir dans le monde du football, ne fait pas l’unanimité en Allemagne. Vendredi matin, la chaîne publique ARD a fait état d’un sondage indiquant que 56 % des Allemands y étaient défavorables.  

Car les risques ne sont pas mineurs. Chez les sportifs professionnels, certains dommages causés par une infection pulmonaire « peuvent être irréversibles », fait valoir le docteur Wilhelm Bloch, médecin à l’École supérieure du sport de Cologne.

« Je n’ai pas peur pour mes joueurs », a répondu vendredi Hansi Flick, l’entraîneur du Bayern. « Nous en avons parlé ensemble. Si un joueur avait des inquiétudes, il aurait pu décider de ne pas jouer, sans conséquence pour lui. Mais […] tout le monde a répondu présent. »