Pour une organisation en perte de vitesse dans son marché, si souvent dépassée par les événements et gérée sans panache, l’Impact réussit un grand coup. L’embauche de Thierry Henry envoie un signal clair aux fans : même si ses revenus sont parmi les moins élevés de Major League Soccer (MLS), Joey Saputo demeure prêt à débourser de grosses sommes pour améliorer le club.

Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

Le palmarès de Henry est impressionnant. Longtemps un des meilleurs attaquants au monde et membre de l’équipe française championne du monde en 1998, il a côtoyé sur les terrains les meilleurs joueurs de la planète. Son arrivée à Montréal est le deuxième plus gros coup de l’histoire de l’Impact après celle de Didier Drogba en 2015.

PHOTO ERIC GAILLARD, ARCHIVES REUTERS

Thierry Henry

Mais contrairement à Drogba, dont la contribution a été spectaculaire mais éphémère, Henry aura la chance de laisser une empreinte durable sur le club. L’influence d’un entraîneur sur toutes les activités d’une organisation est plus forte que celle d’un joueur.

Compte tenu de l’aura du nouvel entraîneur, Saputo se gardera bien une petite gêne avant de se mêler de ses responsabilités avec des visites intempestives au vestiaire, ou des présences remarquées lors d’un entraînement durant une séquence difficile. Des initiatives semblables minent l’autorité d’un coach et indiquent aux joueurs que leur patron immédiat est sur la corde raide. Aimer son club, c’est bien ; mais quand cet amour devient étouffant, l’effet est contreproductif.

Avec Henry aux commandes, le recrutement de l’Impact sera facilité. Son seul nom est synonyme de crédibilité, d’autorité et de compétence. Les joueurs ciblés porteront une oreille attentive aux propositions de l’organisation.

Longtemps membre des Red Bulls de New York, Henry connaît très bien le soccer nord-américain. Il s’agit d’un avantage indéniable sur Rémi Garde, qui a eu besoin de beaucoup de temps avant d’en saisir les nuances. Sa présence fournira aussi un solide coup de main au nouveau directeur sportif, Olivier Renard, qui découvre à son tour les particularités de Major League Soccer.

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Sur le plan du marketing, l’Impact frappe fort. L’équipe a besoin d’un entraîneur qui s’adresse aux fans dans la langue officielle du Québec. Encore faudra-t-il que Henry comprenne cet aspect de son mandat et se prête au jeu. À ce chapitre, Renard a bousillé sa rentrée. Le jour où l’Impact a annoncé que Wilmer Cabrera ne reviendrait pas comme entraîneur, il n’était pas disponible pour expliquer la décision.

On peut soutenir qu’un commentaire de Renard n’aurait rien ajouté de concret à l’affaire. Pas d’accord. Montréal compte trois équipes professionnelles et quand l’entraîneur-chef de l’une d’elles est dégommé, c’est toujours une grosse nouvelle. En choisissant la discrétion ce jour-là, l’organisation de l’Impact a envoyé le message qu’elle comptait pour peu de choses dans notre paysage sportif. Le coach quitte ? Non, ça ne vaut même pas une conférence de presse téléphonique. Et ce triste épisode est survenu après un bilan de fin de saison mal ficelé.

La saison dernière, l’Impact a joué devant des tas de sièges vides. Et même si personne ne vient d’abord au stade pour voir l’entraîneur en action, sa capacité à attirer des gens dans les gradins est indéniable. C’est lui qui donne le ton à l’équipe, c’est lui qui fait en sorte qu’elle se bat jusqu’au bout, c’est lui qui livre quotidiennement le message au nom de l’organisation. Henry est maintenant le porte-parole numéro un de l’Impact. Il devra occuper beaucoup d’espace, d’autant plus que le joueur vedette, Ignacio Piatti, est un homme discret.

L’Impact, comme les Alouettes, est confronté à une lourde tâche : augmenter sa base d’abonnements saisonniers afin de réduire sa dépendance à la vente de billets individuels, toujours tributaire du rendement de l’équipe. L’embauche de Henry envoie un excellent message aux clients potentiels. Après une saison difficile, l’Impact ne se croise pas les bras et prend les moyens pour stopper sa glissade.

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Henry sera-t-il un bon entraîneur ? Sa courte présence aux commandes de l’AS Monaco n’a pas été couronnée de succès.

En août dernier, sept mois après avoir perdu ce poste, Henry a donné une entrevue au quotidien britannique The Telegraph. Ses propos ont été repris par L’Équipe. Regrettant ce peu de temps pour faire ses preuves, il a dit souhaiter une nouvelle chance : « Je veux le faire parce que j’aime le jeu, c’est ma vie, ma passion. Traitez-moi de fou si vous voulez, mais j’aime le football et je crois que je peux être un entraîneur à succès ».

Ces mots sont significatifs. Henry débarque clairement à Montréal le couteau entre les dents. Il veut prouver sa valeur comme entraîneur. Réussira-t-il ? Les anciens champions ne sont pas tous doués pour ce métier difficile. Diriger des joueurs moins talentueux qu’eux est souvent une épreuve. Wayne Gretzky, par exemple, n’a guère connu de succès derrière un banc.

Heureusement, Henry est animé par un profond désir de réussite. Peu importe ses motivations, peu importe s’il souhaite d’abord se repositionner en vue d’un éventuel boulot dans une ligue européenne, l’essentiel est qu’il semble affamé. Il n’existe aucune autre manière de réussir dans ce poste exigeant, où les heures de travail sont interminables.

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Pour l’Impact, la saison 2020 sera donc celle d’un nouveau départ. Un autre, diront les plus cyniques, ce qui n’est pas faux. Le président Kevin Gilmore, dont les premiers mois à la tête de l’organisation n’ont pas été aussi reluisants qu’espéré, a maintenant sa propre garde rapprochée en place. Il a embauché des gens avec de solides feuilles de route, toute en préservant le caractère francophone de la direction. C’est excellent.

Gilmore doit maintenant s’attaquer au problème des revenus. Comment les augmenter tout en gardant le stade Saputo accessible au plus grand nombre ? Comment rehausser le rayonnement de l’Impact aux quatre coins du Grand Montréal ? Comment faire en sorte que le club retienne l’attention au-delà du cercle de ses fans les plus fervents, qui entretiennent une relation très émotive avec le club ?

Souhaitons que Gilmore trouve les réponses. L’Impact est un atout pour Montréal. Son essor est essentiel au dynamisme et à la diversité de notre scène sportive. Avec un peu de chance, l’embauche de Henry permettra à l’organisation de mieux s’enraciner dans la communauté.