Superstitieux, les partisans des Bafana Bafana? Comment donc! Visite dans le marché de muti, le Walmart de la magie noire.

Isabelle Hachey et Jean-François Bégin LA PRESSE

«Vous avez une potion magique pour aider les Bafana à éviter l'élimination?»

Nkosinathi Mtetwa sourit. Bien sûr, qu'il a une potion. Il se lève lentement pour fouiller dans ses pots et ses vieilles bouteilles. «Voilà», dit-il après avoir choisi deux pots sales et usés. «Cette poudre, c'est pour étendre sur l'uniforme des joueurs. Ils deviendront invisibles. Les Français ne les verront pas venir. Celle-ci, c'est pour mettre dans leurs chaussures. Ils seront plus forts, plus rapides.»

Nous sommes au marché de muti du centre-ville de Johannesburg. C'est ici que les sangomas, des guérisseurs traditionnels zoulous, achètent les ingrédients dont ils ont besoin pour concocter leurs poudres et leurs potions.

Le marché, énorme, donne un peu le frisson. C'est le Walmart de la magie noire. On y trouve des herbes et des racines, mais aussi toutes sortes d'animaux en décomposition, des crânes de singes, des sabots et des cornes, des carcasses de hiboux, des pattes de vautours, des insectes séchés, des peaux de serpents et de crocodiles.

À voir les péripéties rocambolesques qui affectent l'équipe de France depuis trois jours, c'est à se demander si les Bafana Bafana, qui affrontent les Bleus aujourd'hui à Bloemfontein, n'ont pas déjà puisé dans cet arsenal occulte pour jeter un mauvais sort à leurs adversaires.

Cela n'aurait rien d'étonnant. Muti et soccer ont toujours fait bon ménage en Afrique. Il peut prendre des formes bénignes proches des superstitions des athlètes professionnels occidentaux: marcher à reculons pour pénétrer dans un stade, par exemple. Mais les rituels sont souvent plus complexes, obligeant les joueurs à cacher dans leur équipement des pièces de monnaie ou des bouts de racine, ou encore à s'enduire le corps de pommades malodorantes ou de sang d'animal.

Des os sous la pelouse?

Ces pratiques étaient tellement courantes qu'en 2002, la Confédération africaine de football (CAF) s'est sentie obligée de les interdire formellement, à l'occasion de la Coupe d'Afrique des nations, qui avait lieu au Mali, cette année-là. «Nous ne voulons pas davantage voir des sorciers sur le terrain que des cannibales dans les comptoirs alimentaires», avait dit la CAF. Juste avant la demi-finale, l'entraîneur adjoint du Cameroun, Thomas Nkono, avait été arrêté, menotté et conduit au poste de police. On le soupçonnait d'avoir enterré des os sous la pelouse et répandu un élixir sur le terrain pour lui jeter un sort, des allégations qu'il a toujours niées.

L'Afrique de l'Ouest est une terre particulièrement fertile pour le muti, les gris-gris et autres formes de vaudou. Mais l'Afrique du Sud n'y échappe pas. «Depuis les tout débuts ou presque du sport dans les principales villes d'Afrique du Sud, les clubs africains (ndlr, les clubs des Noirs) ont employé des guérisseurs, des devins et des sorciers dans le rituel de préparation des équipes avant les matchs importants», écrit l'historien américain Peter Alegi dans African Soccerscapes, un ouvrage récent sur le développement du soccer en Afrique.

En 1997, la Fédération sud-africaine de soccer a carrément payé un mystique togolais qui prétendait avoir aidé les Bafana en nuisant aux joueurs congolais dans un match de qualification pour la Coupe du monde de 1998. Et pourquoi pas ? Après tout, l'Afrique du Sud s'était bel et bien qualifiée pour ce Mondial...

Le phénomène s'est atténué avec l'arrivée massive d'entraîneurs étrangers et la professionnalisation des sélections nationales. Aujourd'hui, les Bafana jurent que seuls le talent et l'effort influencent le résultat de leurs matchs.

Une belle séquence

Mais la magie noire n'a pas disparu pour autant. Il y a quelques mois, des sangomas ont sacrifié un boeuf près de Soccer City afin de bénir le stade où aura lieu la finale de la Coupe du monde, le 11 juillet, dans l'espoir d'aider l'équipe sud-africaine à gagner.

Les Bafana, qui étaient la risée du pays pas plus tard que l'an dernier, ont subitement arrêté de perdre : 14 matchs de suite sans défaite, en incluant le match nul contre le Mexique en lever de rideau du Mondial.

Mais cette belle séquence a pris fin brusquement avec la défaite sans appel de 3-0 aux mains de l'Uruguay, mercredi dernier.

Les Bafana ont maintenant besoin d'un miracle pour passer en deuxième ronde. Scelo Mvubu, vendeur au marché de muti de Johannesburg, n'a plus d'espoir. «On n'a rien d'assez puissant pour les aider. C'est trop tard. Ils sont finis.» Même la magie noire ne peut plus rien pour eux.