Tandy Mdaka a le sens des affaires. Assise derrière de gros chaudrons, le nez plongé dans un livre de recettes, elle cherche à diversifier son petit commerce. «Je veux cuisiner des plats japonais, italiens et mexicains pour les partisans venus assister à la Coupe du monde», explique-t-elle avec enthousiasme.

Mis à jour le 14 juin 2010
Isabelle Hachey LA PRESSE

Tandy Mdaka a le sens des affaires, mais ses moyens sont très maigres. Elle cuisine directement sur un trottoir du centre-ville de Johannesburg, à travers la fumée noire que crachent les pots d'échappement des vieux taxis collectifs en provenance de Soweto. Elle offre aux passants des ragoûts, du riz, des pommes de terre.

Comme des milliers d'autres Sud-Africains, elle espère profiter de la manne touristique pour améliorer ses conditions de vie. Mais comme les autres, elle se fait mettre des bâtons dans les roues par une organisation superpuissante. La FIFA.

Favoriser les grands noms

Afin de protéger ses commanditaires, l'autorité suprême du soccer a imposé des règles strictes au pays hôte du Mondial. Des «zones d'exclusion» d'un kilomètre ont été établies autour des stades. Ces zones sont réservées aux Nike, Visa et autres grandes marques de ce monde. Pas question, pour les modestes vendeurs comme Tandy Mdaka, d'y installer leurs chaudrons.

«Depuis 50 ans, les vendeurs de rue ont toujours été présents autour des stades les jours de match, dit Nkosinathi Jikeka, militant qui défend les droits de ces petits commerçants. Ils vendent aux partisans des repas traditionnels, des vuvuzelas (trompettes africaines), des makarapas (casques colorés), ces choses qui représentent notre culture et notre mode de vie. Mais avec la FIFA, c'est l'argent d'abord, ce qui veut dire que les visiteurs n'auront droit qu'à du Coca-Cola et du McDonald's!»

Nkosinathi Jikeka ne décolère pas contre la «mafia de la FIFA». Il va même jusqu'à comparer ses règles strictes aux fameux «laissez-passer» qu'imposait le régime de l'apartheid aux Noirs pour restreindre leurs mouvements. «C'est un peu la même chose, puisque ces zones sont réservées aux riches !»

Vendre ou crever de faim

Les vendeurs à la sauvette font partie du décor en Afrique du Sud, où plus de cinq millions de personnes vivent de l'économie informelle. «Ces gens n'ont aucun soutien, dit le politologue William Gumede. Si on les empêche de vendre leur marchandise, à la fin de la journée, ils vont crever de faim.»

En prévision du Mondial, Jolinah Mbonani a commencé dès novembre à peindre des vuvuzelas aux couleurs vives et traditionnelles des Zoulous. Aujourd'hui, elle tente désespérément d'écouler son stock. Ses trompettes s'empilent sur une couverture étendue sur un trottoir du centre-ville. «Je suis très déçue. Si j'avais pu m'installer près d'un stade, j'en aurais vendu beaucoup plus. Ici, il n'y a pas de clients.»

Braver l'interdit

La FIFA dit vouloir protéger ses commanditaires, qui paient des sommes énormes pour avoir accès aux zones réservées. Mais plusieurs Sud-Africains jugent que l'organisation aurait dû assouplir ses règles afin de s'adapter à la réalité de leur pays. Ils sont dégoûtés de la façon dont la FIFA utilise «leur» Mondial pour s'en mettre plein les poches.

L'organisation a déjà amassé 3,3 milliards de dollars en droits de diffusion et en commandites - une somme record dans l'histoire du Mondial. Les contribuables sud-africains, de leur côté, ont déboursé 4,7 milliards pour accueillir l'événement.

Et ceux qui aimeraient en profiter pour brasser des affaires doivent encore payer des droits exclusifs pour utiliser le moindre symbole associé à la Coupe du monde.

Ainsi, un entrepreneur sud-africain qui avait fabriqué des porte-clés aux couleurs du Mondial a été forcé de les retirer du marché. À la place, les partisans peuvent acheter le porte-clés officiel de la FIFA, vendu trois fois plus cher et fabriqué... en Chine!

Les propriétaires de petits bars - les shebeens - doivent aussi payer des milliers de dollars en droits de diffusion pour avoir le privilège de présenter des matchs en direct dans leurs établissements.

Nombreux sont ceux qui braveront l'interdit. Volontairement ou pas.

À Soweto, Ace Motaung tient un shebeen dans sa maison, agrandie au fil des ans pour accueillir les clients. Le bar compte six tables, une télé et un réfrigérateur rempli de bières. Dans ce township fou de soccer, il est convaincu qu'il fera de bonnes affaires pendant le Mondial. A-t-il payé les droits pour diffuser les matchs ?

Ace Motaung hausse les épaules. «Pourquoi? C'est MA télé!»