Mauro Biello est disparu de l’espace public depuis son congédiement à titre d’entraîneur-chef de l’Impact de Montréal, en octobre 2017.

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

Il a léché ses plaies en silence. Il a vu depuis passer trois entraîneurs-chef : Rémi Garde, Wilmer Cabrera et maintenant Thierry Henry.

Le réputé Garde, ancien entraîneur-chef de l’Olympique de Lyon, a raté les séries à sa première année à Montréal. Il n’a pas eu le temps de terminer la deuxième. Cabrera n’a pas su remettre le train sur les rails après son arrivée cet été.

Biello pourrait être amer. Il aurait pu crier à l’injustice. Non seulement il a grandi avec le club, connu une extraordinaire carrière de joueur, mais ce Montréalais de 47 ans est aussi le seul entraîneur de l’histoire de l’Impact dans la MLS à avoir atteint les séries éliminatoires deux années de suite. Tout ça avec un club vieillissant et une masse salariale modeste.

Notre homme a accepté cette semaine de revenir pour la première fois sur son expérience comme entraîneur avec l’Impact, dans la première d’une série de grandes entrevues publiées les samedis dans La Presse. Malgré sa profonde déception vécue à la fin de la saison 2017, impossible de lui arracher le moindre commentaire négatif sur l’Impact, un club qu’il aimera sans doute profondément jusqu’à son dernier souffle.

Il a eu le temps de retomber sur ses pattes. Il est devenu l’an dernier le numéro deux du soccer masculin au Canada. Il dirige l’équipe olympique constituée des meilleurs joueurs U23 au pays, l’équipe des U20 et il agit à titre d’adjoint à l’entraîneur-chef John Herdman au sein de l’équipe nationale. Les deux hommes rêvent de permettre au Canada de revenir à la Coupe du monde pour la deuxième fois de son histoire (une seule participation en 1986).

Je savais en signant mon contrat que je ne serais pas éternel. Mais oui, j’ai eu le cœur brisé. C’est normal.

Mauro Biello

Il poursuit : « On a fait les séries deux ans de suite et la deuxième année, il y avait 60 000 spectateurs au Stade olympique pour le match de finale d’association contre le Toronto FC, le club de 100 millions de dollars, les gens capotaient sur l’Impact, et on est passés à 13 minutes d’atteindre la finale de la MLS. Le temps apaise les choses. Je travaille maintenant en collaboration avec l’Impact de par mon rôle avec Soccer Canada. J’ai compris que c’est un business et je l’accepte. »

(Par souci de transparence, une note au lecteur : j’ai côtoyé Mauro sur une base presque quotidienne pendant quatre ans. Nos fils jouaient au sein de la même équipe avec la Pré-Académie de l’Impact. Il ne ratait pas beaucoup d’entraînements ou de matchs de son fils Alessandro et de son plus vieux Gabriel. Nous discutions souvent.)

Rarement a-t-on croisé quelqu’un d’aussi terre à terre et modeste. Profondément attaché à sa famille. Il n’a jamais changé d’un iota après sa promotion, ni avec les parents de l’équipe de son fils ni avec les gens qu’il croisait lors des matchs et des tournois. Il se prêtait toujours avec beaucoup de délicatesse et de patience aux fans qui souhaitaient une photo avec lui. Il y en avait des dizaines, des dizaines et des dizaines…

Quand un jeune joueur se rendait chez lui pour qu’il l’amène à un entraînement, même la veille d’un match de l’Impact, il s’assurait de le remplir de pâtes cuisinées maison.

Cette simplicité lui vient sans doute de son éducation, mais il se plaisait souvent aussi à dire affectueusement que sa femme, Pina, s’assurait toujours de lui garder les deux pieds sur terre.

Un exemple parmi d’autres : en octobre 2015, l’Impact et Biello obtiennent officiellement leur qualification en séries éliminatoires en remportant un match serré de 1-0 au Gillett Stadium contre le Revolution de la Nouvelle-Angleterre devant une foule endiablée de plus de 42 000 spectateurs. Nacho Piatti marque à la 55minute. Le vestiaire de l’Impact est en liesse. L’équipe vient de se qualifier en séries pour la deuxième fois seulement depuis son entrée en MLS. Mauro est au sommet du monde.

Il appelle Pina, comme il le fait toujours après ses matchs à l’extérieur.

« Et surtout, n’oublie pas de rapporter des sandwichs pour le lunch des enfants ! », lui lance sa femme.

L’histoire ne raconte pas la suite. Connaissant Mauro, parions qu’il y avait des sandwichs dans le frigo le dimanche soir à son retour…

La légende Drogba

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Mauro Biello discute avec son joueur vedette, Didier Drogba, en 2015.

Cette humilité l’a bien servi avec le légendaire Didier Drogba. Biello venait d’être nommé entraîneur-chef la veille. Il n’avait jamais eu l’occasion de converser seul à seul avec la légende de Chelsea, arrivée quelques semaines plus tôt.

Biello a beau avoir été l’un des plus grands joueurs de l’organisation montréalaise, son nom n’avait aucune résonance internationale et il en était à ses premiers pas comme entraîneur d’une équipe professionnelle.

« Je m’en souviendrai toujours, raconte Biello. Je l’ai rencontré après mon premier entraînement. J’étais quand même un peu stressé, je voulais trouver les bons mots. La première chose que je lui ai dite, c’est : “Didier, dans votre monde, je suis une poussière. Tu peux me balayer d’un coup de doigt quand tu veux et je suis parti. Mais j’ai besoin de toi. C’est la première fois que je prends une équipe. Je vais faire des erreurs. Mais je suis aussi responsable et j’aurai des décisions à prendre. Je vais avoir besoin de ton expérience.” Il m’a répondu : “Parfait, let’s go.” »

Lors du match suivant, Drogba a marqué trois buts. L’Impact était lancé et allait entamer une improbable remontée du neuvième au troisième rang…

« C’est à lui que je devais parler en premier, dit Biello. Ensuite, ce fut Patrice Bernier, puis Nacho Piatti, et Laurent Ciman. On a conservé une fiche de 7-2-2 à nos 11 derniers matchs. Didier a compté 11 buts dans ces matchs-là. On a battu Toronto en séries, avant la défaite en prolongation à Columbus. »

Biello dit avoir vécu une bonne relation avec Drogba. 

[Didier Drogba] était un bon gars. Une méga-star, mais très respectueux, humble. Il savait ce qu’il avait accompli au cours de sa carrière et n’hésitait pas à donner son opinion. C’est normal, il avait du vécu et travaillé avec les meilleurs coachs au monde.

Mauro Biello

La pause entre les saison 2015 et 2016 fut plus complexe dans le dossier Drogba.

« Il est retourné à Londres, il parlait de rester avec Chelsea pour y rejoindre éventuellement leur staff d’entraîneurs. Les négociations ont été compliquées. On a commencé la préparation de la saison sans lui. Il n’était pas en forme quand il est arrivé. Il s’est rendu à Dubaï se préparer. Il a rejoint l’équipe à Tampa Bay au camp d’entraînement. Puis, à notre retour à Montréal, comme on ne s’entraînait pas sur gazon, il a passé le premier mois à s’entraîner à Sacramento sur une pelouse naturelle. Une telle préparation pour un gars de 38 ans n’était pas idéale. Et tout le monde s’attendait à ce qu’il reproduise ses exploits de l’année précédente. »

Biello a eu la décision la plus difficile à prendre de sa jeune carrière : laisser une légende sur le banc, le héros d’un peuple en Côte d’Ivoire, meilleur buteur étranger de l’histoire à Chelsea, en Premier League.

« J’ai décidé de faire jouer Matteo Mancosu, un attaquant qui était plus en forme, dit Biello. C’était une décision tactique. Piatti et Didier venaient souvent en appui pour recevoir le ballon. Je cherchais quelqu’un pour mettre la défense sur les talons en cherchant la profondeur. Matteo avait ça en lui. Il pouvait faire des appels en profondeur que Didier ne pouvait plus faire. Didier avait mal au dos en plus. Matteo pouvait aussi faire du bon travail sans le ballon. »

Il y a eu une courte période houleuse. « Il m’a exprimé son désaccord, c’est normal. Mais il a dit respecter mes choix. Ce jour-là, on a dit dans les médias qu’on avait un problème tous les deux parce qu’il ne s’était pas présenté au match. Lui a dit qu’il avait mal au dos. Ce n’est pas sorti comme je voulais que ça sorte. Je voulais régler ça à l’interne avec lui parce qu’on avait une bonne relation. »

Mais l’Impact s’est remis à gagner. « La décision était la bonne parce que l’équipe a pris son envol. Matteo s’est mis à marquer régulièrement. Je parlais à Didier tous les jours dans tout ça. Je voulais garder une bonne relation parce que j’avais besoin de lui. Il avait une grande influence. Il a accepté la décision. En séries, il est entré dans les matchs contre New York et les deux contre Toronto, en finale de l’Association de l’Est. »

Mauro Biello sait à la fin de la saison 2015 que l’Impact est à la croisée des chemins. « Bernier avait 36 ans, [Hassoun] Camara, 35 ans, Mancosu, 34 ans, [Nacho] Piatti, 34 ans et [Marco] Donadel, 36 ans. Mon plan consistait à tirer le maximum de ce qu’il leur restait et de donner l’occasion de jouer à des jeunes pour les préparer. J’ai donné la chance à Anthony Jackson-Hamel, Ballou, David Choinière, Louis Béland-Goyette, Kyle Fischer, même Maxime Crépeau a eu quelques matchs. »

L’Impact a raté les séries en 2017. Biello se savait sur une glace mince. « Les 10 derniers matchs ont été difficiles. J’ai eu des réunions où on m’a dit que j’étais en danger. J’aurais seulement aimé avoir la chance de construire l’équipe l’année suivante. Mais le sport professionnel demeure un business et je l’accepte. »

Mauro Biello sur...

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Mauro Biello est resté un homme simple et modeste.

... l’équipe nationale
« On est sur la bonne route. On essaie de changer la culture. John Herdman a une vision. Il a eu du succès chez les femmes. Il veut ramener la fierté de porter le maillot. Il a fait de nombreuses entrevues avec d’anciens joueurs et le staff à son arrivée. Il a remarqué que la culture était brisée. Des joueurs disputaient leur match, mais la défaite ne signifiait pas grand-chose. Mais on part de loin. Quand on a pris l’équipe, nous étions classés 12es au sein de la CONCACAF. Maintenant nous sommes 7es. Et il faut se rendre en 6e place pour atteindre la phase finale des qualifications pour 2022. Le Canada est 73e mondial. Ça prend du temps. »

... son enfance
« J’ai eu la piqûre parce que mes deux grands frères jouaient au soccer. Je suis né ici, mes parents ont immigré. Ils viennent de la région de Molise, en Italie. Mon père travaillait au déneigement à Ville Mont-Royal. J’ai joué beaucoup au hockey. Nous étions une famille de hockey. Je ne croyais jamais devenir professionnel. Il n’y avait jamais de matchs de soccer à la télé, il n’y avait pas encore l’internet. On suivait plutôt les Expos avec la voix de Rodger Brulotte. »

... ses débuts au soccer
« J’ai fait les équipes du Québec U15 et U17. J’ai participé à la Coupe du monde des U17 avec le Canada en Écosse en 1989. Après, le Supra m’a repêché à 18 ans. Dans le temps, il n’y avait pas de stabilité au niveau professionnel. C’était difficile pour un jeune de faire son chemin. L’entraîneur devait gagner. On ne savait jamais s’il allait y avoir un club l’année suivante. À mon arrivée avec l’Impact, en 1993, le directeur général Pino Asaro m’a dit qu’il avait 25 contrats à offrir et que j’étais le 26e… Une façon de me dire que je n’étais pas dans les plans. J’ai continué à me présenter et ils m’ont offert 2500 $ pour l’année. Je me suis dit : je joue pour l’équipe de ma ville, je vais à l’école, ça me va. »

... son éclosion comme joueur
« Je ne jouais pas beaucoup au début. En 1994, Valerio Gazzola a pris l’équipe. Il a eu confiance en moi et je faisais la différence en fin de match. Puis en 1995, je me suis présenté aux essais de l’équipe de Buffalo pour le championnat intérieur. J’ai fait l’équipe alors qu’ils prenaient seulement trois étrangers. Plein de joueurs qui jouaient devant moi à l’Impact n’ont pas fait l’équipe. J’ai obtenu 80 points, j’ai été finaliste au titre de recrue de l’année, et ça a ouvert les yeux de tout le monde. Quand je suis revenu, j’ai commencé à jouer à temps plein pour l’Impact. »

... ses années d’entraîneur adjoint
« En 2009, ils m’ont demandé d’être joueur et entraîneur adjoint pour aider Marc Dos Santos. Je suis resté avec lui en 2010. Puis Nick de Santis a repris l’équipe en 2011. J’y étais encore. On a ensuite embauché Jesse Marsch l’année de notre entrée en MLS. J’ai eu à passer une interview avec Jesse. Il m’a gardé comme troisième adjoint. Je faisais le lien avec l’Académie, je travaillais avec les joueurs qui ne voyageaient pas. En 2012, ils ont embauché Marco Schallibaum. Je n’avais pas d’aspirations, je ne me sentais pas prêt. [...] Frank Klopas a été embauché après Marco. Je me sentais plus prêt, mais j’avais encore besoin de temps. Il a amené son gars. Dans ma conversation avec lui, il a vu que je pouvais l’aider, que je connaissais la MLS, car son gars n’avait pas d’expérience de la MLS. Mais j’avais moins de responsabilités que l’année précédente. »